‹ Saynètes et monologues (volume 2)Chapitre 31 sur 77 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

PAUL) LEON, entrant, sombre, préoccupé, ane lettre fermée à

la main.

LÉON, A Paul.

Tiens! c'est toi!

Il lui avance la main d'un geste machinal.

Tu en doutes I (a part.) Décidément, je n'étais pas attendu non plus par celui-ci. C'est une rentrée manquée.

LÉON

- Ton toyage n'a pas été long.

PAUL

Aussi ton accueil est bref.

LÉON

Je t'ai écrit huit pages, avant-hier... ne t'étonne pas que

. TIIï. 9

je ne trouve presque rien à le dire, comme cela, sur-le-champ. Et puis, cela sans reproche, car ce n'est pas la faute... tu tombes mal, je m'explique: tu tombes sur un homme de mauvaise humeur.

PAUL

Comment cela?

LÉON

Oh ! il s'agit d'un de ces accidents ridicules contre lesquels on ne peut rien. Qu'un homme vous insulte dans la rue, au cercle, au théâtre... Il y a échange de témoins, on se bat, on se tue, sauf à le regretter le reste de sa vie. (Mouvement de Paul.) Mals là OÙ il n'y a pas d'offense et seulement un de ces ennuis qui empêchent même d'en vouloir à leur auteur... le moyen de jamais lui pardonner?

PADL, à part.

A qui en a-t-il donc? (Mouvement de joie réprimé.) Scrait-CC

par hasard?... Non, non !

LÉON, ouvrant la lettre.

Ta permets... affaire pressée. Apropos, ily a du nouveau : JiOuise va se marier. Mais tu le sais déjà, je te l'ai écrit. Excellent parti. Gentleman irréprochable.

PAUL, à part.

Ce n'était pas cela. (Avec effort.) Tant mieux I

LÉON

Quand je dis irréprochable... je vais trop loin. Il a un petit défaut ; il ignore l'exactitude. Louise s'est décidée assez vite, ce qui m'a surpris agréablement, après l'ipsuccès de mes récentes propositions. Tiens ! c'était justement le lendemain de ton départ. Nous avons même regretté ton absence. M. de Vandralle m'a paru très reconnaissant de mes interventions favorables, et je lui crois vraiment le genre de mérites et de caractère préférés par ma sjeur. Pour moi, (Ton de gaieté forcée.) il est jugé; Car je u'aime pas les

gens inexacts. En deax mots, voici l'affaire. Nous avions pris rendez-vous pour ce matin, M. de Yandralie et moi, chez un notaire. Quand je me présentai, ce notaire était sorti, bien qu'il fût l'heure convenue entre nous trois. J'ai perdu là vingt-cinq minutes à entendre les clercs dire des bêtises. Enfin, le patron est rentré, il a sévèrement harangué lesdits clercs, pour avoir manqué à me prévenir que la conférence était remisé à un autre jour, sur la demande de M. de Yandralie indisposé. Une lettre écrite dans ce sens, devait m'attendre chez moi, depuis le matin. Gomme je m'étais mis en route de très bonne heure, cette lettre ne m'était point parvenue. Tu sais tout. Â présent, voyons quel jour cet intéressant malade fixe pour sa guérison.

PAUL

Cela ne dépend peut-être point de lui.

LÉON, d'un ton amer.

Tu vois les choses en noir, toi.

PAUL, se défendant.

Ah ! je ne désire pas qu'il meure 1

LÉON

Si tu savais comme ma situation est délicate, tu ne voudrais pas de mal à M. de Yandralie. (Lisant.) « Monsieur, un homme de votre esprit et de votre caractère n'attend pas que l'on s'excuse de ne point admettre un léger nuage sur la clarté de certains états...

PAUL, à part.

Tiens ! il ne parle pas de sa santé.

LÉON, lisant.

« La vivacité des sentiments inaltérables que j'ai voués à votre sœur n'a fait que me rendre plus sensible une communication, dont je n'ai pas^ pour le présent, à rechercher les mobiles. » (a. Paau) Ta comprenda?

i48 C'ÉTAIT ÉCRIT!

PAUL, faisant mine de s*en aller.

Je comprends... sans comprendre... en comprenant qae Je sute de trop ici.

LÉON, le retenant.

Au contraire, tu arrives merveilleusement à propos, (ujsant.) c Cette communication dont je n'ai pas remercié l'au- Iteur, n'émane pas, j'ai hâte de vous le dire, d'un ennemi à vous ; mais de gens qui me touchent, intéressés peut-être à ce que je ne me marie point, et d'ailleurs, en ce qui vous concerne, pleins du respect de votre nom et de justes sympathies pour votre personne. Un mot de vous pourra m'enlever un bien cruel ennui. J'irai vous demander ce mot, le jour qu'il vous plaira. »

Léon s^arrète, songeur, et ne comprenant pas. PAUL.

Hé bien! il n'a pas Tair de vouloir te fâcher.

LÉO If, reprenant sa lecture.

Dans ces circonstances, vous admettrez... > (a part.) Tu vas voir ce que j'admets. (Haut.) Paul, tu n'es pas trop fatigué ? Tu as eu le temps de te refaire?

PAUL, nuance d'ironie.

Ohl je crois bien, cher ami. Depuis quinze minutes que je suis revenu de Turin, après vingt-trois heures d'express, j'ai eu tout le temps, comme tu dis.

LÉOlf, sans Técouter.

Tu ne connais pas M. de Yandralle ? Non ; tant mieux. Vivent les affaires que l'on traite pour elles-mêmes, entre étrangers ! Alors pas de considérations de personnes qui dénaturent la réalité des choses, ni de courtoisies qui atténuent les offenses. Tu vas dire à M. de Yandralle, qu'il garde pour lui sa communication, et que je lui rends sa parole. S'il lui faut plus encore...

PAUL, l'arrêtant.

Ah 1 mais, tu vas trop vite, toi ! (a part.) Tout cela est

bien inattendu, bien mystérieux et m'impressionne malgré moi.

LÉON

Ce maître sot que j'ai accueilli pour ses façons modestes et ses airs suppliants, va-t-il pas croire qu'on sera en peine de lui ?

Soyons justes, il n'a pas dit cela.

LÉON

Gomme si tout Paris ne savait pas, comme s'il ne savait pas lui-même, qu'il n'a tenu qu'à moi, de traiter de beaufrère, David le jeune et déjà célèbre avocat l

PAUL, assombri.

Tiens 1... je ne le savais pas, moi.

LÉON

Et de Saint-René, la fleur du Jockey... et Renoncourt, l'homme aux trois châteaux... et sir Browley...

PAUL, vexé.

Ah ! l'Anglais aussi !

LÉON

Et sans aller si loin... toi-même, mon vieux Paul, qui es revenu de tout... si l'on t'avait un peu encouragé...

PAUL, à part.

Ce n'est pas malheureux 1 (Haut, se défendant mollement.)

Oh ! moi ! y penses-tu bien ?

LÉON

Allons ! ne te défends pas comme cela ; tu devines que j'ai voulu rire.

PAUL

A la bonne heure ! (â part, avec une colère sourde.) 11 ne me prend pas assez au sérieux, mon meilleur ami.

150 C'ÉTAIT ÉGRITl

LÉON

Hé bien I tu n'es pas encore parti! Ta fais attendre M. de Vandralle I

PAUL, très sèchement.

C'est aussi pour rire, cela, n'est-ce pas? Je n'ai jamais vu, ce monsieur, moi ! qu'est-ce que tu veux que je lui dise? Où demeure-t-il d'abord? A quel titre, irai-je lui demander

ses raisons?

LÉON

Je n'aime pas beaucoup ta façon de me dire cela.

PAUL

Et moi, je n'aime pas du tout à me mêler de ce qui ne me regarde pas. J'ignore même ce que tu veux à ce M. de Vandralle.

LÉON

C'est bien simple : tu vas lui dire que je lui rends sa parole.

PAUL

Sans en avoir parlé à Louise i Tu prends les beaux rôles, toi.

LÉON

Baste ! Ma sœur ne le connaît pas depuis longtemps. Elle

prendra assez bien, je l'espère, son parti de cette rupture.

PAUL

Voilà un point vidé. A présent, qu'est-ce que je répondrai de ta part à la mise en demeure de ce prétendu susceptible?

LÉON

A sa prière, veux-tu dire?

PAUL

A sa prière, soit. Qu'est-ce que je vais répondre à sa I prière ?

C^ËTAIT ÉCRIT! 151

LÉON

Qae je la tiens poar non avenue, ioat engagement ayant cessé d'être entre nous.

PAUL

Tu me parais négliger un point essentiel. M. de Vandrallo est fort répandu dans le monde. Il a une famille, des amis instruits de ses projets, et auxquels il devra en expliquer la brusque fin. Je ne le suppose pas d'un chevaleresque assez sublime pour dire tout simplement qu'on Ta renvoyé. Si M. de Vandralle, blessé de ta démarche, t'en demande raison... pas moyen ici d'invoquer une querelle au Cercle, où à rOpéra, ni même les opinions politiques. Que devient dans tout cela la dignité de Louise ?

LÉON

On dirait, ma parole, que tu t'y intéresses plus que moil

PAUL, très tranquillement.

C'est vrai tout de môme qu'on le dirait.

LÉON, s'animant.

C'est trop fort î (Après ane pause.) Tu as l'air fâché contre ton serviteur.

Ni contre toi, ni contre personne ; je me sens très calme.

LÉON

Allons 1 tant mieux. Justement, j'ai besoin d'un ambassadeur de grand sang-froid. Avoue cependant que tout à l'heure, tu as été un peu vif.

PAUL

Si je t'ai semblé vif en paroles, et lent à te servir, cela vient de ce que, sans droit peut-être, j 'ai pris mal l'emportement avec lequel je t'ai vu résoudre seul une affaire qui ne regarde pas que toi seul ; cela vient aussi de ce qu'il me déplaît d'assumer à ta demande une responsabilité que l'on pourrait croire égoïste, intéressée.

LÉONy très surpris.

Egoïste, intéressée... je ne comprends pas.

PAUL

Et c'est bien poar cela qae je t'en veux.

LÉON

Sois juste aassi, mon ami : ta me vois agacé, ne sachant que résoudre, et tu me poses des charades. Veux-tu, oui ou

non.. ? (Sur ces paroles, Louise entre par la porte du fond.) Tu VOIS,

plus moyen d'hésiter.

Signe d'acquiescement forcé de Paul.

PAUL, bas, à Léon.

L'adresse de M. de Vandralle ?

LÉON, même jeu.

A deux pas d'ici, rue Laffitte, 73.

Paul sort aprôs avoir salué cérémonieusement Louise. Ce jeu de scène doit être rapidement enlevé.

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