SCÈNE PREMIÈRE MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE
An lever du rideau, Madame et Mademoiselle brodent, assises auprès de la table. — Monsieur dort dans un fauteuil, au coin du feu. — Silence de quelques instants que Monsieur trouble seul par des ronflements discrets et intermittents. — A chaque reprise, Madame essaie en vain de cacher son indignation que trahissent des haussements d'épaules, des regards blancs tournés vers le plafond.
MADAME
Et c'est tous les jours la môme chose. Voilà comment se passent nos soirées.
MADEMOISELLE
Papa se fatigue beaucoup à la Bourse; il a Dien le droit de se reposer un peu.
hàdàhe.
Tout ce qae dît ton père, tout ce que fait ton père est ir- 'réprochable. C'est convenu.
MADEMOISELLE
Il y a une demi-heure à peine que papa a fermé les yeux.
MADAME
Une demi-heure! Il y a des mois, il y a des années qu'il dort, Monsieur ton père. Il ne rentre pas pour autre chose, n faut que cela finisse!
MADEMOISELLE, âpart.
Il y a de Torage dans l'air.
MADAME
Allons, Mathilde, plie ton ouvrage et couche-toi.
MADEMOISELLE
Mais, bonne mère^ il n'est que dix heures.
MADAME
J'ai à causer avec ton père.
MADEMOISELLE
J'obéis, puisqu'il le faut. (EUe embrasse sa mère.) Bonne nuit, (a part.) Que peut-elle avoir à lui dire?
Mademoiselle se dirige da côté de son père^ — Madamç la soit des yeaxi
MADAME
OÙ vas-tu?
Embrasser papa.
MADAME
A quoi bon... puisqu'il dort.
CE MONSIEURI 251
MADEMOISELLE
Il m'en voudrait si je lui volais son baiser du soir. Il m'aime tant !
MADAME
Ne dirait-on pas qu'il n'y a que lui qui t'aime ici?
MADEMOISELLE
Vous m'aimez bien, tous les deux.
MADAME
Moi surtout.
MADEMOISELLE, souriant.
Toi surtout.
Elle embrasse de nouveau sa mère, et s^approche doucement de son père qu'elle baise sur le front.
MONSIEUR, se réveillant en sursaut.
Qu'est-ce que c'est?... La rente?... Elle ferme à 63, 65. — Tiens, c'est toi, chère enfant? J'ai cru que c'était mon caissier.
MADEMOISELLE
Commentl comment!... ton caissier? Est-ce qu'il t'embrasse, comme je viens de le faire, lorsqu'il te rend ses comptes?
Âhl mais non!
MADEMOISELLE
Je t'y prends, toi qui soutiens que tu ne dors jamais après le dîner.
Je ne dormais pas. Je ferme les yeux et me recueille^ voilà tout. J'ai entendu tout ce ^ue vous aves diu
MADAME
Cela peut s'appeler avoir Toreille fine. Nous avons respecté votre... recueillement. J'ai lu et brodé pendant que Mathilde achevait son ouvrage et que vous nous faisiei de la musique. Embrassez votre fille, j'ai à causer avec vous.
Est-ce qu'il ne serait pas temps d'aller dormir?
MADEMOISELLE
Décidément, le sommeil vient en dormant, comme l'appétit vient en...
MADAME
Ce que j'ai à vous dire est très sérieux.
Tant pis I
Laisse-nous, Mathilde.
Bonne nuit, chère fille. Dors bien, puisque, par bonheur pour toi, on n*a encore rien de sérieux à te dire.
Mademoiselle sort par le fond.