ORIGINES. PREMIÈRES ASPIRATIONS POLITIQUES
Dans la région tourmentée que forment les puissants contreforts de la chaîne des Alpes sur le versant français, la vallée de Maurienne et la haute vallée de l'Isère méritent de frapper particulièrement l'attention. Par le col du mont Cenis qui la domine, la première communique avec la vallée de la Doire Ripaire, voie facile pour descendre vers les plaines de la Cisalpine. La seconde confine par le col du petit Saint-Bernard aux sources de la Doire Baltée et au val d'Aoste, autre important passage entre l'Italie et la France. Depuis des siècles, hordes barbares, légionnaires romains, conquérants en marche ont connu et parcouru ces rudes chemins de montagnes qui unissent deux des parties de l'ancienne Europe où se concentra le plus vivement l'activité humaine.
Le sol du pays est rocailleux et pauvre. Pour faire prospérer une maigre culture, il faut gagner soit sur le torrent, soit sur la pierre de la montagne chaque pouce de l'ingrat terrain qui doit produire la nourriture de l'habitant. L'hiver est long.
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ORIGINES DE LA MAISON DE SAVOIE. tu
drs vents viotcnU balaient les hauts pliiteans; presqoe toute l'année, il fanl lattercontre anc nature Apre et dominante. La race d'hommes qui habile ces sauvages nagions doit ?tre brave, laborieux, énergique : pour elle, c'est un besoin. Elle est prévoyante et portée i l'épai^e, c'est une conséquence des con-
ilions de sa vie. Elle ne connaît ni arts, ni industrie, ni lesses qui amollissent. Son ambition se portera vers d'autres ts : elle sem guerrière, disciplinée, conquérante.
Tel fat le berceau de la dynastie de Savoie; telles étaient les fortes qualités des premiers sujets de Bérold et d'Humbcrt aux Blanches Mains.
Lors des remaniements territoriaux qui suivirent au commencement dn XI* siècle, l'incorporation du royaume de Boni^ go^e à l'empire germanique, l'investiture des vallées de Mauriennc et de l'Isère supérieure fut concédée par Conrad le Ssliqne, avec le titre de comté, à Humbcrt fils de Bérold. D'où venait la famille de ce seigneur à qui l'empereur confiait la garde des passages des Alpes et d'une des marches de l'Empire? Certains disent de Saxe, d'autres la croient issue d'une race autochtone : peu importe. A partir de ce jour, la maison de Savoie est fondée. Son domaine est alors bien limité. Mais les hauteurs arides et neigeuses où les comtes de Mauriennc viennent de s'éUiblir sont celles-là mêmes d'où les soldats d'Annibal, marchant vers Rome, ont jeté des regards brûlants do convoitise sur les plaines ensoleillées et fertiles de l'Italie. Dès ces temps reculés, en faisant le tour de leurs montagnes qu'embrume la nue, ces petits comtes besoigneux durent eux aussi, à n'en pas douter, subir celte mCme fascination du ciel bleu de la Lombardîe et d'attirants lointains pleins de riches promesses. Les destinées de la maison de Savoie devaient bire entrer dans le domaine de la réalité ces inconscientes iratioDs.
L'idée de s'agrandir paraît avoir été héréditaire chez les
kmtes de Savoie. A qui va se heurter d'abord leur inquiète ambition? A de paisibles pasteurs fixés dans des vallées tranquilles, séparés par la nature des habitants de la vallée voile et incapables par eux-mi^mes d'organiser une défense : de
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leur part, la résistance ne peut-être de kmgne durée. Pois, à des seigneurs féodaux déjà maîtres d antres districts de la montagne : du côté occidental des Alpes, les comtes de Genève, les Dauphins de Viennois, les seigneurs de Faucigny, de Gex, de Baugé ; sur le versant italien, les marquis de Suse, de Saluces, et de Montferrat. A côté de ces importantes maisons, des seigneurs particuliers se divisaient en foule les terres du Piémont : les Valpei^e, les Castellamonte , les Biandrà, les AvogadrOy les Ferrero, les Arborio, les Tizzoni, les Barbavara, les Malaspina, les BoUeri, les Falletti. Représentants de la féodalité ecclésiastique, alors si remuante dans la Haute Italie, les évoques de Turin et de Yérceil, les abbés de Pignerol, de Suse, de Fruttuaria et de Saint-Dalmas sont prêts, eux aussi, à défendre l'épée à la main, Tindépendance de leurs fiefs. Enfin, dans la région piémontaise, plusieurs villes, Yerccil, Bielle, Novare, Asti, Chieri, Albe, Alexandrie, Mondovi, Coni, Acqui, se sont érigées en municipes libres et s'administrent comme de petites républiques.
Morcellement à l'infini, divisions, rivalités, faiblesse, telle est l'impression que durent ressentir les premiers comtes de Savoie lorsqu'ils jetèrent un regard autour d'eux, particulièrement à Test de leurs frontières. Mille moyens s'offraient à eux pour profiter de cette situation. Ils n'en négligèrent aucun.
Les luttes du sacerdoce et de l'Empire au xi* siècle, puis celles des Guelfes et des Gibelins aux xii® et xm* éternisent l'anarchie dans la région lombarde. Au xiv® siècle, tribuns ou condottieri se partagent le sol de la Péninsule. Que d'invasions, que de violences, doit alors subir l'Italie ! Le Milanais, chemin des Empereurs pour descendre vers Rome est vingt fois conquis, vingt fois ravagé. Profitant du désarroi qui les entoure, placés en dehors de la grande route des armées allemandes, jouissant d'un abri sûr dans leurs neiges et leurs montagnes, les comtes de Savoie descendent dans la plaine au moment propice, et savent se replier chargés de butin quand approche l'orage. S'allier aux puissants, dépouiller les faibles, puis trahir les amis de la veille, exploiter les haines de famille
ORGANISATION MILITAIRE. ix
à famille, de ville à ville ; soadoyer les assassins, provoquer la révolte, rien ne répugne alors aux politiques italiens. Les rapides progrès des comtes de Maurienne prouvent que, dès ces temps peu scrupuleux, l'astuce de leurs rivaux ne les trouva pas désarmés. Il semble toutefois que les descendants de Bérold eurent surtout le talent de laisser leurs voisins s'user dans des luttes dont ta situation de leurs états leur pcrmet-
Iit à eux-mêmes de se tenir éloignés. On raconte que lorsque comte Amédëe V reçut en 1310 la visite de l'empereur VII, celui-ci apercevant l'Italie du haut des Alpes, près e Suse, mit genou en terre et demanda à Dieu de le protéger contre les factions des Guelfes et des Gibelins dont l'Italie était alors divisée. » Sur quoi, le comte de Savoie prit occasion de u lui dire que le moyen le plus sûr de s'en garantir était de (• suivre son exemple et de ceux de sa maison, qui n'avaient 1 jamais voulu prendre parti dans toutes ces brouilleries et ■• divisions »'. La faveur impériale habilement exploitée, et quelques unions heureuses contribuèrent d'autre part à l'agrandissement des états de Savoie.
A cette époque de violence où la force a le dernier mot de toute contestation, dans un pays comme l'Italie des xn° cl xni* siècles, sans cesse déchiré par la guerre, l'organisation militaire d'un état avait une importance capitale. 11 semble que les comtes de Savoie aient été pénétrés de cette vérité. Dès les premiers temps qui suivirent leur établissement dans les vallées des Alpes, ils imposèrent à leurs vassaux la stricte obligation du service militaire. Plus heureuse que l'Italie livrée ù l'anarchie féodale, la Savoie possédait une noblesse Irop peu puissante pour rêver de jouer un rôle par elle-même, et qui ne connaissait pas les factions. Appelée à commander de vigoureux montagnards faciles à enrégimenter comme les Suisses leurs voisins; éminemment guerrière, pauvre, éprise d« l'idée de conquêtes, naturellement accessible aux principes de la discipline, cette noblesse se groupa autour de ses comtes et forma , sous le nom de Bannière de Savoie , un corps
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solide, homogène, animé d'un véritable esprit national, qui pendant longtemps demeura la plus grande force de Tétat. Au XIV® siècle, cette troupe comptait près de neuf nrille hommes, dont seize cents gentilshommes et sept ou huit mille archers et arbalétriers leurs suivants ^ Le Piémont fut loin de fournir au point de vue militaire des éléments aussi féconds. Cependant, ses municipes durent mettre leurs milices au service des comtes de Savoie : des traités en règle stipulèrent le nombre des soldats, leur armure, le temps du service convenu. Des bandes ou établies composées d'habitants des villes ou d'enrôlés volontaires furent formées pour tenir garnison permanente dans les places. On comprend aisément quelle dut être sur leurs voisins la supériorité des comtes de Savoie, avec des troupes fortement encadrées et fidèles, au moment où l'Italie entière était livrée à des mercenaires faisant trafic de leurs services et de leurs trahisons.
La loi salique et le droit de primogéniture pour régler les successions; l'intégrité territoriale maintenue avec un soin jaloux ; le retour forcé à l'Etat de toute province concédée en apanage aux cadets ; tels furent, en outre, les principes sur lesquels reposa la constitution politique des états de Savoie. Tandis que presque partout autour d'eux, ces fortes traditions faisaient défaut, les descendants d'Humbert trouvèrent là pour leurs domaines et pour leur dynastie des garanties particulières d'homogénéité et de durée.
Les croisades offrirent, d'autre part, aux comtes de Savoie une scène élargie et brillante pour mettre en relief leurs talents politiques et militaires. Cependant, les exploits de ces princes en Terre Sainte contribuèrent moins peut-être à grandir leur situation que les alliances qu'ils contractèrent avec les maisons auxquelles échurent les royaumes fondés par les chrétiens en Orient. L'union d'Anne de Lusignan, fille de Janus roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie avec Louis de Savoie en 1432, fut le point de départ des prétentions que la maison éleva dans la suite à la succession des royaumes de Chypre,
1. Comte de Saluces, Histoire militaire du Piémont^ I, p. 96.