LE FRÈRE PORTIER
L'éminentissime seigneur Valori, gonfalonnier de la République et le Président du tribunal des huit, demandent à parler au frère Jérôme.
SACROMORE
Ils viennent saluer en notre saint prieur le triomphateur de la journée. Encore une fois, vive le frère Jérôme!
TOUS Vive le frère Jérôme !
SAVDNAKOI.K
Qu'on les amène ici. Et vous, mes frères, allez m'attendre à la chapelle. {Les frères s'éloignent.) Que me veulent-ils? Il se passe quelque chose d'étrange. Pourquoi de si grands personnages se hâtent-ils de la sorte à me venir visiter ? Enlrez, seigneurs, et recevez la bénédiction d'un humble serviteur de Dieu. (Entrent Valori et Martini.)
\ AI.ORi
Mon père, la Providence, qui mêle mystérieusement les écheveaux de nos destinées, vous envoie une grande victoire avec une grande épreuve. Les traîtres, grâce h. Dieu condamnés, avaient des protecteurs au sein même du tribunal et les etîorts les plus furieux ont été faits pour les soustraire à la justice.
MARTINI
Le seigneur gonfalonnicr exagère. Son cœur généreux est encore ému des événements de la journée.
\'Al.()RI
Je m'entends, seigneur Martini. Si les événements n'ont pas été plus graves, ce n'est pas votre faute. Dieu merci, ils le sont assez.
SAVONAROLE J'écoute votre seigneurie.
VALORl
Mon père, le sort de la République est dans vos mains, avec les biens, l'honneur et la vie des meilleurs citoyens de Florence.
MARTINI Le frère Jérôme connaît bien son pouvoir,
VALORl
C'est sur vos conseils, mon père, que la République a adopté la loi dite des six fèves, qui permet aux condamnés d'en appeler au Grand Conseil si la condamnation a été prononcée par moins de six juges sur huit. Cinq voix seulement ont condamne les traître.';. Ils en appellent.
i3o SAVONAROLE Vous dites...?
VALORl
. Ils en appellent ! C'est dire qu'ils seront acquittés puisque dans le Grand Conseil leurs amis l'emportent. C'est la guerre civile, le fer et le feu, la République égorgée et Pierre de Médicis entrant en maître dans la ville ruisselante de sang.
SAVONAROLE Et l'on m'annonçait votre victoire!
MARTINI En effet, j'ai entendu des vivats et des chants...
VALORl
Les magistrats fidèles à la République ont refusé l'appel ; les autres prétendent s'en tenir à la loi ; Dieu sait à quels excès aurait al^outi leur querelle, si, d'un commun accord, ils ne vous avaient pris pour arbitre.
Moi i
i3i SAVONAROI.E
VALORI
Vous, l'auteur de la loi, qui mieux que personne déciderez si elle doit servir à la ruine de la République ou fléchir devant le salut de l'État.
Seigneur Valori, je suis un simple moine, qui porte au peuple la parole de Dieu. Il ne m'appartient ni de juger les lois ni de disposer de la personne des citoyens...
MARTINI
A son tour, votre révérence exagère... à moins qu'elle n'oublie!...
SAVONAROLE [â part)
Vipère! (/Taz^/.) Que me demandez-vous donc, mon noble et puissant ami, vous qui portez devant le monde entier le gonfalon de la République et l'épée souveraine de l'État, vous qui êtes le plus généreux des citoyens, l'honneur vivant de Flo-
rence, le premier et le plus glorieux de ses défenseurs? Vous abdiquez entre mes mains votre puissance, vos prérogatives, — ne faut-il pas dire aussi : votre devoir? Dans ces mains, qui ne savent que se joindre pour prier ou se lever pour tracer le signe béni de la croix, tout à coup, à l'heure où gronde l'orage, vous glissez votre gonfalon et votre épée; et vous, seigneur Martini, vous y ajoutez la main de justice. Q.ue ferai je des insignes d'un pouvoir qui ne m'appartient pas? Suis-je donc un haut juge? Suis-je le chef de l'État? Considérez mon humble robe avec cette corde qui pend à mon côté ; est-ce le manteau doré d'un duc ou d'un prince? Et pourtant vous voulez qu'à l'instar de ces Médicis que Florence a chassés, je brise les lois de la République selon ma fantaisie. Q,ue Dieu sauve Florence! Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en m'offrant un si grand pouvoir avec une si magnanime confiance, mais excusezmoi; je ne saurais être l'arbitre que vous souhaitez.