‹ Saynètes et monologues (volume 2)Chapitre 29 sur 77 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

PAUL, s'effaçant à gauche ; LOUISE, entre rapidement sans avoir va Paul, et va poser une tasse de Japon avec sa soucoupe dans une vitrine à droite.

PAUL, à part.

Elle ne m'a pas vu, elle est un peu distraite maintenant. (Haut.) Mademoiselle.*.

LOUISE, émue, se retournant.

Vous!... Abl l'on ne devrait pas me faire de ces surprises. J'ai failli casser cette tasse, où notre mère a bu, avant de mourir. Léon ne permet qu'à moi de l'épousseter. (Avec embarras.) Nous VOUS attendions si peu!

PAUL

Pardon de mon Indiscrétion, Mademoiselle.

vnr. 8.

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LOUISE

Soyez le bienvenu» comme toujoars, naturellement.

PAUL

Mon retour vous étonne donc beaucoup?

LOUISE

C'est curieux 1 Ce matin même, Léon se'plaignait de la ra* reté de vos lettres.

PAUL, à part.

Ce n'est pas là me répondre. (Haat.) Enfin, supposons que vous soyez fort étonnée, vous ne sauriez l'être autant que moi. Avant-hier, à cette heure, j'étais bien loin de penser que Ton me verrait à Paris, aujourd'hui.

LOUISE

Ce n'est pas une mauvaise nouvelle qui vous a rappelé, au moins?

Qualitiez-la vous-même, cette nouvelle qui me vient de vous.

LOUISE

Ah! (Pause.) Hé bien, quel rapport cela peut-il avoir avec votre brusque retour?

PAUL, A pari.

Cela!,,, ohl femme! (Haut.) Puisqu'il vous plaît de la sar

voir, la cause qui m'a fait interrompre si vite mon voyage, est bien simple en vérité. Je suis pour mon malheur, le plus nébuleux et impressionnable du monde, sous ces dehors d'homme désabusé et rassis. Ce n'est pas la première fois que sous prétexte de Raphaël et de ciel d'azur, je me mets dans la ;oie d'aller revoir l'Italie. Ce n'est pas la première fois non plus, qu'à peine à Marseille, le soir dans une de ces banales chambres d'auberge, où tout évoque l'idée de

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bref passage Je me sais senti pris de nostalgie et de tristesse. Poarquoi cela? Je ne suis cependant pas sorti de France, et Paris que je viens de quitter, m'avait lui-même assombri. Et puis, ici ou là, qu'importe à un homme de mon âge qui a laissé volontairement s'envoler les heures..? (ii s'arrête pour

examiner Louise, qui l'écoute, impassible.) Enfin, le raisonnement n'y fait rien. Mais nous voici fort loin de l'explication demandée; j'y reviens. Avant-hier, je n'avais pas encore reçu la lettre de Léon ; vous savez, la fameuse lettre où il m'annonce cela. Gomme par un pressentiment, il me montait aux yeux des larmes d'ennui. L'ennui qui pleure... ressemble fort "a l'amitié qui regrette... et je suis revenu.

LOUISE, avec sympathie.

Et vous avez bien fait! (se reprenant.) puisque vous vous ennuyiez.

PAUL, faisant effort pour se commander.

J'en al dit beaucoup trop long sur moi. Parlons à présent

de la nouvelle, (n insiste devant ^inattention de Louise.) de la

grande nouvelle. Parlons de ce qui s'est passé ici pendant mon absence. Que d'affaires! C'est chose heureuse, mais c'est aussi chose grave, ce que l'on vient de m'apprendre. J'ai été d'abord vraiment surpris, vous ayant vue décliner tant de demandes en mariage par affection et dévouement pour Léon.

LOUISE, époussetant quelques fragiles porcelaines dans la vitrine.

N'exagérons rien. Il y a peut-être du vrai là-dedans; mais c'est loin d'être toute la vérité. Et puis, je n'aime pas que l'on fasse du mot dévouement, un terme d'éloge, excepté pour qui se dévoue malgré soi. Croyez bien que mes refus, comme vous tes appelez, n'ont eu jusqu'à présent rien de méritoire.

PAUL

Trop heureux M. de Vandralle! Au fait, je ne le connais pas. Quel est-il donc?

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LOUISE

Voilà ce que c'est que de bouder les salons, on n'est plus de son siècle. M. de Vandralle est un futur chef de légation, que j'ai connu au bal, l'hiver dernier.

PAUL

Quand donc avait-il commencé de tant s'occuper de vous?

LOUISE

En me disant un soir •— la date exacte m'échappe — qu'avant de me rencontrer, il détestait la danse. Et depuis lors, à chaque bal, il m'invitait le premier.

PAUL

Bien primitif, cela... mais, je dois convenir que l'on n'a pas toujours le choix des moyens. Et, par qui ce diplomate vous a-t-il été présenté?

LOUISE, avec un respect ironique*

Par mon frère, monsieur l'inquisiteur.

PAUL

Qui donc l'avait présenté à votre frère? Léon ne m'a jamais parlé de ce Monsieur.

LOUISE, piquée.

Daignez croire que ce Monsieur est fort bien posé dans e monde, et très en faveur parmi celles de nos reines de salon, qui passent pour les moins indulgentes;

PAUL

Pardon! Je n'ai pas voulu manquer d'égard à M. de Vandralle; mais, j'étais distrait, fort intrigué, je l'avoue, des raisons qui l'ont fait réussir la où d'autres hommes très distingués, ont échoué. J'imagine difficilement, qu'après une demi-douzaine de quadrilles, M. de Vandralle, quel que soit son mérite, n'ait eu qu'à se présenter pour s'entendre dire : oui.

LOUISE, souriant.

Vous avez raison, on ne lui a pas dit oui, comme cela. Noas voulions même voas consulter avant de rien finir. Et puis Léon a trouvé que trop de respect frise Tirrévérence, et que peut-être, il ne vous aurait point beaucoup plu d'être traité en grand parent.

PAUL

Cela, Mademoiselle, est pure coquetterie de la part de Léon. Plus jeune, que moi de sept ans, s'il se refuse à me trouver respectable par les années,* c'est qu'il prétend ainsi s'assurer à lui-même pour un long bail, les grâces du bel âge. Pour ce qui est des renseignements. et des conseils, dont il est d'usage de parler en pareil cas, j'estime d'ailleurs qu'au lieu de les demander aux vieux notaires et autres personnages sérieux intéressés à faire des conjungoy il serait mieux de s'adresser aux hommes du monde encore jeunes ; ils sont tout aussi véridiques, et beaucoup mieux informés.

LOUISE, froidement.

C'est possible. Vous voyez du moins que dans aucune circonstance, Léon ne vous oublie. Rarement, il prononce vingt paroles sans que votre nom en soit.

PAUL

Votre frère est l'homme que j'aime le plus au monde, et un caractère comme il y en a peu... fort heureusement.

LOUISE

Heureusement... pourquoi?

PAUL

Hé! que deviendraient, je vous le demande, l'amélioration de la race chevaline, le triomphe des âmes vraiment libres et des gens à profession de foi, les dévouements virils, la mâle indépendance des quémandeurs de voles, l'incorruptible loyauté des serviteurs de tous les maîtres, les excita-

teurs du peuple qui deviennent ensuite ses plus étranges despotes... et qu'on ne voit jamais au péril où ils ont lancé les autres? — Que deviendrait tout cela et le reste> si nous comptions beaucoup de philosophes comme votre frère, sensibles, sincères et discrets, qui ne se pardonneraient pas de séparer leurs pensées de leurs discours, de pleurer sur la misère les larmes de l'hypocrisie ou de Tivresse?— (Pauae.) Baste! ni les hommes, ni les femmes ne vous savent gré de ce silence ou de ces mélancolies ; nous sommes dans Tàge de fer et des arts mécaniques.

LOUISE, Parrètant avec un pen d'irapatieaoe.

Je ne retrouve plus en vous l'homme au sang-froid moqueur de nos ordinaires causeries. Positivement ce voyage vous a aigri l'humeur. Vous avez l'air fàcbé... et d'autre chose que de ce que vous dites.

PAUL, à part.

C'est vrai. (Haut.) Revenons à votre heureux prétendu. Je ne le connais pas; mais comment ne pas appeler heureux, l'homme choisi par vous.

LOUISE

Vous ne sauriez trop demander à mon estime; mais> vous demandez beaucoup à mes confidences.

PAUL

Je n'ai pas pu être indiscret en appelant heureux celui qui a su toucher votre cœur.

LOUISE

Voilà un mot bien sentimental. Les choses n'ont pas pris cet aspect romanesque. Il faut laisser au temps son action affectueuse; c'est déjà beaucoup de pouvoir espérer que quelqu'un nous sera, à travers les années futures, une société amie. Ce qui m'attire, ce ne sont pas les situations éclatantes, ni ces mérites tapageurs qui demandent leur sanction et leur récompense au bruit. Je suis mieux faite pour appré-

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cier ce qui se révèle à la patience d*un long voisinage. La bonté me charme avant les talents.

PAUL

Ah! (a part.) Si j'avais pu soupçonner qu'elle ne fût pas plus ambitieuse!

LOUISE, continuant.

Je crois que M. de Yandralle est bon.

PAUL, à part.

Moi aussi, je suis bon.

LOUISE, même ton«

Ensuite, j'augure trop bien de son intelligence, pour le croire jaloux du renom d'irrésistible vainqueur. Voilà pourquoi... je... nous avons dit oui.

PAUL, à part.

Allons! cela ne déborde pas d'enthousiasme. (Haut.) Donc, si j*ai bien compris, c'est d'abord par amour de l'indépendance et de la tranquillité que vous avez ajourné toute décision ; ensuite c'est par déférence envers Léon, que vous vous êtes décidée.

LOUISE

Pardon! Il ne me semble pas le moins du monde avoir dit cela.

PAUL, rinvitant aux confidences.

Pourquoi ne point me parler comme à un frère?

LOUISE

Je ne puis voir en vous que l'ami du mien; mais point un autre lui.

PAUL

J'en suis assez triste déjà ; ne me le reprochez pas*

i44 C'ÉTAIT ÉCRIT l

LOUISE

Oh) ce n'est pas un reproche.

PAUL

Il serait très injuste, car je vous aime autant, et même... (Aveofeu.) davantage que si j'étais...

LOUISE

Ce n'est pas une raison, parce que Ton croit nous aimer, pour toujours nous comprendre. Mais j'entends Léon qui rentre, et je vous laisse ensemble.

Elle salae et sort.

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