VIII
02 L'ËGRÀN BLEU
Je ne sais pas, je ne vois pas au juste... c'est une sensation que je n'analyse pas. Tout cela est fort élégant, très délicat, très joli... et pourtant, il y a quelque chose qui cloche, il me semble; oui, quelque chose... seulement, quoi?...
ELLE
Tenez, vous ne vous y connaissez pas.
LUI
C'est possible. — Il y a un temps inûni que vous travaillez à cela!
ELLE
Depuis que je suis ici, deux mois...
LUI
Ah ! je sais bien. (Avec la vivacité propre aux résolutions soudaines, appuyé sur le dossier de la chaise qui est derrière la table.)
Figurez- vous...
Il s^arrète court.
ELLE
Allez, j'écoute.
LUI
Non, rien, je... C'est presque terminé?
ELLE
Comme vous pouvez en juger. Je vais avoir fini.
LUI
Tout à fait...?
Sans doute. Tant que quelque chose n'est pas Gni tout à fait, ce n'est pas fini du tout.
LUI, pensif, allant s'asseoir sur le pouf*
Tout à fait..? pas du tout..? très juste.
ELLE
Ce soir, à onze heures environ... l'heure où vous vous re» tirez quand il y a trop de monde pour votre goût.
LUI
Ce soir... C'est étonnant comme vous travaillez vite.
ELLE
Ah çà ! vous ne savez plus ce que vous dites..? Tout à rheure... — Eh ! bon Dieul... Quelle est cette contemplation extatique?
LUI
Figurez- vous...
J£ 1j Jj K •
Â.U fait, oui, c'est une idée. Si on y revenait un peu, à ce... Figurez-vous... interrompu de tout à l'heure. Asseyez 'Vous : Je me figure.
LUI
Figurez-vous... que... depuis que cet écran est commencé, j'attends qu'il soit fini.
Moi aussi.
LUI
Ah ! mais, vous, c'est pour le mettre devant le feu.
ELLE
Bien entendu, un écran... Et vous?
LUI
Moi...
ELLE
C'était sans doute pour me dire que vous le trouviez.,, raté.
LUI
Ah!... (Se levant, avec hnmear, remonte nn pen an milieu et regardant la cheminée. ) Devant le feu ! Tenez, quand j'y pense, cela me met en colère, presque!... Je me représente tous les gens qui, cet hiver, vont se croire tenus de vous adresser leurs compliments sur vos doigts de fée... Doigts de fée, oui ; vous verrez si votre M. Grévineau-Larpand ne se sert pas de cette expression... fade.
ELLE
Bon! Vous en voulez à ce pauvre Grévineau, maintenant!
LUI
Non, je ne lui en veux pas. Pourquoi lui en voudraisje?... Je me demande seulement comment vous consentez, vous, à recevoir un être aussi... platement ennuyeux.
C'est un fort honnête homme et de la meilleure compagnie, (sur nn monvement de Lui.) Le pluS grand ami de fCU
mon mari.
LUI, descend à gauche, avant-scène.
Niais!... J'aurais dû m'en douter.
ELLE
Pourquoi, s'il vous plaît?
LUI
Parce qu'il vous fait la cour.
ELLE, haussant les épaules.
Décidément, j'ai parlé trop tôt et je retire ce que j'ai dit;
vous ne savez pas causer. (Elle va au piano otielle cherche, parmi les cahiers de musique, un modèle de tapisserie colorié qu'elle garde
en main.) Vous voulicz VOUS en aller tout à l'heure, j'aurais bien fait de ne pas vous retenir... pour votre honneur... Sans
L'ÉCRAN BLEU f).')
doute, vous ne m'avez dit que des choses malsonnanlcs, (Revenant un peu vers Lui.) que VOUS haïssiez la cniupagne, (juc voiB n'y étiez venu que par poliiesse, que uia soriélé était insupportable, que mon écran était affreux et que j'enchaînais à mon char des Grévineau platement ennuyeux.
LUI
Ai-je dit... tout cela?
A moins que je ne l'Invente.
LUI
Alors Je vous ai froissée?
ELLE
Oh î agacée, tout au plus.
LUI
Ah! j'en suis bien heureux! Ainsi, mes paroles ne vous sont point indifférentes?
ELLE, marchant tout à fait sur lui.
Ah ça! mon pauvre d'Artigny, avez- vous fait une gageure ou, sérieusement, ôtes-vous malade? Faut-il vous soigner ou s'agit-il de vous faire gagner un pari?
LUI
Un pari? quel... pari?...
ELLE
Est-ce que je sais, moi?... Et puis, en tous cas, ne me regardez pas avec ces yeux égarés; vous finissez par m'effrayer.
LUI
Oh! soyez tranquille. (Très calme.) Tant que cet écran ne sera pas fini, vous n'avez rien à craindre.
viu. 4.
ELLE
Plaît-il?
Ella 86 rassied après une seconde d^étonnement. LUI.
Est-ce que vous reviendrez ici, Tan prochain?
Assis à gauche, avant-scène.
ELLE
Heul Je ne sais pas. Peut-être irai-je dans le Midi avec ma mère... Il n'y a du reste, et ne peut y avoir encore rien de décidé; tout dépendra de sa santé et... des circonstances.
LUI
Quelles... circonstances?
ELLE
Hum ! Vous êtes curieux.
LUI
Si Ton n'était ni curieux, ni bavard, à quoi se réduirait la conversation?
ELLE
Mon Dieu, que tout cela est bien dit et que vous savez donc trouver le fin des choses I On ne peut vous résister et il vous faut tout avouer... Sachez donc qu'il y a de sept à huit mois d'ici à l'été prochain, que les flots ne sont pas seuls changeants et que tout ce qui peut se produire en sept ou huit mois ( s: Incalculable. En sept ou huit moisi Mais je puis mourir, entrer au couvent ou... me marier!
LUI, se lève, furieux.
Avec M. de Grévineau-Larpand?
ELLE, haussant lé^'iîrenient les épaulea,
Celle Solution nie parait peu probable.
LUI9 remontant.
Pourquoi pas? Quand, en deux mois, on a valsé dix-sept fois avec un homme!...
Il marche fiévreusement à droite et au fond pendant tout ce qui suit.
ELLE
Vous avez compté?...
LUI
Tai compté... j'ai compté... les valses! Quant aux polkas, aux quadrilles... il aurait fallu pâlir sur leschilTres.
ELLE
Que ne m'invitiez-vous?
LUI
Vous savez bien que je ne danse pas.
ELLE
Eh bien, alors?
LUI
Eh bien, j'ai tor'. J'ai tort, puisque vous avez Tair d'avoir raison! M. de Grévineau-Larpand est un sylphe et je m'incline, moi lourdaud, devant cet Apollon au pied léger, cet Oeyppe!
ELLE
Ne plaisantez pas; il est plus poète qu'il n'en a l'air. J'ai là, de sa main, dans mon album, un quatrain fort galant... Voulez- vous voir? Sur le piano, là-bas.
LUI
Je vous rends grâces... Je ne me sens point en humeur de déclamer la prose plus ou moins rimée de ce monsieur! Je vois d'ici ; « son âme » correspondre à : e sa flamme I n
ELLE
La rime n'est-elle pas excellente ?
Llîl.
Mon Dieu, n^a aiiP, si vous le trouvez si pnrfait, pourquoi l'avoir la se < art r? Vous alloz horriblement souffrir!... Être séparée ilo lui pendant deux jours.
ELLE, éclatant de rire.
Ah! mais, vous voilà tout à fait en olèrel Dites-moi tout de suite que je suis prête à lui sacrilier et la vie et l'honneur!
LUI
Eh! Madame, une femme ne sacrifie jamais rien tant que ceLi: elle est de sang-froid... (sur un geste qu'elle fait.) Oh ! quatre-vingt-dix-neuf fois sur... sur quatre-vingt-dix-neuf.., n'abandonnant que ce qui lui convient et à qui lui plaît. .• « A bon escient ! > telle est la devise.
ELLE
Oh!
LUI
Sans doute! On ne se sacrifie pas, on se fait plaisir, voila tout!... Tenez, je n'ai jamais connu qu'une seule femme qui se soit sacrifiée, mais là, ce qui s'appelle sacrifiée! Elle était jeune, elle était belle, et jolie, même, et riche avec cela, et noble, et tout ! Elle épousa, la pauvre créature, un misérable qui l'aima tant toute sa vie qu'elle mourut sans avoir jamais pu trouver l'instant de le tromper !
ELLE
11 était écrit que je devais attendre ce soir pour apprendre à vous connaître... Je ne sais pas si vous pensez ce que vous dites là, mais vous vous révélez sous un jour tout nouveau pour moi. Seulement, je m'explique peu votre caractère; comment tous vos nuages et... tous vos ballons ont-ils bien pu vous amener au plein scepticisme? Car... vous niez tout, puisque vous niez... la passion!
LUI
Je ne la nie pas! Ne Payant jamais rencontrée, je me dis qu'elle existe peut-être... Et puis... en voilà, un mot : la passion! sur le sens duquel il s'agirait de s'entendre I Que "eprésente-t-il? Où trouver des faits qui l'attestent et l'expliquent?
ELLE
Les exemples abondent.
LUI
Oh! Dans l'antiquité, je sais bien, oui. Nous avons... Héro et Léandre, n'est-ce pas?... Héro et Léandre! C'est très joli, en vers... en vers grecs : (Déclamant.)
Mais VOUS m'épargnerez de vous parler... latin. D'ailleurs, on n'a pas toujours un détroit sous la main et, quand on l'aurait... ça ne se fait plus. Est-ce que vous vous représentez un contemporain, un homme moderne, un personnage de Manet, un monsieur, en redingote et en gibus, M. de Grévineau-Larpand, traversant... la Seine à la nage, au lieu de prendre le pont des Arts?
Ah! vous faites de l'esprit, maintenant, comme si vous n'en n'aviez pas!
LUI
Je ne songe nullement à faire d'esprit, je suis logique, voilà tout. Aujourd'hui, quand on va voir... sa belle, on prend un parapluie, s'il pleut; une voiture, s'il y a delà boue; un cache-nez, s'il gèle et le plus long s'il fait beau temps, car on n'est pas plus pressé qu'ému et Ton entre parfaitement rire aux Variétés s'il est trop tôt ou jouer au Ger-
de, s'il est trop tard... Le plus clair, si on ne la voit pas, c'est qu'on fume davantage.
ELLE
Voilà les hommes!... Et c'est à cela que nous sommes fidèles I
LUI
Hum! La fidélité...
ELLE
Eh bien, quoi, la fidélité?... Monsieur l'insolent!
LUI
La fidélité... la fidélité...
ELLE
Ça n'existe pas?
Tout arrive, mais... — Un philosophe, un jour,.,
ELLE
Est-ce historique?
LUI
C'est chinois... Un philosophe, un jour, en Chine, aperçut une femme vêtue tout de blanc, — le deuil du pays, —éventant sans relâche la terre qui recouvrait une tombe nouvelle. N'arrivant pas à deviner quel pouvait être le bat de cette femme, notre homme l'interrogea... Hélas! lui dit la dame, je suis veuve depuis trois jours et, comme mon époux m*a fait jurer de ne me point remarier avant que la terre ne fût sèche sur sa tombe, j'aide le soleil avec mon éventail.
ELLE
Achevez.
LUI
C'est tout.
ELLE
Oh! non; non, ce n'est pas tout du tout.
LUI
Comment...?
ELLE
Il y a le... dénouement.
LUI
Je Fignore... absolument.
Je vais vous l'apprendre... Comme la veuve était jeune et jolie, votre... philosophe alla quérir un second éventail... très grand.. • et s'en vint la seconder... énergiquement. Ahl la besogne fut bientôt faite, allez.
LUI, malicieux.
Et alors?
KILI.
Monsieur!...
LUI
Bon, bon; mais, enfin, que prouvez-vons avec votre dé* nouement?
ELLE
Q je les femmes manqueraient moins souvent à la foi jurée si les hommes, ces grands moralistes.., ne les entraînaient pas de force dans le mauvais chemin.
LUI
Ohi de force!..*
ELLE
De force; je l'ai dit et je le maintiens... Et jo vous le prouverais tout de suite jusqu'à l'évidence si je pouvais travailler en discutant, seulement je veux que cet écran soit
fini ce soir. Mais, vous-même, l'homme logique par excellence, que prétendez-vous prouver avec tous vos discours, toutes vos paraboles, et quelle conclusion tirez-vous bien des douceurs que vous venez de prodiguer au sexe moins laid que l'autre, auquel j'ai l'heureux désavantage d'appartenir?
Je conclus, madame, que, bien décidément, les femmes ne valent pas le diable, puisque vous qui avez trois fois, dix fois, cent fois plus d'esprit, de finesse et de tact que toutes les autres, vousvous laissez courtiser... Courtiser!... Le bête de mot!... courtiser par le premier venu sans vous occuper de savoir siiîe que l'on vous offre est ou non digne de vous! Ah! je l'avoue! en présence de cette inconsciente et déplorable... coquetterie dont je ne peux même pas vous faire un crime, j'envie le sort des sages qui aiment à chaque instant ou qui n'aiment jamais!
ELLE
Voilà qui est charmant pour moi; mais... que font donc, selon vous, les gens qui ne sont pas des sages?
LUI
Ils n'aiment qu'une fois... et sont très malheureux.
ELLE
C'est de vous qu'il est question ?
LUI
Non, madame, non; et d'ailleurs, il vous importerait peu... Je ne suis pas fait pour inspirer de l'amour, je ne sais ni danser, ni chanter la romance, ni mettre de cosmétique à ma moustache; je suis inculte, au moral comme au physique, sans nullement chercher à me civiliser; depuis deux mois, j'ai f?jt tache au milieu de la gaieté générale de votre maison, —fausse note dans la symphonie — Sans vous en douter, vous m'avez pris en grippe et si vous ne m'avez pas mis à la porte» ce n'est ni par amitié ni par poUiessOy c'est
lout simplement parce que ma tristesse et ma..« monoloiiie no portaient point ombrage à M. de Grévineau-Larpand et qae, même, il ne lui déplaisait pas de me voir faire ombre dans un coin du tableau où brillait sa triomphante clarté!
ELLE
Monsieur d'Artigny, si vous plaisantez, tous savez faire mieux; si tous parlez sérieusement, vous ne pouvez faire pis.
LUI
Pardon, madame, je suis ridicule.
ELLE
Comme il faut vous connaître pour savoir que vous avez un excellent caractère.
LUI
Ah! j'ai un excellent ..?
ELLE
Sans doute... Voyons, asseyez- vous, vous marchez! vous marchez!... Il fait froid, ici... Est-ce que le feu est éteint?
LUI
fiélas, oui!... Voulez-vous que je sonne pour qu'on le rallume?
ELLE
C'est inutile. (U s'asseoit à droite près de la table.) J'aurai fini
ledit écran dans un quart d'heure, je vous donnerai un autre quart d'heure pour vous ouïr me narrer votre grande histoire, pour vous entendre me jouer votre grand air en : « Figurez-vous, » après quoi, je vous mettrai à la porte.
LUI, à lui-même.
Pour cela, c'est bien certain. ^
Qu'est-ce qui est bien certain?
vin. 5
LUI
Rien, rien. N'anticipons pas. (un silence.) Vous ne savez pas ?... J'ai envie d'acheter une villa au bord du lac de Gôme et de m'aiier enterrer dans ce beau cieL
ELLE
C'est une idée. Il y a longtemps que j'aurais fait cela si ma fortune me le permettait.
LUI
Ma fortune ne me le permet pas. Je me priverai detout pour avoir du soleil, (se ressouvenant.) Je ferai comme le berger que j'ai rencontré un jour en Egypte et qui mangeait du pain noir en respirant une rose. IL avait l'air très heureux.
ELLE
Mais c'est fort joli, cela.
LUI
Ne m'accablez pas! Je chante pour me donner du courage, il ne faut pas m'en vouloir.
ELLE
Vous ne sauriez croire combien je me dépêche pour savoir enfin le mot de toutes ces énigmes, car vous êtes, ce soir, mystérieux comme une ballade. Enûn, cela ne va pas être long, je finis le chiffre.
Quel chiffre?
ELLE
Le mien, mon chiffre, mes initiales. Vous voyez bien qu'elles sont dessinées au milieu du petit écusson, un H et un V, entrelacés : Hortense Vauvray.
LUI, qui s'est levé vivement et a regardé la tapisserie, appuyé des deux mains sur la table, avec un petit crit
Ah I c'est extraordinaire I
L'ËGRAN BLEU 75
ELLE
Qaoi?
LUI
Nos deax prénoms commencent par la même lettre : Hortense, Henri. — H... H...
ELLE
Quelle prédestination!... Est-ce que, par hasard, vous tirez de là quelque conséquence particulière?... vous devez être très fort sur ces sortes de questions!... Quand on a parcouru TËgypte! Soyez franc, nos existences doivent se croiser sous quelque signe du zodiaque.
LUI
le vous en prie, ne travaillez pas si vite.
Il retombe assis.
E LL£i.
Comment, votre récit n'est pas encore prêt?
Si, mais ]e suis tout le contraire de Petit-Jesui, voj'ezvous; ce que je 3ai8 le moins, c*est mon commenoement,
ELLE
Est-ce une histoire vraie î
LUIé
Oui; bien vraie 1
ELLE
Elle est... de vous?
LUI
De... moi... Oui, madame... mais bien sans le vouloir.
ELLE
Et... y a t-ii longtemps que vous travaillez à ce merveilleux récit?
7G L*ËGRÂN BLEU
LUI
J'ai commencé... le jour où vous ayez commencé votrj écran.
ELLE
En ce cas, mon écran a sar votre récit Tavantage de la priorité, car j*ayais conçu le projet de cette tapisserie et j'en avais fait dessiner le canevas six mois avant de m*y mettre.
LUI
Ohl mais moi, il y a un an et plus que je médite ce que je vais vous dire.
C'est que votre travail est plus compliqué que^ le mien, voilà tout. Du reste, nous allons en juger; je fais le dernier point... Toussez, buvez un verre d'eau et montez à la tribune.
Bile le regarde en face.
LUI
Non... si vous pouviez m'écouter sans me regarder tam que ça, sans me regarder dxi tout, même...
ELLE
C'est justement l'effet que cela m'a produit, le jour ou j'ai joué la comédie chez ma cousine la vicomtesse. Dès qu'on me regardait, je ne savais plus mon rôle.
LUI
Je ne joue pas la comédie, madame, je vous assure, (u se
lève, fait deux pas à droite, revient à sa chaise, puis, après un temps,
jparie debout.) Il y a dix-scpt aus, à ma sortie de l'école polytechnique...
ELLE
Âh! Il y a dix-sept ans, à votre sortie.*.
LUI
Je vous en supplie, madame, ne m'interrompez pas !.. . Vous avez supporté toute la soirée mes sottises et mes boutades avec uû courage et une mansuétude au-dessus de tout éloge ; accordez-moi cinq minutes encore et, par pitié, laissez-moi commencer mon histoire ainsi que je Pavais arrêté!
ELLE, 86 lève et gagne la gaache^ avant-scène.
Allez, allez; je suis muette.
LUI
Je reprends. Il y a dix-sept ans... — Non, je ne peux plus! G*est impossible I Mes idées se brouillent, je... — Et puis, au fond, elle n'est pas du tout spirituelle, mon histoire, ni très neuve. On vous Ta sans doute déjà contée, sous une autre forme... Elle vous a ennuyée, c'est certain. Je ne ferais pas mieux que les autres, ni qu'un autre, surtout... Je m'en vais. Je pars pour le lac de Côme... Si vous revenez ici, Tan prochain, écrivez-moi; oh ! je reviendrai aussi. Seulement, si vous entreprenez un autre écran, tâchez qu'il ne soit pas bleu! Musset a raison, c'est une couleur bête... et qui ne m'inspire pas du tout... Adieu, madame...
Il remonte.
ELLE, tout hant, à elle-même, revenant et regardant son ouvrage
C'est drôle, il est cependant joli...
LUI, derrière, avec un grand cri joyeux.
Ah! j'ai trouvé!
ELLE
Quoi? L'histoire?
LUI
Non... ce qui dépare votre...
ELLE
Mon machin.
78 L'ËCRAN BLEU
LUI
Oui. C'est le V.
ELIB
Le V?
LUI 9 descendant A droite*
Certainement, voilà une lettre malheureuse, ridicule! avec ^es deux bras en l'air, comme celai
Il se pose, les jambes rapprochées, les bras ouverts an Y aadessns de la tôte.
ELLE
Je ne puis cependant pas en mettre une autre.
LUI, imperceptiblement.
Oh I... Parce que vous ne voulez pas.
ELLE, souriante.
Vous croyez?..* Et... à votre sens, quelle serait la lettre la plus capable d'embellir ce travail?
LUI
Dam... ça dépend un peu 4es goûts.
ELLE
Bien entendu.
LUI, d'un air insinuan
Moi, il me semble qu'un A...
ELLE, à part.
Nous y voilà! Enfin!
LUI
Qu'un Â, (Se posant, bras croisés, bien solide sur les jambes
écartées en A.) ccttc lettre Solidement assise, entrelacée avec votre H, produirait à l'œil, le plus agréable effet.
ELLE
J'en suis convaincue, mais je ne puis, sous prétexte d'or-
nementation, placer au beau milieu de mon écran une lettre qui n'est pas...
LUI
N'acbevez pas! je n'oserais plusl
ELLE
Hais je ne sais... J
LUI
Ob! si, vous savez! vous avez bien compris ! Depuis deux heures, vous avez deviné ce que je ne disais pas et ma... maladresse vous a fait souffrir toute la soirée. Vous ne pouviez pas me demander ma main et, maintenant, (Très vite.) je mérite que vous me refusiez la vôtre î
ELLE
Et... il y a un an que vous étudiez ce discours?
LUI, toat en remontant un peu.
Non, madame, mais il y a un an que je vous aimel — Répondez, je vous en supplie ! Puis-je espérer?
ELLE, riant, passe à droite, sans le regarder.
C'est que... vous me paraissez avoir d'effroyables çlispositions à la jalousie.
Ob! ne parlons plus de cela! Je vous jure!...
ELLE, le regardant.
Très bien, mais... vos théories égoïstes?
LUI
Oh!... les théories!
ELLE
« Il n'y a de bon que ce qu'on n'a plus ou que ce qu'on n'a pas encore, l'ombre... et les nuages, à condition de ne
pas les traverser. » Voilà des idées fort inquiétâmes, nion* sieur, pour une femme destinée à devenir votre femnoe.
LUI, qui est resté an-dessns de la table> redescend vers elle.
Elles doivent vous rassurer, au contraire. N'aurai-je pas avec vous le souvenir perpétuel et la perpétuelle espérance!
ELLE
Allons! je consens à partager votre pain noir... et vos roses. Mais voici mon écran perdu. Jamais je n'aurai le courage de défaire...
LUI, allant à la table et retournant le métier.
A quoi bon, défaire!... Inutile! un V retourné fait un A, en ajoutant une petite barre.
ELLE
C'est ma foi vrai. Vous êtes très inventif. (Dans un soupir heureux.) Eh bien! nous mettrons une petite barre !
Oh! merci! merci! Vous êtes adorable... mais, puisque vous me comblez de vos grâces, puis-je vous en demander une encore?
ELLE
Qu'est-ce que c'est? Je ne m'engage pas avant de savoir.
LUI
Combien faut-il de temps pour faire la petite barre?
ELLE
Dix minutes...
LUI
Si vous la faisiez tout de suite?
ELLE
Pourquoi cela?
LUI
Poar qu'elle soit faite, parce que ce qui est fait est fait, — tant qu'une chose n'est pas tout à fait finie, elle n'est pas finie du tout, — et pour que ce petit trait d'union lie à jamais nos destinées.
BLLE.
Cela vous fait... bien plaisir?
LUI
Oh! oui 1
Minuit sonne.
Minuit!... Ah! me voilà tout à fait compromise, (eiu passe
et prend le métier des mains de d'Artigny.) Â présent, diX miUUteS
de plus ou de moins!... Faisons la petite barre!
Elle se rassied. pour se remettre au travail. LUI, derrière elle.
Ah I le merveilleux écran! Je voudrais déjà le voir devant le feu !
n se précipite sur sa main droite, qui coud, et la baise avec ferveur.
ELLE, heureuse, mais gaie.
J'ai des doigts de fée, n'est-ce pas? — Ah! mais, prenez garde à l'aiguille.
Rideau.