‹ Savoie-Sardaigne et Mantoue (volume 2)Chapitre 21 sur 223 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

INTRODUCTION

drin, la maréchaussée de France pénéti-a en armes sur le territoire de la Savoie. La violation de frontières avait été flagrante. Il semble toutefois qu'avec un peu de calme et de bon vouloir réciproque, on eût pu facilement s'entendre. Charles-Emmanuel exigea des réparations. Les ministres de Louis XV n'apportèrent dans leurs explications ni dignité ni bonne foi. Si bien, que l'affaire Mandrin qui méritait, tout au plus d'être l'objet d'un fait divers policier ou d'une complainte populaire, dégénéra en une espèce de casus belli. Sachant que la France recherchait son alliance, le roi de Sardaigne sentait qu'on en passerait par toutes ses conditions. Il enfla la voix et rappela de Paris son ambassadeur. Louis XV se décida à présenter de solennelles excuses et envoya à Turin, revêtu du caractère d'ambassadeur extraordinaire, l'un des plus grands seigneurs de sa cour, le comte de Noailles, porter à Charles-Emmanuel l'expression de ses regrets, o Platitude, impudence, bassesse, i écrivait en parlant de cette mission le marquis d'Argenson, résumant par ces mots l'opinion des contemporains.

La cour de France avait au moins une sérieuse raison pour écarter sans délai les griefs du roi de Sardaigne. A cette même heure, les hostilités éclataient en Amérique avec l'Angleterre. Nous sommes au début de la guerre de Sept ans. La prise de Minorque et de Port-Mahon par les Français fut une déception pour les hommes d'Ëtat du Piémont, habitués dès lors à considérer comme un article de foi le maintien et le développement de la puissance anglaise dans la Méditerranée, et qui, à ce moment même, mettaient tout en œuvre pour créer & Nice un port destiné, dans leur pensée, à servir le plus souvent d'asile à la marine britannique. Une autre surprise, plus pénible encore, les attendait. Dès qu'il fut question d'un projet d'alliance entre Louis XV et Marie-Thérèse, l'ambassadeur du Roi h Turin, aussi bien que la courde Sardaigne, comprirent l'importance de l'événement qui se préparait. « On est inquiet ici », écrivait Chauvetin au ministre Rouillé, le 31 mars 1156, « des II bruits qui se sont répandus d'une négociation entamée entre " le Roi et l'Impératrice immédiatement après la conclusion du " traité du roi de Prusse avec rAnglclcrre. Il n'y a point

REVERSION DU PLAISANTIN. ts.xxix

■ ifubjet dans le monde qui soit plus propre à nWeilIcr l'atlen-

• tioD du roi de Sardaigne que la liaison intime de la France ' aT«c [a cour de Vienne, puisqu'slors, bien loin de pouvoir ■> flotter entre ces deux Puissances selon le système invariable 1 introduit par Victor-Ami^dée et suivi constamment par son I successeur, le roi de Sardaigne craindrait sans cesse de se

■ voir la victime de leur union '. * La nouvelle de la conclusion du traité du t" mai IISG, qui liait la France à l'Autriche, irrival Turin dans les premiers jours de juin. L'ambassadeur de Louis XV ca transmettant cette indication au ministre des Affaires Étrangères, ajoutait : s Je ne crains pas de vous assu- ' rer que cette cour en ressentira une peine bien amère. Elle

• satlcndail à Mre recherchée et peut-être à suivre avec avantage f son inclination partiale ponr l'Angleterre. Elle se voit réduite 1 pour le présent à l'inaction et à l'inutilité, et elle voit dans ' revenir les suites d'un nouveau systf>me de politique qui borne " %s ambitions et ses vues*. » Un nouveau syatf-mc politique ! tel élail bien le mot qu'il convenait d'employer. Les deux grands rivaux qui depuis François I" et Charles-Quinl bataillaieul l'un contre l'autre, presque sans jamais désarmer, Tenaient de se tendre la main. 11 n'y a plus moyen désormais <lp spéculer sur leur division. A la neutralité voulue, raisonnéc. énigmatique et expectante. observée jadis & certains moments par Viclor-Amédée, et tout récemment encore par le roi Charles- Emmanuel, allait succéder dts lors une neulra- Ui forcée, sans issue et fatale, réduisant à l'impuissance tout lattirail diplomatique et guerrier des princes de la maison de Siïoie.

Pendant toute la durée de la guerre de Sept ans, les Piémontais durent se contenter d'assister en spectateurs peu satisfsiU aux passes d'armes des combattants. M. de Chauvelin indiqaaît très nettement cette attitude dans une dépêche qu'il adressait le 13 décembre 1758 au duc de Cboiseul : « Cette •> écrivait l'ambassadeur, « a vu le premier moment et

boTalin i RoaUlé, 31 mars 17». Aff. Èlr. Corr. Turin. »ol. CCXXVI. Wïelin 1 RouUlé, 2 join IT56. Aff, Èlr. Corf, Turin. CCXXVI. fol. 270.

xc INTRODUCTION.

(c voit encore avec autant de peine que d'ombrage, la liaison (c étroite du roi avec Tlmpératrice. Cette union intime d*inté- « rets entre deux Puissances aussi considérables, forme un « obstacle aussi solide que puissant à l'agrandissement de la (c maison de Savoie. 11 résulte de cette disposition que tout ce « qui peut tendre ou à rendre ce concert infructueux, ou à en « altérer les fondements, est désiré ici avec empressement et « vu avec satisfaction. De là, les avantages des Anglais sur (C nous et ceux du roi de Prusse sur la cause commune y exci- '< tent une sensation agréable; mais, en même temps, la police tique du roi de Sardaigne et de son ministre l'engage à « déguiser à cet égard ses sentiments intérieurs, et Ton s'étudie « avec soin à montrer les apparences d'une entière impartia- (( lité'. » La maison de Savoie se trouvant ainsi exclue de toute combinaison politique, l'ambassadeur du roi n'eût plus dès lors à jouer à Turin qu'un rôle d'observateur discret. De 1736 à 1765, il ne prit part qu'à deux négociations dignes d'être rappelées.

11 dut d'abord collaborer à une revision générale des frontières des deux Etats. Des instructions spéciales, en date du 14 octobre 1759, lui furent envoyées en vue d'un arrangement. Un traité de délimitation fut signé le 24 mars 1760.

Le marquis de Chauvelin ne demeura pas non plus étranger aux pourparlers relatifs à la réversion du Plaisantin qui occupèrent pendant trois années les cours de Versailles, de Madrid et de Turin. La paix d'Aix-la-Chapelle qui avait attribué à l'Infant Don Philippe la partie du Plaisantin cédée à Charles-Emmanuel par le traité de Worms, avait stipulé que ce territoire serait réversible à la couronne de Sardaigne dans le cas où rinfant décéderait sans héritiers mâles ou que son frère Don Carlos, roi des Deux-Siciles serait appelé au trône d'Espagne. Ce dernier événement se produisit en 1759. Charles-Emmanuel émit aussitôt la -prétention d'être investi de la partie du Plaisantin qui faisait l'objet de ces stipulations. Une convention transactionnelle signée à Versailles le 10 juin 1763 entre la

1. Le marquis de Chaurelin au duc de Choiseul, 13 décembre 1758. Aff. Étr. Corr. Turin, CCXXX, fol. 101.

A^NEX10N DE LA CORSE A LA FRANCE. xci

Tnnce. l'Espagoi? et la Sarduign<^. mit En ai) diiï(?reDd '. Chartes- Eramanucl consentit par ce traité & limiter la réversion dn rt»îsantin, aux deux cas où la descendance niasciiline i)e Don Philippe viendrait à s'éteindre et où la branche alors Kpfi'wDtée par Don Philippe hériterait d'une des couronnes appirlL'nant aux Bourhons d'Espagne. En attendant que ces «éventualités vinssent à se produire, les cours de Versailles et lie Madrid s'obligèrent à payer i Charles-Emmanuel une somme de huit millions deux cent mille livres qui devait Hro placée pn reutes sur l'hôtel de ville de Turin pour tenir lieu du revenu <lf la partie du Plaisantin sujette à la réversion. Il était conveau que ee capital serait rendu par le Roi de Sardaigne si la réversion du territoire s'efTectuaît en sa faveur.

En faisant cesser tout antagonisme entre les Bourbons de France et d'Espagne, notamment en Italie, la conclusion du Pide de Famille contribua à isoler encore davantage la cour tie Tarin et à limiter les ressources de sa diplomatie en vue d'une action contre la France. De quelque côté qu'ils tour- BasMnt leurs regards, les princes piémonlaîs se voyaient démrmais cernés par une ligue d'Étals invulnérables et génénli^menl prévenus contre eux.

En 1766, le baron de Choiscul remplai;îi le marquis de Ckuvelin à la cour de Charles-Emmanuel. Les instructions du nouvel ambassadeur rappelaient l'état d'inaction forcée «iqael était réduit le Piémont par suite de l'entente francolulrichicDDe. » Il y a apparence, <» ajoutait ledocumentofficiel,

■ que dans celle position et autant de temps qu'elle ne chan-

■ ^ra point, le roi de Sardaigne »c bornera sans doute k • observer attentivement et h prévoir autant qu'il sera possible

■ le* événements qui sont dans l'ordre trop ordinaire des révoltions politiques et qui pourraient favoriser ses vues ulté-

inres d'ambition. 11 est vraisemblable, par conséquent, que

Iprincc, dans cette perspective d'un avenir incertain, ne

rchera point k former des alliances fixes relativement aux

wres générales de l'Europe et qu'il voudra se maintenir

M,Bi4loirt abrègtt des Irailtide pair ,pa.r Korh M SchœlJ, t. II. p. 433 et soi*.

XCH INTRODUCTION.

« dans la liberté de profiter, pour cet effet, des occasions « pourront se présenter dans la suite et dont il croira pou' « retirer un avantage quelconque^ » Le baron de Choit avait Tordre d'éviter avec soin toute démarche pouvant f supposer que Louis XV recherchât l'alliance du roi de ! daigne.

L'intervention française en Corse fut vue d'un très mau œil à Turin. Déjà le marquis de Chauvelin avait constata susceptibilités éveillées à la cour de Charles-Emmanuel p« présence des troupes françaises envoyées dans Tile à la dems des Génois. La convention du 7 août 1764, qui confiait France, pour une période de quatre ans, la garde des pri pales places fortes de la Corse, fit encore grandir les défiai des Piémontais. Leur mauvais vouloir se manifestait m< par des actes. Des volontaires, encouragés sous main par autorités sardes, s'embarquèrent à Nice et dans les port Sardaigne pour aller secourir Paoli. Cette fois encore, la n son de Savoie rechercha l'appui de l'Angleterre pour faire éc à la France dans la Méditerranée. Charles-Emmanuel adn des appels pressants à la cour de Londres pour l'engi^ soutenir les résistances d'une partie des Corses*. Lesminis anglais firent parvenir quelques subsides aux insulaires, n leur attention était ailleurs. Le baron de Choiscul protesl Turin contre les départs de volontaires et contre des en^ d'armes faits en Corse sous pavillon sarde. D'une mani générale, il évita toutefois d'entretenir les ministres piém tais d'une question manifestement irritante. Après la prise possession définitive de l'île par la France, Louis XV en donner officiellement notification à la cour de Turin. Celb en prit acte et essaya sans succès de provoquer des prote: tions de l'Angleterre et de la Hollande ; puis le silence se C'était tout ce que demandait le cabinet de Versailles. Le s lèvement des Corses avait d'ailleurs fourni à Charles-Emi

i. Mémoire pour servir {JCinstruction au sieur baron de Choiseul. 12 c bre 1706.

2. Cf. D. CaratU , Sioria délia diplomazia délia carte di Savoia^ IV, p. 4d soiT.

ANNEXIOX DE LA CORSE A LA FRANCE xcill

Dael l'occasion de faire, iui aussi, udo pclite conquf^te. Il avait toopris l'intérêt stratégique de prenaier ordre quo présentaient, éant les bouches de Bonifacio, les îles de la Maddalcna et de Caprt-raque la République de Géaes possédait comme annexes de la Corse. Au mois d'octobre 1157, il les lit inopinément occuper par ses troupes. " C'est une ulTaire de pure conve- • nuce ut Tort peu importante en elle-même, >' disait le duc de Cboiseul '. Quelques contemporains furent cependant plus cUirrayants et signalèrent l'intérêt qu'aurait eu la France, héritière des Génois en Corse, & ne pas abandonner cette iincivane possession d»- ta R(!publique '.

Charles -Emmanuel 111 mourut le 2(1 février 1173. C'était une grande figure qui disparaissait. « Après l'incomparable FrédÉric. » disait Gibon, '< il tient le second rang parmi les sou- ' Tcmins de l'Europe. •• Son père et lui avaient ensemble régné presque tout un siècle. Peu de pays préscnleat, durant une (triode de cent années, une série plus féconde d'événements utiles, une ligne de conduite politique mieux suivie, des princes plu9 aptes fL gouverner et plus convaincus de la grandeur de leur mission. Le successeur de Charles-Emmanuel ne se mainliol pas à la hauteur de ses devanciers.

Le nouveau roi Viclor-Amédée commença par écarter tous lu conseillers de son père. Une de ses premières préoccupalions parait avoir été de relever la politique étrangère du royaume de l'état de marasme auquel la réduisait l'alliance frnnco-autrichienne. En dépit du rapprochement qui s'était «P^ré en 1736, l'antagonisme des desseins des cours de Verwilleset de Vienne subsistait eu Italie : il résultait de lopposilion des intérêts respectifs'. • On n'a jamais pu ", est-il dit dang des instructions données vers cette époque au comte ilpSégur, « détourner les ministres autrichiens de l'ancienne

l-Lciluc de ChoiscDl au baron de Cboiseui. 10 novembre 1767. AIT. Kir. '^. Tnrin. lol. CCXLVH, fol. 305.

i' Cf.Mémoirr du titur MiUin de GrandmaUon, commaiairt dtt nutrrrs. sur ^ ila de ta MatUUine, démontrant leur imparlance comme station Jtavate tt V'iUm anl loujoun dépiadude ta Corte... Voir aussi an article de M. Marmo- *^r. . L, ^uetlion di la Maddalena. • dans it^ Revue Bùlorique &e I89C. Ait. tir. ww.Turin.itoI. CCLV.

^'Cf, /[frueïi det intlmctiûnt aiu ambassadeur! en Autriche, par M. A. Sorel,

xciv INTRODUCTION.

c habitude de nous contrecarrer partout ^ » Les agents sardo étaient trop bien renseignés pour ignorer ces froissements, e la cour de Turin crut sans doute y voir des indices de pra chains revirements dans les alliances des couronnes. En prévision de semblables éventualités, la Prusse grandissante e redoutée devait être appelée à jouer un des premiers rôles dani les combinaisons de la politique. Depuis longtemps, « un< affinité secrète » l'unissait à la Sardaigne. <c Les deux Etat u suivaient les mêmes destinées. Ils avaient grandi de concert « et reçu presque en même temps, comme le prix de leur dezté (( rite commune en matière de défections, la couronne royale *. j

Au mois de septembre 1774, Victor-Amédée 111 et Frédéric I décidèrent Tenvoi de ministres respectifs à Berlin et à Turin u Gela a fait ici une sensation très-vive, » notait le charg d'affaires de France en Piémont. « Certaines gens pensent qu « la cour de Turin qui ne dissimule en aucune occasioi « rhumeur qu'elle conserve de notre alliance avec la cour d « Vienne, et les vœux qu'elle forme pour la rupture de c« « traité... a voulu se ménager un appui dans l'amitié du ro « de Prusse qui pourrait faire diversion dans le nord au: « entreprises de la maison d'Autriche dans le midi ' . » L'expé rience confirma les espérances des débuts et, quelques année plus tard, le comte Perron, ministre des affaires étrangère du roi de Sardaigne, déclarait un jour que, suivant lui l'alliance prussienne était pour la maison de Savoie c Tallianc* de l'avenir^ ».

Les graves événements qui marquèrent l'ouverture de la suc session de Bavière, parurent bientôt offrir l'occasion souhaité par la cour de Sardaigne pour engager quelque important négociation. Pour faire face à Frédéric, TAutriche rappel toutes ses forces du Milanais. On pensait à Turin que c s « l'Empereur venait à avoir ([uelques grands avantages sur 1

i. Cf. Recueil des inslinctions aux ambassadeurs en Russie, par M. A. Ran baud, II, p. 390.

2. VEurope et la Révolution française^ par M. A. Sorel, I, p. 393,

3. Bigot de Sainte-Croix à Vergennes, 5 octobre 177i. Aff. Étr. Corr. Turir vol. CCLVIII.

4. VEurope et la Révolution française, par M. A. Sorel, I, p. 39i.

LA PRUSSE ET LA SABDAIGNE. xcv

• ni de Pthsso, le sysU''ino actuel pourroil changer, que l'al- .: liuiL-e du roi de Sardaigce serait alors recherchée, et qu'il

• emploierait à son agrandisse racnt quarante mille hommes de ■ troupes inutiles depuis trente ans' ". Les traiti^s de Tcsehon Sfent crouler ces espérances.

Lfs succ^s de Catherine II sur les Ottomans, les audaces de k diplomatie russe en train de transformer TOrient, l'appariliuu — véritable révolution pour l'Europe entière — d'iraporlantes flottes russes dans la Méditerranée donnaient, vers la iDfme épuque, l'impression qu'une nouvelle puissance s'affirmait, avec laquelle, il faudrait désormais compter, mi^me eu occident. Au mois d'octobre 1782, la Cour de Turin prit vis-à- Tis de Saint-Pétersbourg une décision analogue fl celle qui irait été arrêtée peu auparavant pour Berlin; on établil, de pirl et d*autre, une représentation diplomatique permanente dois les deux pays.

La pieriT pour l'indépendance de l'Amérique, en afTaiblis- «iQl l'Angleterre , causa une pénible impression dans le Rijaume sarde. Non seulement un commerce actif d'importa- Ibn lift soifi (lu Piémoat en Angleterre ét;iit alteînl, mais la lîraade-BrelHgne, dont toutes les forces vives étaient retenues tlams l'Océan, se trouvait dans un état d'infériorité marquée *is-à-vis des marines française et espagnole dans la Méditerf»nfe, En 1779, Miuorque lui futeiilevée. On accus.-i le comte if !.ascari!s, vice-roi de Sardaigne, d'avoir laissé, avec une OTtainn complaisance, quelques corsaires anglais prendre pour liase de leurs opérations des anses retirées de l'île. Cependant, DUlgré les préférences des Piémontais, la cour de Turin ae se ^yjb^it pas ofliciellcniont de la neutralité.

^^Jnions reste à jeter un rapide coup d'yil Mii' le royaudie de nrdaigne h. la veille du caticlysme dans lequel son existence «Hait se trouver si gravement compromise. Quatre mariages ffccnts' avaient créé des liens d'intimité entre les cours do

^MpMitgnàa Prii

. .\U'. Kir. Corr. Turin, tja Marie-Tbérf«-Luuise

xcvi INTRODUCTION.

Versailles et de Turin, et confondu pour ainsi dire les deux familles : « Nous sommes français au moins pour trois géné- « rations ' », avait dit Victor- Amédée à M. de Rayneval, au mois d'octobre 1775, à l'occasion du mariage du prince de Piémont avec Madame Clotilde. Le mot fut répété. Il ne répondait pas aux sentiments intimes de la majorité des Sardes. Ces alliances unirent les deux maisons ; elles ne scellèrent point un rapprochement des deux peuples. 11 semble même qu'elles aient eu pour conséquence de porter une certaine atteinte à la popularité du roi Victor parmi ses sujets.

A la faveur de trente ans de paix, l'esprit du siècle avait travaillé l'Italie entière. Grâce au Pacte de famille qui avait rapproché les Bourbons de France, d'Espagne et d'Italie, les idées françaises envahirent la péninsule. La critique, la libre discussion remplacèrent le régime d'autocratie religieuse des Espagnols. 11 suffit de rappeler l'immense influence exercée par Beccaria dans toute l'Italie pour se rendre compte de la révolution intellectuelle qui s'accomplissait. « Dans le nord et dans « le centre, la haine du régime féodal était presque aussi pro- « noncée qu'en France. On y détestait le clergé. Parmi les « classes éclairées, l'esprit philosophique dominait*. » Les Etats du roi de Sardaigne n'échappèrent pas à la contagion.

Nul prince, peut-ôtrc, n'était animé de sentiments plus nobles que Victor-Amédée 111. « Le bonheur de son peuple est « Tétude et le vœu de tous ses instants, » écrit un contemporain. « Il n'est presque point d'heure où il ne travaille avec ses « ministres et les chefs des divers départements et prêt à soute mettre, dans toutes les affaires, son opinion et son idée à « celles des hommes qu'il croit plus éclairés. Cette excessive « condescendance qu'on peut lui reprocher quelquefois est la « première condamnation des déplorables abus qu'on fait tous « les jours de son indulgence et de sa bonté. Des vues droites,

de Savoie-Carignan (1767); du comte de Provence avec la princesse Marie-Josèphe- Louise de Savoie (1771); du comte d*Artois avec la princesse Marie-Thérèse, sœur de la précédente (1 773) ; et du prince de Piémont avec Madame Clotilde de France

1. Aff. Etr. Fonds divers. Mém. et Doc. Sardaigne, vol. X, fol. 86 verso, i. VEvrope et la hévolulion française^ par M. A. Sorel, I, p. 396.

ETAT DE L'OPINION DANS LE PIEMONT. ^cvn

• des iuteQtîons pures, le plus vif amour du bien juslifieront M toujours jusqu'à ses erreurs ; et si, avec moins de génie que Il son aïeul, un discernement moins sur que celui de son père,

• tt o'a pas tous les talents d'un grand roi, il y supplée par ' toutes les vertus d'un honnôte homme : faon maître, meilleur ' père, époux tendre et attentif, il règne sur ses sujets et sur H 8«s enfants par la religion, la clémence et l'humanité '. * En dépit de ses estimables qualités, Victor-Àmédée 111 n'était pas de taille à diriger un mouvement que ses hérédités de prince absolutiste i'ompôchaienl même de comprendre. Il o'était ni clairvoyant, ni énergique, et manquait d'autorité. Surtout, il ignora toujours l'art de savoir choisir ses conseillers*. La Reine de Sardaigne n'avait, d'autre part, rien de ce (ju'il fallait pour retenir l'affection des Piémonlaîs. « Moins 11 affable par caractère que par devoir, plus ciiaritable par

t religion que par sentiment, elle ignore ou néglige l'art de se concilier par des démonstrations extérieures les affections de la multitude. Une dévotion rigide; un maintien grave, des ■I principes austères, un ton imposiint, tout on elle imprime <i le respect, mais effraie la confianco". « La noblesse qui, sous les anciens ducs, avait roumi une vêrii>le pépinière de guerriers énergiques et de laborieux homnie» \ai est, dans la seconde moitié du xvui" siècle gagnée, là (pmme ailleurs, par les maladies qu'enfante k vie de cour, lertea, le luxeetTabsentéismesontloin d'avoir causé en Piémont i mal qu'ils produisaient en France dans la mCme caste et à la llénie époque. Cependant aux yeux de la plupart des nobles iémontais, un brevet de gentilhomme de la chambre est alors ■venu plus enviable qu'une charge de capitaine. Hautains et clusifs', beaucoup d'entre eux sont tombés dans cet état fatal

T. tiUt giniraie de la maUon de Savoie, det fondements de t«n aecroiMtrment tuccesiifel deaan état actuel tout le rigne de Victor' Ainidie lU, fol. 109 lerio. AJT. ELr. Fonda divers, Mdm. et Duc. Sardaigne, t. -X. 1. • U eit à la Uts dei affairei peu de sqj«Ca d'une True capacîM. • Idie gêné- 1. etc., fol. iSOTerso.

de

L Idée giniraie, elc., Toi. tlO.

• Une bvriâra iofrancliiasable «épare la bourgeo

mU. etc., fol. 12i Terso. Voir aussi S

i IV, par Domenico Caiatti \ p. 511 .

tIECtIBIL D£S INSTIt. PIP

li Sloiia delta diptomasia detla corle di

où une aristocratie, infatuée des gloires du passé, n'a plus l'S gie nécessaire pour préparer les gloires de l'avenir. A cill(5 d'eux s'élève, encore dédaignée, mais déjà envahissante, une bourgeoisie qui laborieusement préparc la revanche du lendemain'. L'armée est toujours nombreuse, trop nombreuse pour les finances du pays, jamais assez pour satisfaire les goûts du Roi. Sans guerre en perspective et sans motif plausible, celui-ci a augmenté ses troupes de dix mille hommes, dans les trois premières années de son règne'. Mais, amollie par une longue paix, cette armée n'est plus le robuste instrument forgé par la volonté de princes infatigables et qu'aiguisait la baine irréconciliable de l'étranger. Pour elle, la parade a remplacé la bataille. Larichesse des costumes sert de trompe-l'oeil. c Le Roi, » rapporte le mémoire que nous avons déjà plusieurs fois cité, <' a totalement changé les uniformes de son armée, descendant " à cet égard aux plus minutieux détails, se procurant des Il uniforraesde Prusse, d'Allemagne, d'Angleterre et de France, '< et adoptant des uns et des autres pour composer les siens u la coupe, la forme, la couleur et les embellissements qui lui Il paroissoient convenables. II les a surchargés d'un amas inu- H tile et coûteux de houppes, galons, franges et broderies dont « le luxe et l'appareil en rendant la tenue du soldat plus dif- 11 ficile et plus dispendieuse, répond peu d'ailleurs à l'économe i< simplicité qui régnolt dan/ l'armée du Roi son père'. -■ II n'est pas jusqu'à l'Académie fondée au xvii* siècle pour préparer les jeunes nobles au métier militaire, qui ne montre elle aussi des indices de décadence. " La réputation qu'elle a pu mériter « autrefois y attire encore aujourd'hui un assez grand nombre « d'étrangers, d'Anglais surtout, qui y séjournent un ou deux « ans avant de continuer le voyage d'Italie et pour lesquels elle « n'est plus qu'une bonnÈle auberge où les soins de leur édu- II cation sont le moindre objet du gouvernement*. ■>

I. • C'esl (Uns l'ordre subalterno des cilojens qu'on trouva les personnes les plus inslruites, et principalemeat dins la miLgistruure. • Idée génirala, etc., fol. 8t.

S. Idée générait, etc.. fol. 61 verso,

a. Idée génirale. etc.. Col. 8Ï.

*. tdie générale, etc., fol. 83 verso.

DBCADE^XE DES INSTriUTIONS. xcix

Par suite d«s déplacements des alliances et de la longue inaction qui en a r<^sult^, la diplomatie sarde, autrefois si active, si pénétrante, n'a plus, à la veille de la Révolution française, » aucun principe Use. aucun système assuré ; sa politique vil f pour ainsi dire au jour le jour' ». Les finances piémontaises qui. sous Charles- Emmanuel II trouvaient " dans le meilleur état » traversèrent une crise redoutable pendant le r^gne de son successeur. Diverses causes produisirent ce résultat : l'abus du militarisme, des travaux trop dispendieux entrepris pour fortifier les places de guerre, Àe nombreuses pensions trop souvent concédées à la faveur. |p Hais de toutes les dépenses, celle qui sans doute s'est le plus « accrue est celle de la maison du Roi. On ne l'estimait sous le ir règne précédent qu'à î. 800.000 livres ; on assure qu'elle est Il aujourd'hui plus que doublée. Il est m'orne des gens assez fi instniils qui prétendent qu'elle monte à près de cinq millions'. i> Les embarras du trésor entraînèrent l'établissement le nouvelles taxes et mille vexations dans la perception des fimpôts. Un sourd mécontentement' se fait jour dans les rangs 'de la multitude naguère encore aveuglément soumise et fidèle. fil La confiance du peuple est diminuée : des placards injurieux t dont les règnes précédents offrent peu d'exemples, ont en K dernier lieu reproché au roi de Sardaigne l'ignorance de ses |« ministres, l'excès de ses dépenses, les entraves mises au commerce, le luxe et l'entretien de milices superlluesV » A ce malaise général, il convient d'ajouter, parmi les habitants de la Savoie, une "sourde rancune contre les Piémontîiis qui ont détrdné l'ancienne capitale, retiennent le souverain au delà des Alpes et qui. par leurs officiers' et leurs intendants, administrent dédaigneusement de loin la vieille province, berceau do la maison.

Telles étaient les dispositions des csprîls dans les Êlats du

I. Idée l'/én^rnfe, etc., fol. 96, 3. fdée sfnirale. etc.. 67. 88.

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