LE MARQUIS DES ISSARTS, 17B2-17B
dont il b'i^loit flatté, n'eut aucun égard aux circonstances qui ' engageoient le Roi à presser la conclusion de la paix. Il ne voulut pas apercevoir que la prudence obligcoit Sa Majesté de remettre à un autre temps, l'exécution des projets qu elle avoit formés en sa faveur ; uniquement occupé de l'agrandissement de ses Etats, il entra en méfiance contre le Roi son neveu, et se livra k un ressentiment dont il a voulu faire éprouver les effets à lu France, pendant le cours de la dernière guerre.
S'il ressentit alors le plaisir de se venger en faisant quelque mal à la France, les procédés de la cour de Vienne à son égard, pleins de hauteur et d'injustices, ont dû lui prouver le peu de fond qu'il peut faire sur l'alliance de cette Cour. On a aussi lieu de croire que ce Prince isst aujourd'hui convaincu que la conquête de la Lombardie ne sera jamais que le prix de son attachement constant à la France. Cependant l'ambassadeur du Roi évitera autant qu'il lui sera possible, de s'engager dans aucune conversation suivie sur ces dilférentes époques qu'on vient de lui retracer. Il est à présumer que la Cour de Turin ne fera actuellement aucune ouverture pour former une alliance avec la France. L'intention du Roi, n'est pas, non plus, de lui faire aucune proposition dans le moment présent. On sait que le système du roi de Sardaigne, n'est pas de prendre des engagements d'avance ; et qu'il ne consentiroit à se lier, qu'au moment qu'il verroit la guerre prête à s'allumer. Il ne s'agit donc aujourd'hui, que de préparer les voies, de rétablir la conllance réciproque entre les deux Cours de France et de Turin ; de s'assurer de l'alliance du Roi de S«rdsignc dans le cas où le roi seroît forcé de reprent^e les avances et de faire entendre au roi de Sardaigne, qu'il trouvera toujours dans Sa Majesté, un allié sur lequel il peut absolument compter.
L'ambassadeur du Roi ne doit donc songer qu'à se rendre agréable à la Cour de Turin. La route la plus sûre pour y parvenir, c'est de louer toujours le gouvernement du roi de Sardaigne, et d'admirer son administration dans toutes ses parties. Le ministère de Turin s'est toujours fait un point d'honneur de
DISPOSITIONS EN VUE DUNE ALLIANCE. il
connoîtro mieux qu'aucun autre, lant dans la thi^orîe que dans la pratique, l'art de gouverner. Cet amour-propre est aussi fort dans ie roi régnant, qu'il l'étoil dans le roi Victor. Il faut le flatter avec adresse, par cet endroit sensible.
Le roi qui sait que le sieur de Galèan, marquis des Usarts, joint h des talents naturels beaucoup de zMo et d'application, a jugé ft propos de l'honorer de la commission importante de son ambassadeur à iix Cour de Turin. Sa Majesté étant persuadée que personne ne pourroit s'en acquitter avec plus de succès, et ne réussira mieux que lui k se concilier la bienveillance du I roi de Sardaigne et de sas ministres. 11 saura louer avec art, et se'faire un mérite de l'approbation qu'il donnera toujours au ^uveraement. Un esprit vif, un caractère doux et liant, lui fûamiront des moyens sûrs de plaire. Il gagnera la confiance, et parviendra ainsi à ce qui fait actuellement le principal objet de sa négociation.
Le Roi lui ordonne de se rendre incessamment à Turin, et dans les premiers temps de sa résidence, il s'attachera particiiliëremont à tout observer, et & se procurer les conaoissances les plus exactes sur le caractère, les vues et le système poli- I tique du roi de Sarduigne ; sur les talents, les qualités, et les I iticlinations dt-s dilTérenls ministres auxquels il confie l'administration de Ses affaires ; sur le degré de faveur et do crédit I qu'ils oui auprès de leur maître : sur le plus ou moins de correspondance et d'intimité qu'il entretient avec les autres I pni^sances, et, en particulier avec les Cours d'Espagne, de Vienne et de Londres.
Le sieur murqni» des Issarts examinera, surtout, si les pro-
eéiiés de lu tjjur de Vienne ont indisposé le roi de Sardaigne,
au point de le déterminer h se lier avec la France dans un cas
^^iyjjerre, car il est à présumer qu'il ne consentira jamais à
^^^Kj^e par avance aucun engagement.
^^^Honbassadeur du Roi so tiendra toujours sur cela dans une ^^^mde réserve. El. si on lui faisoit quelque ouverture sur ce j point, il so contentera de renouveler, en termes généraux, les es les |ilus foiles de la tendre amitié de Sa Majesté ui do Sardaigne, el de l'intérêt sinctre qu'elle prendra
i-J LE MARQUIS DES ISSARTS, 17S2-1783.
loujoiirs à tout ce qui pourra avoir rapport à la gloire et ai» avantages d uu Priuce, qui lui appartient de si pr^s, et pour lequel elle a conslamment conservé une considération et une estime particulières. Enfin, le sieur marquis des Issarts, s'expliquera dans toutes les occasions, de manière à persuader que le Hoi n'a rien de plus à cœur que de cimenter l'amitié et la bonne intelligence avec le Roi son oncle ; et que Sa Majesté, désirant très sincèrement d'établir sur un pied solide l'union qui doit régner entre les deux cours de France et de Turin. Elle ne refusera jamais de se priMer & toutes les mesures qui tendront à ce but.
Cependant, le sieur marquis des Issarts rendra compte àv» ouvertures qu'on lui aura faites, et il recevra des ordres eu conséquence.
On remet au sieur marquis des Issarts, deux mémoires contenant les notions qu'on a trouvées dans les papiers des affaires étrangères, au sujet du cérémonial qu'il aura à observer ou à exiger pendant qu'il résidera à Turin. Il aura soin d'informer exactement Sa Majesté de la fai,^on dont il se sera conduit k cet égard, et de rendre compte successivement dans la suite et par des lettres séparées, de tout ce qui aura rapport il cet objet, auquel les ministres du Roi, dans les cours étrangères, ont souvent négligé de donner toute l'attention qu'il mérite. L'intention de Sa Majesté est qu'ils se prêtent sans diflicultés à tous les expédients qui peuvent faciliter leur correspondance, tant avec les ministres du Prince auprès duquel ils résident, qu'avec ceux qui sont employés à la même Cour de la part des autres Puissances. Mais il ne faut jamais que cette complaisance porte atteinte aux prérogatives et aux droits essentiellement attachés au caractère et aux fonctions d'ambassadeur de Sa Majesté.
La lettre du Roi qui accompagne cette instruction, et que Sa Majesté écrit au roi de Sardaigne pour accréditer le sieur marquis des Issarts, sera remise par cet ambassadeur dans la première audience particulière que ce Prince lui donnera : et le marquis des Issarts faisant alors usage de tous tc^ talents du cœur et de i'espril. exposera au Roi de Sardaigne, dans les
DESIR Dl'MON INTIME.
(«mes les plas forts et les plus persuasifs, les senlimcQU àe Sa Majesté à son égard, le désir sincère qu'elle a de lui donner les preuves les plus sensibles de son amitié, et d'entretenir avec lai cette union intime et colle intelligence réciproques qui conviennent si parfaitement entre deux Princes étroitement unis par les liens du sang.
Les compliments que le siear raarqois des Issarts adressera au duc et à ia duchesse de Savoie, au doc de Chablais, au Prince de Piémont et aux Princesses leurs sœurs, seront ocmcDs dans le même esprit.
Il est toujours nécessaire à un ambassadeur, d'acquérir à la Cour dans laquelle il réside, la connoissance la plus exatte du caractère et des inclinations des personnages qui y jouent les plus grands rôles, et qui ont la principale influence dans les atTaires publiques. Le sieur marquis des Issarts apportera tous ses soins pour se procurer à cet égard des lumières sûres. Sa Majesté attend do lui, qu'il lui fera un Ubleau au vrai de la Cour de Turin, et que les ministres piémontuts, quelque liabiles qu'ils puissent être dans l'art de dissimuler, ne pourront pas néanmoins se soustraire h ses recherches et à sa pénétration.
On joint ici une lalile do chiffres, appelée le chiffre ordinaire et qui ne servira que pour les dépêches de l'ambassadeur au Roi ou au ministre des affaires étrangères. Le sieur marquis des Issarts trouvera entre les mains du sieur Favier, achiellement chargé de la correspondance à Turin, trois autres tables de chiffres, dont le sieur marquis de la Chétardie ci-devant ambassadeur de Sa Majesté en celte Cour, ne s'est point servi. Le sieur marquis des Issarts se fera remettre ces trois chiffres savoir : un chiffre de correspondance pour celles qu'il aura à entretenir avec les ministres du Roi dans les autres Cours. Il n'est pas nécessaire d'observer au marquis des Issarts, qu'il ne sauroit, sur ce point, se renfermer dans des bornes trop étroites de prudence et de circonspection, par rapport aux nouvelles et aux réflexions dont il croira devoir leur faire part;
Un chiffre de réserve, destiné à suppléer au chiffre ordinaire, s que celui-ci vînt à se perdre ou bien h être intercepté;
U LE HARQOIS DBS ISSARTS, 1793-1753.
Et un chiffre pour les pi^ces qui pourroienl être comn^ niqut^es à l'ambassadeur du Roi.
Le mémoire instructif sur la manière de chitTrer, dont on remet ici une copie au sieur marquis des Issaris, doit lui serrîr de règle invariable, et il doit veiller ft ce qu'on ne s'en écarte point dans sa sécrétairerie.
Le Roi ayant ordonné que tous ses ambassadeurs et minisbcs dans les cours étrangères lui rometlent. à leur retour auprès de Sa Majesté, une relation exacte et détaillée de tout ce qui se sera passé de plus important dans le lieu de leur résidence, soit par rapport aux négociations dont ils auront été chargés, soit sur le cérémonial sur l'état des pays oîi ils auront été employés, sur le caractère et les inclinations des Princes el de leurs ministres, sur le degré d'attention qu'ils portent au commerce el à la navigation, et sur les moyens dont ils se servent pour les améliorer, enfin sur Ions les objets relatifs aux alïaires publiques, le sieur marquis des Issarts aura soin de préparer, par avance, un miîmoire qui renferme tous ces détails.
Le Roi vent aussi que ses ambassadeurs et ministres, de quelque rang qu'ils soient, lorsqu'ils sont de retour des endroits de leurs destinations, remettent toutes les instructioûs, chiffres, papiers de 'correspondanco,^t autres pièces relatives il leur emploi : le tout avec un inventaire exact, sur lu vérification duquel il sera donné une décharge. Sa Majesté a voulu que le sieur marquis des Issarts fût instruit avant son départ ponr Turin, de ses intentions à cet égard, afin qu'il s'y conforme exaclcraent, ainsi qu'à tout ce qui lui est prescrit par la présente instruction.
On n'y a point fait mention du dessein que le Roi de Sardaigne avoit formé, il y a quelques années, d'établir un port à Nice pour se procurer une communication immédiate avec les Puissances dites maritimes, parce qu'il y a lieu de croire que celte place, étant rasée, les sommes considérables qu'il en coûteroit pour la rétablir, ont dû faire abandonner ce projet. Cependant, le sieur marquis des Issarts ne négligera point de s'instruire des suites de celte affaire, et d'en rendre compte.