LUCA DEGLI ALBIZZI
Il fallait y songer plus tôt. Vous avez mis en mouvement la roue sanglante. Elle tourne. Après le meurtre, Téchafaud; et après l'échafaud, le meurtre. C'est la vieille chanson du monde. N'essayez point d'arrêter la roue, elle vous écrasera. Il n'y a pas de temps à perdre. J'ai sous la main trois cents hommes déterminés. Cela suffit pour commencer l'opération que je vous propose, si tous nos amis se joignent aussitôt à nous.
SAVONAROLE Jamais!
VALORI
J'irais plutôt avertir la Seigneurie pour qu'elle arrête vos brigands.
LUCA DEGLI ALBIZZl
Alors, adieu. Je quitterai Florence dès cette nuit et m'irai retrancher sur mes terres. Puisqu'on ne veut point agir, chacun a le droit de se mettre en sûreté. Adieu. Vous ne tarderez pas à reconnaître la valeur de mon conseil. {Il sort.)
SACROMORE
Qu'il s'en aille ! Le Dieu des batailles se passera de lui pour nous donner la victoire. Je ferme la porte sur lui. Adieu, déserteur ! Qu'est cela? On frappe. Le seigneur Luca degli Albizzi a sans doute oublié son mouchoir. Oui, oui, on ouvre!
VALORI
Soyez prudent, frère Sacromore : demandez qui va là.
Est-ce vous, seigneur Luca'i"
GINI [en dehors) Oiivrez. C'esl moi, Gini, voire ami.
SACROMORE
Un poltron s'en va, un brave arrive! Entrez, Gini; c'est l'archange saint Michel qui vous envoie.
GINI [entrant]
Il laut vous barricader. La populace est soulevée. Elle parcourt les rues en hurlant. Elle a tué des passants inoffensifs, parce qu'ils étaient nos amis. Partout le mot d'ordre est donné : A Saint- Marc! Ils vont assiéger le couvent.
VALORI
II faut avertir la Seigneurie. Elle fera garder nos portes. En attendant, prenons les précautions nécessaires.
GINI
La Seigneurie n'ignore point ce qui se passe. Elle est réunie en ce moment au palais. .Te ne connais pas ses intentions. Mais avant qu'elle ait agi
un malheur peut arriver. Préparez-vous à vous défendre. Écoutez ! une bande de forcenés approche. La porte est-elle bien fermée ?
J'ai donné deux tours à la serrure et poussé les verrous. Allons, mes frères, l'heure est venue de montrer notre courage. Les milices du Seigneur valent bien les soldats du siècle. Que nous manque-t-il? Des casques et des cuirasses? Des rondaches? Des hallebardes! Des arquebuses? De l'artillerie? Nous avons tout cela.
GINl Vous avez tout cela ?
SACROMORE
Vous verrez. Nous allons faire de Saint-Marc une citadelle.
Dieu seul est notre forteresse. Il étendra sur nous sa droite toute puissante. A genoux, mes frères ! la prière est une arme merveilleuse. Elle
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nous donnera la victoire si la Providence divine consent, malgré nos fautes, à nous l'accorder.
SACROMORE
Nous prierons, comme les croisés, le fer à la main. Suivez-moi, vous qui avez du cœur! Dans les cavaux, sous la sacristie, avec l'aide d'amis pré\'oyants, j'ai, en secret, accumulé des armes. Voici le moment de nous en servir. Ne soyez point offensé, frère Jérôme. Nous sommes ici, moines et laïcs, vos fils spirituels, rassemblés autour de vous pour vous faire un rempart de nos corps. Vous ne pouvez exiger que nous nous laissions égorger sans nous défendre. Le Dieu que nous servons a conduit son peuple au combat. Il a dit à Moïse : inebriabo sagittas meas sanguine et gladius meus devorabit carnes ! J 'enivrerai mes flèches de sang et mon épée dévorera les chairs. {Il passe derrière l'autel et sort par la petite porte avec des moines et des laies. En ce moment on crie et on frappe à la grande porte.)
GINI
Il n'y a pas de temps à perdre. Frère Jérôme, vous savez avec quelle ardeur je souhaite d'entrer
dans votre saint ordre. Je vous en supplie! Accordez-moi l'habit de vos moines, afin que je serve Dieu sous la livrée de ses serviteurs de prédilection. Songez que nous sommes en péril de mort et que je vais exposer ma vie pour défendre la maison de Dieu.
Plus tard, mon enfant. Nos milices sont pacifiques ; elles sont faites pour lutter contre les démons et non contre les hommes, si égarés qu'ils puissent être. On n'y entre point pour brandir le fer. Quand ces heures de troubles seront passées et quand le calme sera rentré dans votre âme, Dieu exaucera votre prière.
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Je combattrai donc tel que je suis. Je vais monter sur le toit de l'église. De là, je ferai pleuvoir sur les assaillants un déluge d'ardoises et de pierres.
SAVONAROLE Ecoulcz-moi !
GINI
J'obéirai quand je serai moine. En attendant, je veux vous défendre. Si je meurs, permettez, du moins, qu'on dépose sur mon corps l'habit monacal que je n'aurai pu revêtir vivant. (// sort.)
Mon pauvre enfant!. .
SACROMORE {revejtant avec les autres, munis d'armes)
Dieu de Josué et de Gédéon, bénis tes guerriers! A-t-on jamais vu soldats plus merveilleux? Voyez comme ces cuirasses brillent belliqueusement sur nos robes blanches, comme ces casques de ter donnent un air martial à nos têtes rasées, habituées à la laine moelleuse des capuchons! Là, frère Martin, déposez le petit baril de poudre sur les marches de l'autel. Frère Gian-Battista, je vous prie, brandissez votre lance. Faites-vous le cœur et le bras d'un lévite défendant l'arche sainte. Holà, frère André, de la vigueur! Est-ce avec cette mollesse qu'on tient un sabre? Songez à Judith coupant la tête d'Holopherne : elle vous ferait
honte.Tenez, comme cela. Sixte 1 Quarte! Dégagez! le coup de tête, par saint Georges! Ah! Ah! les beaux soldats ! Que vois-je? Votre cuirasse est mal bouclée, frère Antoine. Voilà qui est parfait. Cambrez bien la poitrine. On dirait un véritable .saint Michel. Eh, là-bas, le petit Henri, le belliqueux Allemand, notre David tudesque, avec sa jolie figure ; où sont vos armes, mon garçon?
HENRI
Au premier corps à corps j'arracherai une hache ou un mousquet aux ennemis; je n'en veux pas d'autre.
SACROMORE
Quand je vous le disais, que c'est un héros! Allons! Nous les percerons d'outre en outre, nous les fendrons en deux, nous les taillerons en morceaux gros comme des grains de chapelet. Chananéens! Philistins! Egyptiens! Amalécites! Carcasses! Carcasses! Nous en ferons une marmelade. Vous, frère Antoine, tenez-vous près de la grande porte, avec quelques braves ; si elle cède, jetez-vous sur les maudits, frappez à la tête, frappez comme i
des forgerons sur l'enclume. Approchez, frère André; prenez avec vous quelques frères et postezvous dans le fond de l'église. Observez bien les fenêtres. Si quelque malandrin y montre sa vilaine tête, feu! Les autres resteront ici près de l'autel, autour du frère Jérôme. {Cris an dehors.) Eh! Eh! il me semble que cela chauffe. Dites, seigneur Valori, êtes-vous content des troupes que je vous amène? Nous nous plaçons tous sous vos ordres. Parbleu ! Vous n'avez jamais commandé plus fidèles soldats. Tout moines qu'ils sont, ils iraient assiéger le Pape à Rome.
VALORI
Il n'en faut pas tant. Il suffit de tenir bon jusqu'à ce que la Seigneurie envoie ses gendarmes dégager le couvent. Cela ne peut tarder. Vos dispositions sont bien prises, frère Sacromore ; vous êtes un véritable capitaine.
SACROMORE
Hé! frère Beato! toujours en prière? Ni morion sur la tête, ni fer à la main? C'est le moment de montrer votre courage. N'allez-vous pas nous aider à noUs défendre ?
IQO
BEATO
Je ne défendrai pas ma vie, frère Sacromore, parce qu'elle appartient à Dieu seul. Contentezvous de voir que je ne songe pas à fuir. Je mourrai pour le frère Jérôme en bénissant le nom du •Seigneur, mais je ne frapperai personne parce que Dieu l'a défendu.
SACROMORE Ce n'est pas un moine, c'est une petite fille.
DOMINIQUE
N'insultez pas cet enfant, frère Sacromore. Il n'a pas moins de courage que vous et il nous montre à tous quel est le véritable devoir d'un religieux.
SACROMORE
Tu quoque, fraterl Eh bien, il en sera de ce saint lieu comme d'une ville assiégée : les hommes se battront pour les femmes et les enfants.
Arrêtez, mes frères ! Écoutez votre supérieur. Certes, je ne puis interdire à personne de défendre
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sa propre vie; mais je rappelle à mes religieux que les saints martyrs ont subi les supplices et la mort sans frapper leurs bourreaux. Il est d'ailleurs un moyen d'éviter ces extrémités. C'est à cause de moi que la tempête gronde autour de ces murs ; c'est contre moi seul que la populace se soulève. Laissez-moi vous dire adieu; et que le frère Sacromore annonce aux assiégeants que Jérôme Savonarole va se remettre entre leurs mains.
DOMINIQUE Vous ne ferez pas cela