‹ Savonarole; drameChapitre 13 sur 35 · SANG ALLO · texte numérisé non relu

SANG ALLO

On se bouscule. La foule essaie d'envahir le palais.

TADDEI Mais la garde la repousse.

SPINI

Voyez là-bas les enragés, qui se tenaient si tranquilles tout à l'heure! Regardez! ils attaquent le peuple.

MARTINI Oui, mais ils sont battus.

TADDEI

Ce n'est rien. Les soldats séparent les combattants.

BELMONTE

En vérité, cela n'a pas d'importance. Refermons la fenêtre. Il n'est pas de notre dignité de paraître nous émouvoir des faits et gestes de la populace.

SANGALLO

Vous avez raison. Ah I voici ces ciiers collègues! [Entrent Mosso et Lorfano.)

MOSSO Dieu vous garde, messieurs !

LORFANO

Nous sommes en retard, ayant disputé avec le seigneur Vçspucci au sujet de la compétence du tribunal. Nous l'avons, grâce à Dieu, dissuadé de la contester.

MOSSO

De nouvelles complications énerveraient le peuple. Grâce à Lorfano ce péril est écarté.

BONCORSI Qu'il reçoive nos remerciements!

HELMONTE Ouvrons l'audience sans plus tarder.

MARIIN! Prenez vos places, messieurs! [Entre Valori.)

BONCORSI Salut au gonfalonnier de la République!

BELMONTE

Illustre FrancescoValori, recevez nos affectueux hommages !

LES AUTRES Salut! Salut à Valori!

VALORI

Que Dieu vous aide! La trahison que vous allez juger est la plus grave qui ait jusqu'ici menacé la République. Le salut de Florence est dans vos mains. Puisse l'Esprit-Saint éclairer vos esprits et vous dicter une sentence conforme à la justice et au bien de la patrie. L'illustre frère Jérôme est en ce moment en prière au milieu de ses frères, atin que Dieu vous inspire. L'exemple de ce saint religieux, qui est l'âme de Florence, nous montre notre devoir. Avant toute chose, il faut implorer l'aide de Dieu. Rappelez-vous que Jésus-Christ est notre Roi.

BONCORSI

Prions. Dieu tout-puissant, veuille inspirer aux magistrats, assemblés ici pour juger des traîtres, la force et le courage d'accomplir leur sainte mission selon la justice. Qu'ils jugent sans haine et sans crainte! Qu'ils songent à la République chrétienne menacée du retour d'un abominable tyran. Seigneur, délivre-nous des embûches de nos ennemis, confonds les scélérats et les impies et protège la liberté de Florence !

TOUS Amen !

MOSSO Voilà une prière tant soit peu belliqueuse.

BELMONTE

Elle est appropriée aux circonstances.

MARTINI

Messieurs, la séance est ouverte. Qu'on introduise le défenseur des accusés, messire Guidantonio Vespucci. [Entre Vespucci, averti par un ^arde )

VKSPUCCI

Je présente à l'illustre tribunal des Huit, gardien scrupuleux des lois, l'hommage de mon respect.

MARTINI Messire Boncorsi, veuillez résumer l'accusation.

VESPUCCI Je demande qu'on introduise les accusés.

BONCORSI

C'est inutile. Nous les connaissons. Ils ont été longuement interrogés par les juges commissaires et par plusieurs d'entre nous. La cause est grave. Evitons les effets de théâtre qui peuvent détourner l'attention du fond véritable de l'affaire.

MARTINI

Est-ce votre avis, messieurs?

VESPUCCI

Je n'insiste pas en ce moment. Je reproduirai ma demande plus tard.

MARTINI Commencez donc, messire Boncorsi, je vous prie.

BONCORSI

Je serai bref, puisque aussi bien la cause vous est déjà connue dans tous ses détails.

PLUSIEURS Oui, oui.

BONCORSI

L'an dernier, vous vous en souvenez, la République a failli périr. Pierre de Médicis, qui avait rassemblé en secret une armée à Rome, parvmt a Sienne, et de Sienne, s'avança, de nuit, à marche forcée, jusqu'aux environs de Florence. 11 y serait arrivé à l'aube et se serait introduit dans la ville au moment de l'ouverture des portes, si la Providence n'avait permis qu'un effroyable orage retardât sa marche, et qu'un paysan, échappant à la vigilance de ses soldats, vint par des chemins détournes nous donner l'alarme. Quand le Médicis arriva devant nos murs, il les trouva bien gardés. Le coup de main étant manqué, il se retira après quarante-huit

heures. En ce temps-là Bernard del Nero était gonfalonnier de la République. On ignorait qu'il fût le complice du tyran et qu'il eût comploté avec lui notre ruine. Cependant, on soupçonnait une trahison et des magistrats furent chargés d'étudier cette affaire. Ils tâtonnèrent pendant plusieurs mois sans rien découvrir quand Dieu permit qu'on arrêtât sur la route de Pise Lamberto dell' Antella, aventurier au service de Pierre de Médicis, qui avait pris part à l'équipée de l'an dernier. Ce Lamberto dell' Antella était porteur de plusieurs lettres de Pierre de Médicis adressées à des citoyens puissants, traîtres à la patrie. Nous y apprîmes avec effroi que par leur aide Pierre se préparait à renouveler, dans des conditions mille fois plus redoutables, l'attentat qui avait failli nous perdre. D'autre part, Lamberto dell' Antella, mis à la question, a fait des révélations complètes. Le plan des conjurés vous est connu. Le i5 août prochain, dès l'aube, Pierre devait pénétrer avec sa petite armée par la porte confiée à la garde du traître Pucci. — Des misérables, déjà soudoyés par les accusés, comme vous en avez la preuve, devaient piller les maisons des plus riches citoyens du parti populaire. A la faveur du désordre, Pierre comptait

s'emparer de ce palais, tandis que les meilleurs d'entre nous tomberaient sous le poignard des assassins.

SFINI C'est horrible.

BONCORSI Je vous rappellerai deux seulement des victimes désignées : l'illustre Francesco Valori...

VALORl Infamie 1

BONCORSI ...et le protecteur de Florence, le saint frère Jérôme.

TADDEI Sainte croix du Christ!

BONCORSI Pour faciliter ces forfaits, le Pape prépare l'excommunication du frère. La seigneurie vient d'en être avisée par les lettres de ses ambassadeurs.

BELMONTE Monstrueux! Monstrueux!

SPINI

Crimes inouïs, clignes d'un Médicis et d'un Borgia !

MARTINI Continuez, seigneur Boncorsi.

BONCORSI

Arrêtés par vos soins, les conjurés ont été interrogés par les juges commissaires. Cinq d'entre eux ont été confondus Vous avez lu leurs interrogatoires. Vous avez entendu hier Lamberto dell' Antella — En conséquence, Bernard del Néro, Giannozzo Pucci, Giovanni Cambi, Niccolo Ridolti et Lorenzo Tornabuoni sont accusés de haute trahison et attendent votre sentence.

MARTINI Quelle peine demandez-vous?

BONCORSI La mort.

MARTINI Est-ce tout ce que vous avez à dire?

BONCORSI

Non, par le ciel! Jusqu'ici j'ai résumé l'accusation avec la froide impartialité qui m'était imposée. Mais mon cœur brûle d'indignation quand je me représente la scélératesse de ces hommes qui veulent nous ramener les tyrans dans le sang, le pillage et l'incendie. Si vous ne faites bonne et prompte justice, vos cadavres et le mien seront bientôt étendus sur les marches de ce palais. Nous avons déjà perdu trop de temps. Les familles des conjurés répandent l'or à pleines mains pour corrompre le peuple. Pierre de Médicis, consterné d'abord par la découverte du complot, hâte ses préparatifs. Si l'excommunication du frère Jérôme arrive à Florence avant l'exécution des traîtres, nous sommes perdus. Agissons! Hâtons-nous! Il faut en finir.

MARTINI

Du calme, mon cher collègue! 11 convient que les dc'hnts suivent un cours régulier.

MOSSO l.a haine est mauvaise conseillère.

LORFANO I.a peur aussi.

BONCORSl Comment, la peur?

MARTINI

Paix, je vous prie. La parole est à Messire Vespucci, défenseur des accusés.

VESPUCCI

Je parlerai comme il sied de parler devant des magistrats intègres, pénétrés des devoirs de leur charge, accoutumés à élever leur âme au-dessus des passions, car vos seigneuries n'ont souci que de la justice. Quels que soient les troubles de l'heure présente, vous n'oublierez point que la gloire du gouvernement populaire réside dans le respect scrupuleux de la loi.

SANGALLO Très bien,

VESPUCCI

Moi-même, que fais-je ici? A Dieu ne plaise que je vienne faire devant vos seigneuries l'apologie d'un attentat quelconque contre la loi. La loi, je la respecte et je l'aime de toute mon âme. J'ai consacré ma vie à l'étudier et à la servir. Je ne réclame que la loi, rien que la loi, toute la loi. Pourtant, sachant votre désir d'éviter les troubles nouveaux qui se produiraient peut-être dans la ville si cette triste affaire, ne recevait pas une solution immédiate, je n'ai pas voulu pousser à bout le droit des acccusés en examinant d'abord si c'est bien à vous qu'il appartient de les juger et si leur cause ne devrait pas être portée devant le Grand Conseil.

BEI.MON lE Quelle est la loi qui l'ordonne?

VESPUCCI

Je vous répète que dans l'intérêt de la paix civique je ne veux pas décliner votre compétence.

MOSSO

Nous constatons avec plaisir votre modération,

BELMONTE

Vous réclamez l'application de la loi, vous l'obtiendrez; elle punit de mort la trahison.

VESPUCCI

La loi ne permet de condamner que sur des faits précis. Quels faits reprochez-vous aux accusés? D'avoir reçu des lettres de Pierre de Médicis? Ils ne les ont pas reçues puisque vous les avez interceptées. — D'avoir été ses complices dans sa tentative de l'an dernier? Qu'en savez-vous, puisque les lettres n en disent rien? Toutes vos recherches n'ont abouti qu'à accuser un seul homme, le vénéré Bernard del Néro, alors gonfalonnier de la République, d'avoir connu les projets de Pierre et de ne les avoir pas révélés. Mais vous connaissez Pierre de Médicis. Il forge chaque jour des projets extravagants et n'en exécute pas un sur mille. Il est permis aux hommes sérieux de ne les point prendre au sérieux et de n'en pas vouloir alarmer la cité. Le projet de l'an dernier a failli s'accomplir? Qui le pouvait prévoir? Vos ambassadeurs, qui surveillent étroitement le proscrit, n'ont rien vu, rien deviné, tant son action a été soudaine. Et

go

dans Florence, un seul des amis des Médicis a-t-il donné une aide quelconque à l'entreprise de Pierre? Sur quoi fondez-vous donc leur complicité passée? Enfin, qui vous assure que les condamnés — je veux dire les accusés — (excusez-moi, il me semble que tout le monde les a condamnés d'avance) — qui vous assure, dis-je, qu'aujourd'hui les accusés sachent un seul mot des nouveaux projets de Pierre, puisque ses propositions ne sont point parvenues Jusqu'à eux. Ils n'ont pu accepter ce qu'ils ignoraient. "Où donc est leur complicité actuelle?

BONCORCI Et les révélations de Lamberto dell' Antella?

VESPUCCI

J'allais en parler. Lamberto dell' Antella a reçu plusieurs fois l'estrapade. Il a avoué tout ce qu'on lui demandait

BONCORSl

Oh ! Oh !

BELMONTK 11 a été interrogé dans les formes.

VESPUCCI

Assurément. Mais il présumait qu'en dénonçant un complot il obtiendrait sa grâce; et il ne s'est pas trompé, si je ne me trompe moi-même.

l.ORFANO C'est vrai. [Miirnnires.)

MOSSO

Pourquoi ces murmures? Si Lamberto delF Antella n'avait pas obtenu sa grâce, il se trouverait au nombre des accusés.

BONCORSI

Ecoutez! Voici d'autres murmures. C'est le peuple qui s'agite sur la place et qui se demande si l'on va faire justice.

MARTINI Le bruit devient plus fort. Informez-vous de ce qui se passe. (Un garde sort.)

VESPUCCI

Votre justice ne se laissera pas émouvoir par les clameurs de la populace. {Rentre le garde.)

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