‹ Saynètes et monologues (volume 2)Chapitre 10 sur 77 · SCÈNE Vil LE COLONEL, ANIOUTA · texte numérisé non relu

SCÈNE Vil LE COLONEL, ANIOUTA

LB COLONEL

La bête brute! Verser ainsi, contre une borne qu'il a déjà tournée plus de cent fois!... C'est à croire qu'il l'a fait exprès!

ANIOUTA.

Exprès!... Quelle idée!... Voyons!... Calmez- vous!...

LE COLONEL

Me calmer, quand il est plus de neuf heures, quand...

ANIOUTA.

Eh bien I... On vous attendra un peu... voilà tout!...

LS COLONEL

M*attenâre!... m'attendre!... Mais vous ne savez pas...

(il fait un moavement brusque du bras gauche.) Aïe!...

ANÏOUTA.

Vous souffrez... Laissez-moi voir ce que vous aveï... le poignet gauche, n'est-ce pas?...

Elle lui relève sa manche.

LE COLONEL

Heureusement !... sans cela...

ANIOtJTA.

Quoi donc?

LE COLONEL

Rien...

ANIOUTA, regardant son poignet.

Il est tout enflé... vite, vite un peu d'eau. (Eiie moui:ie son mouchoir.) Laissez-moi faire...

Elle entortille son mouchoir au tour du poignet du colonel.

LE COLONEL

Chère petite!...

ANIOUTA.

Voilà qui est fait... Buvez un peu> maintenant.

Elle lui verse un verte d'eAu «t le Itti donne. LE COLONEL, il boit.

Comme ta main tremble !

ANIOUTA.

Êtes- vous mieux?

LE COLONEL

Oui!... tout à fait bien... et je vais...

Il fait mine de sortir.

LA GOUTTE D*BAU 3o

AN I ou TA, UraUnaat.

Mais mon Dien!... restez donc un peu tranquille I... Savezvous ce que vous feriez si vous étiez raisonnable?... Vous resteriez ici, au coin du feu, sur cette chaise-longue.

LK COLONEL

Impossible!... Il faut que je sorte.

ANIOUTA.

C'est donc une affaire bien importante?

liS COLOUEL.

Oui.

ANIOUTA.

Impossible à remettre?

LE COLONEL

Oui.

Je ne puis vous y remplacer?

LE COLONEL

Non!... (Regardant l'heure.) Ncuf hcurcs dix... et ce maudit Y van qui ne revient pas!...

ANIOUTA.

Laissez-lui le temps, au moins!

LE COLONEL

Ahl il paiera cher sa maladresse, je vous en réponds!... Si vous pouviez savoir ce que ce rendez-vous manqué...

ANIOUTA.

Vous raconterez Taccident... et Ton comprendra...

LE COLONEL

On ne comprendra pas, on ne devra pas comprendre..» *

(Brusquement.) AlloDsI... alloDSl... je n'y puis leniF... puisque Yvan ne revient pas, j'irai à" pied, voilà tout...

AMOUTA.

A pied t.. . par un temps pareil!...

LE COLONEL

nie faut... Adieu!...

ANIOUTA, cherchant à le retenir.

Je VOUS en prie... je vous en supplie...

Ne me reliens pas, mon enfant...

ANIOUTA.

Si î je vous retiendrai... car je devine tout, à présent... vous m'avez trompée... vous allez vous battre!

LE COLONEL

Moi?...

ANIOUTA.

Jurez-moi que non.

LE COLONEL, après une hésitation.

Eh bien!... oui, je vais me battre... tu le vois, il faut que je parte... laisse-moi...

ANIOUTA.

Non!...

LE COLONEL

Mais tu ne comprends donc pas qu'il s'agit de mon honneur?

ANIOUTA.

Il s'agit aussi de votre vie... Vous la devez à votre pays.

LE COLONEL

Je l'ai risquée vingt fois pour lui î... Je suis bien libre d'en disposer à mon gré, maintenant!

ANIOUTA.

Songez aux affections qui vous entourent...

Tu sais bien que je suis seul!...

ANIOUTA.

Seul!... Et moi, vous m'oubliez donc?...

LE COLONEL

Toi...

ANIOUTA.

Oui... moi... (Le colonel se dégage et fait an moavement pour sortir. ~ Anioata se jetant dans ses bras.) Ne partez paS... JO

VOUS aime!...

LE COLONEL

Aniouta!... Giell... Elle se trouve mal!... (ii la porte sur la chaise- longue.) Il ne manquait plus que cela!... vite! vite!...

un peu d'eau... (ll trempe son mouchoir dans Pean et le lui met sur

les tempes.) Pauvrc petite ! comme elle est pâle... M'aimer?... Qu'a-t-elle dit ?... M'aimer?... alors que moi-même... Allons!... je suis fou!... (Lui prenant la main.) Sa main eSt tOUtO

froide, sa cbère petite main... mais elle ne revient pas à elle... j'ai peur moi!... (se levant.) Quelqu'un, vite!... quelqu'un!...

U va ponr sonner.

ANIOUTA, poussant an soupir.

Ah!...

LE COLONEL, sans avoir sonné, revenant A elle et se mettant à

ses genoux.

Elle a soupiré... elle a parlé... Aniouta!...

A MO UT A, ouvrant les yeux.

C'est VOUS, cher tuteur?

YIII. 3

38 LA GOUTTE D*BÀU

LB COLONEL

Oui... Gomment te sens-tu?

ÀNIOUTA.

Mieux... mais, qu'est-il donc arrive?... (Se souvenant et se

cachant la figare des deux mains.) Oh!...

LB COLONBL.

Calme-toi, mon enfant, calme-toi... Bois un peu.

Il lai donne an verre d^eaa.

ÀNIOUTA, prenant le verre, avec an sourire.

Comme votre main tremble! C'est vous rinfirmière, maintenant... (Elle boit.) Merci.

LE G L N E L, allant remettre le verte sur la tahl« et regardant l'haare

à part.

Neuf heures vingt!... Allons!... c'était écrit...

ANIOUTA, regardant également l'heure, A part.

Neuf heures vingt!... J'ai gagné!...

LE COLONEL, Tair triste et résigné, vient s'asseoir prôs d'Anioata.

Comment va-t-on?

Tout à fait bien... £t votre poignet?

LE COLONEL, tristement.

Oh! moi 1... peu importe, à présent!

ANIOUTA, avec joie.

Vous ne vous battez plus?

LE COLONEL

C'est-à-dire qu'on ne se bat plus avec moil

ANIOUTA.

Qu'eutendez-vous par là?

LE COLONEL

J'entends, ma chère'pelite, que le colonel Pelrowschkoff... Mais vous n'avez pas besoin de savoir cela !

ANIOLTA, inquiète.

Si!... je veux le savoir!...

LE COLONEL

Je vous disais tout à Theure que mon honneur était en jeu, n'est-ce pas?... Eh bien! j'ai perdu la partie, voilà tout!

ANIOUTA.

Je ne vous comprends pas...

Vous me comprendrez la première fois que vous sortirez à mon bras, quand vous apercevrez les gens qui me saluaient hier, détourner la tôle en passant à mon côté; vous me comprendrez quand vous saurez que j'ai perdu le droit de porter l'uniforme et qu'aujourd'hui même, je vais en* voyer ma démission à l'empereur.

ANIOUTA, très émue.

Gomment! vous êtes...

LE COLONEL

Je suis déshonoré... il faut voir les choses telles qu'elles sont!...

ANIOUTA..

Mon Dieu!... mon Dieu!... Mais ce n'est pas possible!.., pour cela!...

LE COLONEL

Eh oui!... pour cela !... Les lois de l'honneur sont sévères, mon enfant, mais il faut qu'elles le soient, car elles protègent un dépôt sacré!

ANIOUTA.

Et c'est moi qui suis la cause...

LE COLONEL

Toi! pauvre chère enfant!... Je ne t'en veux pas, val...

ANIOUTA.

C'est que vous ignorez à quel point je suis coupable! Ce duel, je savais qu'il devait avoir lieu...

Tu le savais?

ANIOUTA.

Oui... et j'ai fait tout au monde pour Tempêcher... j'ai employé tous les moyens pour vous retenir... C'est moi...

LE COLONEL

C'est toi?...

ANIOUTA.

C'est moi qui ai dit à Yvan de faire verser le drowski...

LE COLONEL, avec reproche.

Aniouta!...

ANIOUTA.

Eh!... oui!... c'est moi!... Pouvais-je supposer que nous en arriverions à des conséquences pareilles?... Ces lois terribles de l'honneur qui existent entrent les hommes, est-ce que je les connais, moi? Ah! folle que je suis! en voulant vous sauver, c'était moi que je perdais!... Déshonoré!... vous!... et par moi!.,. Jamais vous ne me pardonnerez.

LE COLONEL, doucement.

Aniouta!...

ANIOUTA.

Ah! tenez 1 je comprends tout maintenant... s'il en est

temps encore, réparez le mal que j'ai fait... Allez vous battre!...

Brave enfant!

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