SCÈNE IV
LE COLONEL, ANÎOUTA.
LE COLONEL, entrant sans la voir. Yvanl... Yvan!... (Apercevant Aniouta.) Anioutal... (a part.)
Ah!... j'aurais préféré ne pas la revoir!...
ANIOUTA.
Eh hien, méchant tuteur, vous ne me dites pas bonjour?
LE COLONEL, Tembrassant sur le front.
Chez moi, de si bonne heure! Quelle raison?...
ANIOUTA, lui montrant le livre qu'elle lit.
Un article de la Revue des Deux-Mondes.
LE COLONEL
Vous plaisantez?...
ANIOUTA.
Non pas!... Tenez... c'est cet article-làl... « Les Russes chez eux. » Je l'avais commencé hier soir, il m'avait vivement intéressée et comme j'avais laissé la brochure sur cette table...
LE COLONEL
C'est bien vrai cela?
ANIOUTA, souriant.
Tout ce qu'il y a de plus vrai !...
LE COLONEL, à part. ^
Elle rit!... Elle ne sait rien...
Avez-vous remarqué combien l'on s'occupe de nous en France depuis quelque temps? Nous sommes tout à fait à la mode sur les bords de la Seine... nous défrayons le théâtre et le roman... (Montrant la revue.) On fait sur nous force études... plus ou moins exactes... Enfin, ces braves Français sont légèrement atteints de russomanie, convenez-en...
LE COLONEL, qui l'a à peine écoatée, regardant la pendule, A part.
Plus que dix minutes...
ANIOUTA.
Ah çà! mais qu'est-ce vous avez, mon cher tuteur... vous paraissez tout agité ce matin... vous ne pouvez tenir en place...
LE COLONEL
Moi?
ANIOUTA.
Vous ne m'écoatez pas du tout, vous si attentif d'ordinaire...
LE COLONEL
Moi!... ne pas vous écouter... Mais si... chère enfant, mais si... (a part.) La boîte n'est plus là... Yvan l'aura descendue sans doute...
ANIOUTA.
Voyons... que cherchez-vous à présent!... Savez-vous que je vais me fâcher?...
LE COLONEL, la regardant, un peu ému.
Ha chère Aniouta...
ANIOUTA, lui désignant un siège, près d'elle.
Asseyez-vous la... que je vous lise cet article...
LE COLONEL, Tivement.
Merci !... je Tai déjà la...
ANIOUTA.
La moitié des pages n'en est pas coupée...
LB COLONEL
Je Tai lu au cercle.
ANIOUTA.
C'est cela... au cercle I... comme vous y allez souvent depuis quelque temps à votre vilain cercle!.. Savez-vous que vous remplissez tout juste envers moi vos devoirs de tuteur?
LE COLONEL, toujours distrait.
Par exemple !...
ANIOUTA.
Faut-il vous rappeler ce que vous avez promis à ma respectable tante, la douairière Raïssa Pavlovna, quand elle m'a confiée, moi, pauvre orpheline, à vos soins vigilants?...
(Le colonel regarde l'heure. — Léger mouvement d'impatience.) « Je
serai un second père pour elle, avez-vous dit... je ne la laisserai jamais seule... Avant six mois je lui aurai trouvé un mari... »
LE COLONEL, se levant un peu brusquement.
Ah ! VOUS VOUS plaignez...
Je ne me plains pas... je constate seulement. Or, voilà plus d'un an que nous avons quitté Pétersbourg... plus d'un an que nous tenons garnison dans cette triste résidence de Smolensk, la plus affreuse ville de l'Empire... Vous allez presque tous les soirs à votre cercle... J'ai vingt-trois ans... et vous ne m'avez pas encore montré le plus petit prétendant 1 Convenez*..