TROISIÈME BOURGEOIS
Je vous quitte, messieurs ; mes amis m'attendent d'un autre côté. — Vivent les Médicis !
DEUXIÈME BOURGEOIS
Vive la République florentine ! {Ils s éloignent. Autre gj'oiipe.)
CASELLA
Pst!... Pst... maître Florio, ne reconnaissezvous point vos amis!
FLORIO
Eh ! signor Casella, quel plaisir de vous voir ! Vous avez laissé votre cierge au logis?
CASELLA
Comme vous-même, mon ami. Mon cierge dort dans l'armoire. Requiescat in pace. Les processions ont assez duré. Il est temps de songer aux affaires.
FLORIO
Fi, le propos d'hérétique! Si le frère Sacromore vous entendait, il ne manquerait pas de vous exorciser.
CASELLA
Toujours le petit mot pour rire.,. Vous avez, sans doute, vendu aux révérends frères prêcheurs plusieurs aunes de vos superbes velours brodés où brillent toutes les fleurs du paradis ?
FLORIO
Comme vous-même, le plus habile des orfèvres, vous avez certainement placé au couvent de Saint-Marc une ou deux douzaines de bracelets ornés de brillants ou de colliers et de pendants d'oreilles étincelants comme des étoiles.
CASELLA
Bien répliqué, mon compère! Hélas ! il est loin, le temps oij le luxe des nobles personnages faisait fleurir le commerce des honnêtes gens. Depuis cinq ans, oremus, confessions, sermons et pieux pèlerinages ont remplacé les fêtes et la joie de vivre. C'est excellent pour les couvents ; mais pour les pauvres marchands...
FLORIO
Vous vous en apercevez enrin i Moi, dès les premiers jours...
CASELLA
Je ne suis pas plus bête qu'un autre, mon compère. Je n'ai pas douté un instant que cette épidémie de sainteté qui s'est abattue sur Florence ne nous fit plus de mal que la peste et la lèpre. Mais qu'y faire ? Ne fallait-il pas hurler avec les loups et chanter à vêpres comme les autres? Vous-même, ne l'avez- vous pas fait ?
FLORIO
Devais-je m'exposer à être dénoncé, à voir ma boutique envahie par des bandes de braillards qui eussent déchiré mes pièces de drap et souillé mes belles étoffes de soie? Vous êtes marié, mon compère. Est-ce que votre femme n'était pas enragée de piété comme la mienne? Du diable, ce que ma Simonetta m'a fait chanter de psaumes et brûler de chandelles devant toutes sortes de statuettes sacrées !
CASELLA
Et quelles statuettes, mon ami! Quand les tyrans achetaient un jeune Bacchus ou une nymphe endormie, il leur fallait des chefs-d'œuvre exé-
cutés par les meilleurs artistes et nulle matière n'était assez précieuse pour servir la dignité de l'art : ils exigeaient de l'ivoire, de l'argent ou de l'or. Magnifiques seigneurs! S'ils achetaient parfois à crédit, d'autres fois ils payaient sans compter!
FLORIO Tandis que les geignards...
CASELLA
Ne m'en parlez pas! Ils se contentent d'un saint Joseph en plâtre ou d'une Madeleine en terre cuite. Pouah ! quels paysans !
FLORIO
C'est le frère Jérôme qui a corrompu le goût. Avant ses prédications, les prélats se comportaient en gentilshommes, ils avaient des pages vêtus de beaux habits brodés, ils donnaient des fêtes où seigneurs et dames rivalisaient d'élégance : ce n'étaient que robes de brocart et pourpoints de soie... .
CASELLA
Colliers d'émeraudes, diadèmes ingénieusement sertis de perles et de rubis...
FLORIO
-Tentures de velours, rideaux de drap tin...
CASELLA
Buires ciselées, surtouts de table en argent et en or... Ah! c'était le bon temps, mon compère! allezvous voter pour les geignards?
FLORIO
Pour ces imbéciles qui nous ruinent? Me prenez-vous pour une bête, mon compère? J'ai voté pour eux, je l'avoue, aussi longtemps que j'y ai été contraint par les criailleries de mes voisins et les soupirs de ma femme...
CASELLA
J'ai tait de même aussi longtemps que ces genslà étaient les plus forts ou paraissaient l'être. Mais, croyez en mon Hair, mon ami, la faveur publique
les abandonne C'est le moment de défendre nos intérêts, qui sont d'ailleurs les intérêts de tous. Tenez, voyez-vous ce gros homme qui cause avec maître Torrebianca, le changeur? C'est le seigneur Julian Razzolino, le plus riche marchand de drap de la ville. Naguère, il faisait travailler plus de deux cents ouvriers tisserands. Combien imaginezvous qu'il en occupe aujourd'hui? Vingt-sept, pas un de plus. Croyez-vous qu'il bénisse le frère Jérôme? Et ces ouvriers affamés qui autrefois gagnaient honorablement leur vie et qui aujourd'hui vont mendier de porte en porte ..
FLORIO
Voulez-vous connaître mon sentiment ? le frèr Jérôme est une canaille. Voilà!
CASELLA
Vous exagérez. C'est un fou, tout simplement; mais un fou dangereux et un malfaisant hérétique.
FLORIO
Une vermine! une vermine!
CASELLA
Son règne prendra fin dès que les bourgeois de Florence le voudront, mon compère. Il n'a d'autre fondement que notre bêtise. — Venez- vous voter? {Bruit dans le fond.)
FLORIO
Attendez. Que se passe-t-il là-bas? [Acclamations au fond: on crie : « Honneur à Valori ! Bravo ! » — Valori traverse le fond et entre au palais.)