VA 1. OUI
l».ir le ciel, frère Jérôme! Vous ne pouvez abandonner de la sorte vos amis! Croyez- vous qu'en
VOUS récusant vous laissiez entière la question qui vous est soumise? Dctrompcz-vous. Votre relus signifie clairement qu'il faut observer la loi, dussions-nous périr. Vous donnez raison à vos adversaires. Vous sauvez les traîtres et vous perdez la République. Est-ce là ce que vous voulez? S'il doit en être ainsi, maudite soit l'heure oià Florence a placé sa confiance en vous ! Maudite soit votre sainte éloquence, puisque tout cela n'aboutit qu'à nous jeter désarmés aux pieds de nos ennemis ! O mon pieux ami, prenez garde! Les démons soufflent parfois à l'oreille des saints des conseils de perdition.
MARTINI
Le frère Jérôme a parlé en bon religieux, en bon citoyen et en bon politique. Sa réponse, en effet, est claire : il ne veut pas juger la loi parce qu'il ne veut pas se placer au-dessus de la loi. Il estime aussi, sans doute, qu'il serait monstrueux de refuser aux condamnés l'appel qui a été institué par humanité et par sagesse, pour éviter e|ue les passions des juges ne tissent des victimes. Il se souvient, peut-être, qu'il est le père de cette loi excellente et il rougirait de la désavouer. La ville
entière applaudira à sa prudence et à sa loyauté. Notre mission est terminée. Courons informer nos collègues de la décision du bon frère.
. Arrêtez! Ne m'arrachez pas une sentence involontaire et irréfléchie! Le ciel m'ordonne de juger entre vous, puisque je ne peux déposer la balance que vous avez mise dans ma main, sans la faire pencher d'un côté. S'il en est ainsi, que ma décision passe du moins au crible de mon entendement et de la volonté divine. J'accepte la mission que vous me confiez; mais laissez-moi réfléchir, laissezmoi prier; permettez-moi de méditer une heure devant Dieu.
VAI.ORl
Nous nous relirons. Songez, mon ircre, que vous avez charge d'àmes et représentez-vous les horreurs sanglantes qui nous menacent.
MARTINI
Venez, seigneur Valori. Vous avez la fièvre. Tandis que le frère Jérôme mûrira sa résolution,
je veux calmer vos craintes et réveiller votre générosité. {Ils sortent.)
SAVOXAROLE
Responsabilité terrifiante! Comment en suis-je arrivé là? Comment ces événements m'ont-ils tout d'un coup enfermé dans un cercle infranchissable! Je conduisais l'œuvre de Dieu à de nouvelles victoires et soudain la terre tremble et se déchire; et nul moyen de fuir : la meute hurlante des destins m'enveloppe, me coupe la retraite et me pousse à Tabime. Ah! que ne suis-je resté un simple prédicateur, discourant en phrases sonores sur le bien et sur le mal sans déranger le cours ordinaire des choses ni les desseins des grands! J'ai voulu agir et l'action m'a perdu. Allons donc ! Allons! Retire-toi de moi, mollesse satanique! qui n'agit pas n'est pas un chrétien. Dieu même a maudit le tiguier stérile. Debout, Savonarole! Debout et en avant !
Oui, mais quelque direction que je prenne, je vais marcher dans du sang. Pas d'illusion possible : si l'appel est accordé, c'est la guerre civile ; le sang inondera les rues. Et si l'appel est refusé, c'est l'échafaud dès cette nuit, c'est le sang des
condamnés jaillissant à mon visage... Ce pauvre jeune homme... ce Loreiizo Tornabuoni, âme légère dans une chair souriante... si je l'envoie à la mort, il me semble qu'une tache de sang me marquera au front comme Gain... Certes, c'est un enfant séditieux, aux passions désordonnées, mais sa grâce et sa noblesse m'ont attendri... Si j'avais vécu dans le monde, mon tils lui eût ressemblé, peut-être.,. Il ne mourra pas! La loi que j'ai fait voter le protège !
Et pourtant, mon Dieu, pour épargner un rebelle, puis-je condamner à une mort certaine le troupeau que vous m'avez confié, ceux qui vous servent d'un cœur ardent, qui combattent pour leur foi et pour votre gloire et qui ont mis en vous toute leur espérance? Valori a raison : si la loi n'est point suspendue, ils seront égorgés, lit c'en sera fait de la République chrétienne, de l'œuvre de Dieu, du salut de l'Italie et de la purification de l'Église. Trahison! Moi, l'apôtre du Christ, je trahirais le Christ ! Nouvel Iscariotc, je le livrerais aux princes impies et aux prêtres indignes dont j'ai reçu mission de le délivrer ! Est-ce que demain, à la sainte messe, l'hostie ne saignera pas dans mes mains '. Alternative horrible : ou Gain ou
Judas! O Jésus, ô mon Christ, n'auras-tu pas pitié de mon angoisse? M'as-tu donc alxuidonné^ Entends mes cris! Vois mes larmes! Ah! parle! Éclaire-moi ! Montre-moi la voie qu'il faut suivre; j'y porterai ma croix avec courage; mais ne me laisse pas dans les ténèbres entre deux abîmes peuplés de démons!... Vois, je me traîne sur les genoux en gémissant. Je baise tes plaies. Je t'implore par toutes les souffrances qui ont déchiré ta chair, par l'horreur de ton agonie. Mon Christ, mon Christ, ne te détourne pas de ton serviteur !.. .
Je te demande de sauver mon œuvre, ô mon Dieu, parce que c'est ton œuvre, inspirée par la voix de tes anges et par les visions dont tu as rempli mes yeux. Sauve ton œuvre! Sauve cette république chrétienne qui doit régénérer l'Italie et l'Église! Sauve la et prends ma vie, ô mon Dieu! Mais dois-je t'immoler d'autres vies;' Faut-il que cette œuvre sainte soit bâtie sur des cadavres et maçonnée avec du sang? Dois-je y sacrifier ces malheureux? Réponds-moi donc, ô mon Christ, toi qui as défendu à tes apôtres de verser une goutte de sang pour défendre ta propre vie, toi qui nous a interdit de frapper par le glaive. Où donc
est le devoir? Où est la vérité? Parle. Laisse tomber une lueur dans la nuit de ma détresse. Accorde-moi une de ces visions impérieuses que tu me prodiguais naguère! Fais entendre ta voix au fond de mon cœur!... Un signe!... Un signe!... Envoie-moi un signe de ta volonté!... (o7î entend une cloche). Ciel!... la cloche du couvent... la réponse... Tu m'as exaucé, mon Dieu ! sois béni!... Tu t'es penché miséricordieusement vers moi... ô infiniment bon, munificent et secourable!... On tarde bien à venir... personne... {il va ouvrir la porte) personne... Les couloirs sont vides. Rien ne trouble le silence du cloître... [il revient). J'ai péché... De quel droit ai-je interrogé le Dieu redoutable qui a sacrifié son fils unique... Pardonnez-moi ma présomption... Non, Seigneur, je ne suis pas digne d'entendre votre parole...
Juge donc, conscience, juge devant le souverain juge qui t'écoute... Jérôme Savonarole, tu n'es que cendre et poussière et le Dieu qui t'a choisi peut te rejeter et confier ta mission à des mains plus pures... Oui, je vois... Dieu est tout-puissant. Il peut sauver son œuvre par les moyens qu'il lui plaît... Les miracles lui appartiennent... Ainsi, je ne dois pas tuer. (Rentrent Valori et Martini.) Déjà? Déjà?
i39 VALORI Qu'avez-voub décidé ?
SAVONAROLE Hélas ! qu'ils vivent !
VALORI
Malheureux! Lisez ceci. Tandis que vous méditiez, un secrétaire d'État m'a apporté ici, en toute hâte, les dépèches de notre ambassadeur à Rome. N'avez-vous pas entendu la cloche^
Le message... Le message de Dieu!...
VALORI
Lisez donc! Le pape a annoncé sa résolution de vous excommunier.
SAVONAROLE Ce n'est pas fait encore.
VALORI
Lisez la suite. Le Mcdicis est à la tcte d'une armée. Aujourd'hui même il se met en roule. Dans deux jours il sera sous nos murs. Si les condamnés vivent encore, c'est la révolution certaine, inévitable. . Vous en serez responsable devant les hommes et devant Dieu.
La réponse! C'était la réponse à ma prière!... Dieu même l'ordonne : je ne puis hésiter davantage. Avancez, seigneur Martini. Voici ma sentence. La loi miséricordieuse que j'ai fait voter, ne doit pas servir à détruire la République. Qu'elle soit donc suspendue ! Vous refusez aux condamnés le droit d'en appeler au Grand-Conseil, seigneur Valori ; vous faites votre devoir de gardien suprême de la liberté de Florence. Ce qui est jugé, est jugé. Les juges ont bien mérité de la patrie.
MARTINI
Les accusés seront donc assassinés.
Il est impossible de renvoyer une cause aussi orageuse devant le Grand-Conseil, composé des notables de Florence. Si le jugement devant un tribunal de huit juges a déjà failli mettre les factions aux prises, que sera-ce quand le procès se déroulera devant cinq cents hommes enflammés de passions violentes? Et dans ce moment le Médicis approche avec une armée. Non, seigneur Martini! Vous me demandez de condamner la République; je refuse.
VALORI
Dieu soit loué! .Te retrouve enfin le protecteur de Florence! Adieu. Je vais faire mon devoir comme vous avez fait le vôtre. Venez-vous, seigneur Martini?
MARTINI
Allons dire aux juges que la justice est morte. Adieu, frère Jérôme. Vous avez signé l'arrêt de mort de la république. Le sang des condamnés retombera sur certaines têtes que je sais. Adieu. Adieu. Vous vous souviendrez de cette journée.
VALORI
Seigneur Martini, vous portez trop d'intérêt aux ennemis de l'État. Venez donc. Et maîtrisez mieux vos sentiments quand vous vous trouverez dans la rue {Ils sortent.)
Dieu protège Florence! {Seul.) O mon Dieu, mon Dieu, j'ai frappé par le glaive. Et cet homme m'a appelé meurtrier. {Entre Beato.)
BEATO
Mon père, le gonfalonnier de la République sort d'ici, le visage triomphant, comme s'il revenait victorieux d'un champ de bataille... Pardonnezmoi.. Lorenzo Tornabuoni...?
Va mourir. Et c'est moi qui l'envoie à l'échalaud.
BEATO
O mon père!... Vous sanglotez., que Dieu ait pitié de vous !