SCÈNE Vil LE COLONEL, ANIOUTA
LB COLONEL
La bête brute! Verser ainsi, contre une borne qu'il a déjà tournée plus de cent fois!... C'est à croire qu'il l'a fait exprès!
ANIOUTA.
Exprès!... Quelle idée!... Voyons!... Calmez- vous!...
LE COLONEL
Me calmer, quand il est plus de neuf heures, quand...
ANIOUTA.
Eh bien I... On vous attendra un peu... voilà tout!...
LS COLONEL
M*attenâre!... m'attendre!... Mais vous ne savez pas...
(il fait un moavement brusque du bras gauche.) Aïe!...
ANÏOUTA.
Vous souffrez... Laissez-moi voir ce que vous aveï... le poignet gauche, n'est-ce pas?...
Elle lui relève sa manche.
LE COLONEL
Heureusement !... sans cela...
ANIOtJTA.
Quoi donc?
LE COLONEL
Rien...
ANIOUTA, regardant son poignet.
Il est tout enflé... vite, vite un peu d'eau. (Eiie moui:ie son mouchoir.) Laissez-moi faire...
Elle entortille son mouchoir au tour du poignet du colonel.
LE COLONEL
Chère petite!...
ANIOUTA.
Voilà qui est fait... Buvez un peu> maintenant.
Elle lui verse un verte d'eAu «t le Itti donne. LE COLONEL, il boit.
Comme ta main tremble !
ANIOUTA.
Êtes- vous mieux?
LE COLONEL
Oui!... tout à fait bien... et je vais...
Il fait mine de sortir.
LA GOUTTE D*BAU 3o
AN I ou TA, UraUnaat.
Mais mon Dien!... restez donc un peu tranquille I... Savezvous ce que vous feriez si vous étiez raisonnable?... Vous resteriez ici, au coin du feu, sur cette chaise-longue.
LK COLONEL
Impossible!... Il faut que je sorte.
ANIOUTA.
C'est donc une affaire bien importante?
liS COLOUEL.
Oui.
ANIOUTA.
Impossible à remettre?
LE COLONEL
Oui.
Je ne puis vous y remplacer?
LE COLONEL
Non!... (Regardant l'heure.) Ncuf hcurcs dix... et ce maudit Y van qui ne revient pas!...
ANIOUTA.
Laissez-lui le temps, au moins!
LE COLONEL
Ahl il paiera cher sa maladresse, je vous en réponds!... Si vous pouviez savoir ce que ce rendez-vous manqué...
ANIOUTA.
Vous raconterez Taccident... et Ton comprendra...
LE COLONEL
On ne comprendra pas, on ne devra pas comprendre..» *
(Brusquement.) AlloDsI... alloDSl... je n'y puis leniF... puisque Yvan ne revient pas, j'irai à" pied, voilà tout...
AMOUTA.
A pied t.. . par un temps pareil!...
LE COLONEL
nie faut... Adieu!...
ANIOUTA, cherchant à le retenir.
Je VOUS en prie... je vous en supplie...
Ne me reliens pas, mon enfant...
ANIOUTA.
Si î je vous retiendrai... car je devine tout, à présent... vous m'avez trompée... vous allez vous battre!
LE COLONEL
Moi?...
ANIOUTA.
Jurez-moi que non.
LE COLONEL, après une hésitation.
Eh bien!... oui, je vais me battre... tu le vois, il faut que je parte... laisse-moi...
ANIOUTA.
Non!...
LE COLONEL
Mais tu ne comprends donc pas qu'il s'agit de mon honneur?
ANIOUTA.
Il s'agit aussi de votre vie... Vous la devez à votre pays.
LE COLONEL
Je l'ai risquée vingt fois pour lui î... Je suis bien libre d'en disposer à mon gré, maintenant!
ANIOUTA.
Songez aux affections qui vous entourent...
Tu sais bien que je suis seul!...
ANIOUTA.
Seul!... Et moi, vous m'oubliez donc?...
LE COLONEL
Toi...
ANIOUTA.
Oui... moi... (Le colonel se dégage et fait an moavement pour sortir. ~ Anioata se jetant dans ses bras.) Ne partez paS... JO
VOUS aime!...
LE COLONEL
Aniouta!... Giell... Elle se trouve mal!... (ii la porte sur la chaise- longue.) Il ne manquait plus que cela!... vite! vite!...
un peu d'eau... (ll trempe son mouchoir dans Pean et le lui met sur
les tempes.) Pauvrc petite ! comme elle est pâle... M'aimer?... Qu'a-t-elle dit ?... M'aimer?... alors que moi-même... Allons!... je suis fou!... (Lui prenant la main.) Sa main eSt tOUtO
froide, sa cbère petite main... mais elle ne revient pas à elle... j'ai peur moi!... (se levant.) Quelqu'un, vite!... quelqu'un!...
U va ponr sonner.
ANIOUTA, poussant an soupir.
Ah!...
LE COLONEL, sans avoir sonné, revenant A elle et se mettant à
ses genoux.
Elle a soupiré... elle a parlé... Aniouta!...
A MO UT A, ouvrant les yeux.
C'est VOUS, cher tuteur?
YIII. 3
38 LA GOUTTE D*BÀU
LB COLONEL
Oui... Gomment te sens-tu?
ÀNIOUTA.
Mieux... mais, qu'est-il donc arrive?... (Se souvenant et se
cachant la figare des deux mains.) Oh!...
LB COLONBL.
Calme-toi, mon enfant, calme-toi... Bois un peu.
Il lai donne an verre d^eaa.
ÀNIOUTA, prenant le verre, avec an sourire.
Comme votre main tremble! C'est vous rinfirmière, maintenant... (Elle boit.) Merci.
LE G L N E L, allant remettre le verte sur la tahl« et regardant l'haare
à part.
Neuf heures vingt!... Allons!... c'était écrit...
ANIOUTA, regardant également l'heure, A part.
Neuf heures vingt!... J'ai gagné!...
LE COLONEL, Tair triste et résigné, vient s'asseoir prôs d'Anioata.
Comment va-t-on?
Tout à fait bien... £t votre poignet?
LE COLONEL, tristement.
Oh! moi 1... peu importe, à présent!
ANIOUTA, avec joie.
Vous ne vous battez plus?
LE COLONEL
C'est-à-dire qu'on ne se bat plus avec moil
ANIOUTA.
Qu'eutendez-vous par là?
LE COLONEL
J'entends, ma chère'pelite, que le colonel Pelrowschkoff... Mais vous n'avez pas besoin de savoir cela !
ANIOLTA, inquiète.
Si!... je veux le savoir!...
LE COLONEL
Je vous disais tout à Theure que mon honneur était en jeu, n'est-ce pas?... Eh bien! j'ai perdu la partie, voilà tout!
ANIOUTA.
Je ne vous comprends pas...
Vous me comprendrez la première fois que vous sortirez à mon bras, quand vous apercevrez les gens qui me saluaient hier, détourner la tôle en passant à mon côté; vous me comprendrez quand vous saurez que j'ai perdu le droit de porter l'uniforme et qu'aujourd'hui même, je vais en* voyer ma démission à l'empereur.
ANIOUTA, très émue.
Gomment! vous êtes...
LE COLONEL
Je suis déshonoré... il faut voir les choses telles qu'elles sont!...
ANIOUTA..
Mon Dieu!... mon Dieu!... Mais ce n'est pas possible!.., pour cela!...
LE COLONEL
Eh oui!... pour cela !... Les lois de l'honneur sont sévères, mon enfant, mais il faut qu'elles le soient, car elles protègent un dépôt sacré!
ANIOUTA.
Et c'est moi qui suis la cause...
LE COLONEL
Toi! pauvre chère enfant!... Je ne t'en veux pas, val...
ANIOUTA.
C'est que vous ignorez à quel point je suis coupable! Ce duel, je savais qu'il devait avoir lieu...
Tu le savais?
ANIOUTA.
Oui... et j'ai fait tout au monde pour Tempêcher... j'ai employé tous les moyens pour vous retenir... C'est moi...
LE COLONEL
C'est toi?...
ANIOUTA.
C'est moi qui ai dit à Yvan de faire verser le drowski...
LE COLONEL, avec reproche.
Aniouta!...
ANIOUTA.
Eh!... oui!... c'est moi!... Pouvais-je supposer que nous en arriverions à des conséquences pareilles?... Ces lois terribles de l'honneur qui existent entrent les hommes, est-ce que je les connais, moi? Ah! folle que je suis! en voulant vous sauver, c'était moi que je perdais!... Déshonoré!... vous!... et par moi!.,. Jamais vous ne me pardonnerez.
LE COLONEL, doucement.
Aniouta!...
ANIOUTA.
Ah! tenez 1 je comprends tout maintenant... s'il en est
temps encore, réparez le mal que j'ai fait... Allez vous battre!...
Brave enfant!