‹ Savoie-Sardaigne et Mantoue (volume 2)Chapitre 9 sur 223 · AMBASSADE DU CARDINAL D'ESTREES. XIII · texte numérisé non relu

AMBASSADE DU CARDINAL D'ESTREES. XIII

g«aient aussi les procédés. A la douceur, à la persuasion succédèreot riotimidation et la menace ; Ù Turin, le marquis de VUlars succéda au Président Servien : l'homme d'i^pée, le saa hautain remplaçait l'homme de robe effacé et mo-

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Charles-Emmanuel II venait de rendre le dernier soupir. Son fils Victor-Amédée II lui succéda sous la régence de la duclicsse Jeanne-Baptiste. Eprise du pouvoir, ardente, passionnée, glorieuse. Madame Royale s'acquitta d'abord avec conviction de ses devoirs de chef d'Etat. Mf^re impérieuse et froide, elle délaissa suB fils, le futur roi de Sicile. L'enfant, doué d'une intelligence étrangement précoce, prit tout jeune encore des habitudes de réflexion solitaire et de dissimulation, qui devinrent, pour le reste de sa vie. le fond raOme de son caractère. Le marquis de Villars avait pour instruction d'éveiller les ambitions de la lur de Savoie et de substituer à Turin, en vue d'une Garnie éventuelle contre le Milanais, le goût de la guerre au ibt du repos et de la neutralité. Pour lier plus étroitement maison de Savoie à la maison de France, le nouvel ambassadeur devait tAcher d'obtenir tout d'abord de Madame Royalo que les quatre régiments piémontais, mis par le duc Charles- Emmanuel h la disposition du Roî, fussent complètement assimilés à des régiments français et n'eussent plus d'ordres à recevoir du ministère de la guerre de Turin pour les questions (le service et d'avancement. Le marquis de Villars parla haut et obtint gain do cause sur ce dernier point; mais sa hauteur même l'empêcha de faire valoir tous les dons d'insinuation et de séduction qui eussent été nécessaires pour entrer dans la confiance de la Régente. Il dut bientôt avouer lui-m^me qu'il ne pouvait secouer la torpeur pacifique de la cour de Piémont. Ce fut une déception pour Louis XIV qui, malgré ses victoires, croyait nécessaire de menacer l'Espagne d'une invasion du Milanais, pour l'amener & accepter une paix qui devait se faire keeit dépens. Au mois de septembre !6']'7, le cardinal d'Estrées, personnel de la Duchesse de Savoie et l'un des négociales plus en vue de la cour de France reçut l'ordre de se D k Turin. Son instruction portail que, l'intention du

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L INTRODUCTION

roi étant d envahir le Milanais, Louis XIV désirait obtenir de Madame Royale le passage et des magasins pour ses troupes dans les États du duc de Savoie. Si la chose était possible, le cardinal devait s'efforcer d'amener en outre la duchesse à signer avec la France une ligue offensive contre l'Espagne. Sur la question de l'alliance eflfective, la Régente se montra très réservée, mais elle accorda les facilités souhaitées pour une marche à travers le Piémont. Cette négociation produisit un vif émoi dans toute la péninsule. C'est ce que désiraient Louis XIV et Louvois. Les instructions * qu'ils remettaient au même moment au commissaire des guerres Camus-Duclos^ envoyé en Italie pour feindre des préparatifs militaires, prouvent que, dans leur esprit, la mission du cardinal d'Estrées avait surtout pour but une démonstration propre à intimider l'ennemi.

Grâce aux progrès des pourparlers poursuivis à Nimègue, il n'y eût pas lieu de mettre, pour cette fois, le devoûment de la duchesse à l'épreuve. Cependant Louis XIV crut devoir reconnaître les bonnes dispositions de la Régente en tenant compte d'insinuations que Madame Royale lui avait fait faire avec une certaine insistance contre la personne du marquis de Villars. Au commencement de l'année 1679, il rappela cet agent qui fut remplacé par l'abbé d'Estrades. La signature de la paix venait de produire une détente dans les relations de la France avec les Puissances. Les instructions du nouvel ambassadeur ne lui prescrivirent aucune négociation importante. L'abbé d'Estrades devait surtout s'attacher à maintenir la Régente dans l'alliance du Roi et surveiller le Milanais. Une affaire assez délicate était seulement recommandée à son attention. Madame Royale avait formé le projet de marier son fils qu'elle n'aimait pas, à sa nièce la princesse héritière de Portugal. Si ce dessein se fût réalisé, Victor-Amédée eût été appelé à jouer, dans un royal exil, le rôle de prince-époux à Lisbonne et eût cessé de résider en Piémont. C'était un expédient imaginé par la duchesse pour prolonger indéfiniment sa régence.

1. Mémoire pour le sieur Duclos, octobre 1677. Dépôt de la Guerre, vol. 533. Cf. Camille Rousset: Histoire de Louvois^ t. II, p. 307.

OCCCPATION DE CASAL. li

La cour de France wmpreoïit, de son cùlê, que Madame Ro]rale. très impopulaire  Turin, ne pourrait se maintenir au pouvoir qii"a*-ec la protection Je Louis XIV, el que l'eiercice *le celte protection mi'mo am^ae^ait en quelque sorte une maio-raise de la France sur le Piémont. L'abbé d'Estrades re^t l'ordre d'encoorager les projets de la duchesse.

Bien que ses intructions n'en fissent pas mention, le nouvel aigent français devait en outre poursuitTe à Tarin une intrigue qu'il avait nouée lui-mJ^me étant ambassadeur à Venise, et qui devait avoir pour résultat de livrer Casai à la France*. Il ne put qu'assister à l'écroulement de ses espérances par suite de la trahison de l'agent du duc de Mantoue, le comte Mattiolî. Il rut, du moins, la satisfaction de faire tomber ce fourbe dans un ^et-apens et de le livrer à la justice du Roi. Ebruité par Mattioli lui-même, le projet des Français de rentrer à Casul répandit l'alarme dans les cours d'Italie. C'était, aux yeux de tous, comme l'annonce du retour prochain des armées étrangères dans la péninsule.

Ces craintes n'étaient pas pour déplaire dans les conseils du (jiand Roi. A ce moment même, celui qui y faisait entendadordinaire la voix de la modération, le sage et mesuré Pompoune. quittait le ministère des atTuirf^s étrangères, et cédait la place à Colbert de Croi»sy. Désormais il n'y avait plus de contrepoids i i'intluence violente et dominatrice de Louvois. .\ [Mirtir de l'année 1679, les procédés d'intimidation devinrent d'un emploi journalier vis-à-vis de la cour de Savoie. Le Roi Cilholique ayaut manifesté le désir d'accréditer un ambas- Mileur à Turin, défense fut faite à Madame Royale de recevoir un agent espagnol [ 16*79). Un seigneur Piémontitis, le nurquis de Di-onero qui avait été à Lisbonne pour arrêter les fiançailles de Vïctor-Araédée avec l'infante de Portugal, lyant, dtsait-on. tenn des propos malséants contre l:i France, l'tbbé d'Estrades lui lit, par ordre du Roi, une verte et lelle alganid^i au milieu d'une grande réception de la trde Savoie (t6S1]. Toute la noblesse piémontaise ressentit

lie nogociatÎQi) duis U partie à»

LU INTRODUCTION

comme une mortelle injure Thumiliation de l'un des siens. Reprises directement avec la cour de Mantoue après la trahison de Mattioli, les négociations pour la remise de Casai à la France, aboutirent au traité secret du 8 juillet 1681 , qui réglait les conditions dans lesquelles devait avoir lieu Toccu. pation. Le 27 septembre suivant, en pleine paix et à la suite d'un simple avis donné pour la forme à la Régente, une colonne française commandée par le marquis de Roufflers, traversa les États du duc de Savoie et alla prendre possession de la capitale du Montferrat. Puis, le mariage avec Tinfante de Portugal rencontrant en Piémont une unamine réprobation, Louvois offrit d'envoyer dans les États de la maison de Sayoie, un corps de troupes françaises pour renforcer Tautorité de la Régente. En même temps, il adjoignait à Tabbé d'Estrades un général diplomate, le marquis de la Trousse, dont la seule présence à Turin ne pouvait manquer d'être interprétée comme une menace de prochaine intervention armée.

Les esprits étaient ainsi préparés, lorsque des instructions furent adressées, le 20 septembre 1682, à l'abbé d'Estrades, pour conclure une alliance défensive avec la duchesse de Savoie contre l'Espagne et rAutrichc. Et, en même temps, sans attendre rautorisation de la Régente, trois mille chevaux entraient en Piémont sous prétexte d'assurer la défense de Casai. L'ambassadeur devait arrêter, d'accord avec Madame Royale, le montant des forces qu'elle pourrait fournir, le cas échéant. Le Roi était prêt à entretenir à ses frais les troupes ducales, offrait à la duchesse une pension de cent mille livres, et autorisait Tabbé d'Estrades à distribuer dix mille écus de gratification entre les ministres. Le traité fut signé à Turin, le 25 novembre 1682. 11 stipulait alliance défensive entre la Savoie et la France et autorisait la présence en Piémont des trois mille chevaux qui s'y trouvaient déjà cantonnés. Le duc de Savoie s'engageait à avoir sous les armes, huit mille deux cents hommes d'infanterie et dix-huit cents hommes de cavalerie pour l'entretien desquels Louis XIV devait verser annuellement au trésor ducal une somme de trois cent mille livres tournois. Dans le cas où il serait attaqué par

POLITIQUE DE LOCVOI5. un

Im poneiiùs éc Sa Majesté, le duc de SaToie poiieraîl <^s troopes à quatre mitle carslierg et dii mille hommes d'io^mlerie. Le traîl^ fixait ^^lemenl le monliuit des forces que le ni démit eoToyer poar secourir son allit'. Eo cas de cam- (i^ae, le tiers des conqa^les qui poumienl t^lre fiules. était tasarék la maison de Savoie. La durée du traite était de sis ans'. Le mariage de Viclor-Amédée avec l'infante de Porlugnl n'ayant po se réaliser, Lt dacbesse fut sommée par Louis XIV d'unir »oo fils à Mademoiselle de Valois. Le mariage s'arcomplil au mois de mai 16Si. Quelques jours avant, le 14 mars. Madame Royale avait remis [es rênes du gouvcmemeDl à son Us. Impopulaire et méprisée, tant à cause des calculs égoïstes iksa politique, que des désordres de sa vie privée, elle s'était. i force d'expédients, maintenue an pouvoir, grâce h l'appui de U France, pendant cinq années de plus qu'elle n'en avait réellement le droit. Ses protecteurs partagérentl'aversion dont elle #tait l'objet. Au moment où Victor-Amédée faisait ses débuts romme souverain, le nom fnmçaîs était bonni dans les États dn duc de Savoie.

Nous croyons inutile de rappeler ici les traits saillants du caractère du nouveau duc. Chacun connaît les défauts comme I» fortes qualités de ce prince astucieux et dissimulé, souple et tcmporiseur, et, en même temps brave et fier ; haut dans itt desseins, souvent bas dans ses moyens, tour à tour fcmn* tX expansif, taciturne et loquace suivant qu'il voulait déconcerter 00 charmer, garder ou arracher un secret. Dés son 'Bfftûce, il avait nourri contre sa mère une sourde rancune. Pour lui, comme pour les Piémontais, les Français sont Ifimcmî dont la main de fer asservit et étouffe. Les procédés de Louvois ne tirent que développer chez lui ces sentiments.

Le bombardement de Gènes (mai 1684) épouvanta l'italic «nlière. Au mois d'octobre suivant, Victor-Amédée manifesta kdjsir d'aller passer quelques semaines à Venise : Louis XIV y opposa une défense formelle. Au même moment, le prince deCarignan osait épouser une princesse de Modène, sans avoir

i. Traitft publie» de Ut Rayait fliiîion dt Savoie, II, p. 103.

UT ITfTRODCCTIOlf.

pris l'afis du Roi : l'dkW dTstncIcc fat cbufé de bire & la coor de Tarin les plus blessantes re^oatrmiices. VicU^-Amédéc recot élément des reproches po«r STotr acmeilli favorablement i sa conr le prince Eogèae de SiToi? qoi avait pris du . ferriee dans les armées impériales, apr^ aroir encoorv la dil(;rftee 4e Lovia XIV. Enfin, la trère de Ratisbonne conHne pour ▼iac;! ans, le 15 aoAl 1684. avM l'Empire et l'Espace semblaal assurer momentan^menl le maintien de la paix, la cour de Versailles peau qu'il était inatîledi> payer au doc de Savoie le sabside qoi lai avait élé promis pour une période de six ann^s par le traité du 21 novembre 1682. L'abbé d'Estrades avisa sommairement Vîctor-.Vmédëe que le roi loi avait supprîmô sa pension.

An moiâ de juin 1685. le marquis d'Arcy remplaça l'abbé d'Estrades i Turin. Son arrivée coïncidait avec la révocation de l'Ëdît de Nantes. Louis XIV émît la prétention d'appliquer ses rigoureuses prescriptions aux Huguenots des vallées vaudoises', el le duc de Savoie dut unir ses troupes à celles dn Roi pour imposer les saines croyances aux monla^ards récalcîlranls. Pendant les trois années qui sui\irent, une série d'événements vinrent transformer la face de l'Europe : la formation de la ligue d'Augsboui^, les victoires de l'empereur sur les Turcs, l'accession de Guillaume d'Orange au trône d'Angleterre, l'affaire de la succession de Cologne, les démêlés de Louis XIV avec Innocent XI. Puis, la guerre éclata avec l'Empereur, avec les Pays-Bas, avec l'Espagne et avec l'Angleterre. Dans ces circonstances critiques, te Roi se montra d'abord un peu moins impérieux vis-à-vis du duc de Savoie. Au mois de janvier 1687, il laissa le duc faire une excursion à Venise. Le marquis d'Arcy accompagna toutefois Victor-Amédi^e dans son voyage et ne cessa d'exercer sur lui une surveillance journalière. C'est là sans doute, et en dépil des précautions prises, que le prince piémonlais, par rentremiso do l'Electeur de Bavière, engagea avec les cours alliées les premiers pourparlers qui devaient préparer son adhésion à la ligue. On ne put se

t . Cf, Formation de l'Europe ctnirale. pir M. Himij. t. I. p. 69,

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