‹ Saynètes et monologues (volume 2)Chapitre 64 sur 77 · MONSIEUR, MADAME · texte numérisé non relu

MONSIEUR, MADAME

Eh bien?... nous voilà seuls. Qu'avez-vous de si important à me révéler?

CE MONSIEURI 253

MADAME

Je ne sais pas si vous avez remarqué que notre enfant devient femme.

Et jolie femme, qqj plus est. Je n'ai pas mes yeux dans ma poche. Après?

MADAME

Vous n*avez pas une grosse dot à lui donner; il faut donc que nous fassions quelques sacrifices pour rétablir.

Qu'entendez-vous par là?

MADAME

C'est bien clair. Si vous donniez un million à votre fille, il est probable qu'on escaladerait les plus hautes murailles, qu'on enfoncerait les portes les plus massives pour vous l'enlever; mais... nous ne donnons à Mathilde que deux cents maigres, deux cent chétifs mille francs...

Il me semble que...

MADAME, sans se préoccuper de ce que dit Monsieur.

C'est-à-dire de quoi payer sa couturière, si elle ne va pas trop dans le monde. Il faut donc que nous fassions un peu de bruit pour attirer l'attention de notre côté.

Je commence à comprendre. Votre discours peut se résumer ainsi : A petite caisse, grosçe caisse.

MADAME

Comme on n'escaladera pas nos murailles, ce que nous avons de mieux à faire, c'est de les jeter bas; comme on ne donnera pas de sérénades à votre filles le mieux est de faire

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faire chez loas un peu de musiqae; comme on ûe nous demandera pas Mathilde...

MONSIEUR, scandalisé.

OUrons-la aax amatears.

Comme nous n'avons pas de fortune...

Jetons l'argent par les fenêtres.

MADAME

Bref, il nous faut aller dans le monde et recevoir. Quand donnons-nous notre premier bal?

Aller dans le monde... recevoir... Vous me mettez le pistolet sur la gorge d'une façon...

MADAME

Quand donnons-nous notre premier bal?

Que diable! laissez-moi respirer. Vous avez donc bien envie de danser?

MADAME

Il ne s'agit pas de cela. Voulez-vous, oui ou non, marier votre fille? Voilà la question.

Je ne m'y refuse pas, mais... pourquoi tant se presser? Mathilde n*a pas vingt ans. Nous sommes tous les trois très heureux côte à côte. Qu'est-ce qui nous manque?

MADAME

Vous Aies d'un égoïsme sans pareil.

Moi! je suis égoïste! (a part.) Oh! fille aimée, si je pouvais, en échange de ta mère te donner un époux, tu verrais si je suis égoïste! (Haut.) Est-ce que l'enfant vous a parlé de quelque chose?

Non.

HADAUE.

Eh bien, alors?

K AD A ME, sèchement.

Quand donnons-nous notre premier bal?

Écoutez-moi.

MADAME

Quand donnons-nous notre premier bal?

Que le diable emporte le mariage et ceux qui l'ont inventé.

MADAME

Voilà qui est édifiant!

MOPiSIEUR.

Comment! j'ai pris la peine d'avoir une fille...

MADAME

La peine? Ohl Lucien! vous êtes cruel!

Il s'agit bien de cela! J'ai élevé celte enfant de mon mieux; sou à sou, je lui ai amassé une honnête aisance. Les yeux fixés sur son berceau, j'ai accepté sans broncher toutes les privations. Et pourquoi tant de peine ? Pour en-

ricliir, divertir et dorloter un polisson qui ne m'est de rien,

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que je ne connais pas, qui, en ce moment, peut-être, grossit le chiffre des dettes que la dot de Mathiide paiera. Jo trouve cela révoltant 1

MADAME

C'est U loi commune.

Voila douze ans que Mathiide fait auprès de nous des gammes échevelées, des exercices abrutissants ; douze ans que nous vivons sous une pluie de doubles-croches, que nous recevons sans broncher une averse de trilles et de triolets exaspérants... Dans quel but? Pour que Mathiide joue Schopin, Schumann et Mendelssohn, à ce monsieur.

MADAME

Ce n'est pas ce que je regretterai le plus.

Voilà treize ans que vous accompagnez Mathiide, par tous les temps, dans un tas de cours plus ou moins dispendieux; treize ans que notre maison ne désemplit pas d'instituteurs crottés... Nous avons recommencé toutes nos classes! Et maintenant que ce temps d'épreuves est terminé, mainte^ nant que Mathiide a ses diplômes, qui va*t-elle saturer de traits d'esprit et d'aperçus piquants? Qui? Ce monsieur, toujours ce monsieur 1

MADAME

Mon ami, laissez-moi vous rappeler...

Et pendant qu'elle a appris le dessin, c'a été bien une autre histoire 1 Nous avons posé devant elle dans tous les sens, pour qu'elle se fit la main. La maison regorge de portraits invraisemblables. Ceux qui ne louchent pas ont la rougeole... ou le nez de travers... ou les cheveux violets. Nous avons vécun résignés, auprès de ces caricatures. £t

maintenant qne Mathilde a des médailles au Salon, qui vat-elle immortaliser? Eh I parbleu! ce monsieur, toujours ce monsieur. Ses croûtes, elle les signait de notre nom ; et c'est du nom de ce monsieur, qu'elle signera ses œuvres. C'est ré-vol-tant !

MADAME

Vous êtes injuste, mon ami.

Injuste? je suis injuste ?

MADAME

Voiis avez été pour moi « ce monsieur, » il y a vmgi-un ans. Vous ai-je assez joué les Cloches du Monastère I

MONSIEDR.

Oui... assez.

MADAME

N'ai-je pas fait votre portrait aussi?

Oui ! Et quel portrait ! — Vous l'aviez peint en cachette. Une fois terminé, verni, encadré, nous l'avons posé sur un chevalet, dans le salon. Votre père, votre oncle l'archevêque, votre frère le dragon se sont successivement attendris deant ce chef-d'œuvre. « Quoi ! tu as fait m(gi portrait de souvenir! » se sont-ils écriés... tous les trois, en se précipitant dans vos bras. — Nous n'avons désillusionné personne.

MADAME

Vous moquer de moi vous a calmé ; causons. Ce que Ton a fait pour nous, notre devoir est de le faire pour notre enfant.

Cela est dur. La fille et la dot une fois à point, le couvert mis, voir un intrus gober le repas... c'est dur.

MADAME, tendrement.

C'est pour vous qu'il y a vingt-un ans mon père et ma mère ont mis le couvert. Quand donnons-nous notre premier bal?

Nous en causerons demain.

MADAME

Non pas, non pas. Révisons nos listes d'invitation pendant que nous y sommes.

Il est dix heures et demie, vous savez?

MADAME

Il n'est jamais trop tard pour bien faire.

MONSIEUR, résigné.

Allons! échenillons notre intimité, puisque vous y tenez.

MADAME

Nous avons pu échanger quelques politesses avec des gens auxquels nous ne nous soucierions pas de présenter notre ûUe.

Je ne dis pas non.

MADAME, consultant un carnet.

Voyons cela. Nous avons d'abord les Fumerolles.

Joli début! Ils ont d'ailleurs perdu leur fils l'année dernière. Nous n'avons plus besoin de les inviter.

MADAME

C'est juste. Les Vaudrampont? Marcel est charmant^ bien élevé, instruit...

CE MONSIEUR I 2o9

Fortune mal assise... portefeuille mal équilibré, plus de guanos que de fonds d'État.

MADAME

Passons... passons.

Le comte et la comtesse Calyandre ?

MADAME

Vous n'y songez pas! des gens qui ont cinq filles à marier.

Diantre! vous avez raison... La concurrence! Biffez.

MADAME

Ce n'est pas pour marier les filles d'autrui que nous nous imposons de recevoir.

Assurément. Il nous faudra cependant quelques danseuses. Un bal sans danseuses, c'est triste.

MADAME

Nous inviterons quelques jeunes mariées. Ce que nous devons rechercher avant tout, ce sont des jeunes gens.

Oui, mais... où les prendre? Voilà une race qui se perd... comme les carlins.

MADAME

Bah ! il doit y en avoir quelque part.

Je vous dis qu'on n'en fait plus.

Le petit d'Aulnis.

Il ne va plus dans le monde... a Ça Tabratissait. »

HA.DAHE.

Le fait est...

N'oublions pas les fils du général de Gondi : Gaston et Ferdinand. Ils sont exquis ces jeunes gens.

MADAME

Charmants, mais fiancés.

Trop tard ? Biffez I

MADAME

Lucien Malféru me plairait assez.

Oui... il était gentil ce garçon; mais il a mal tourné.

MADAME

Vous m'étonnez.

On vient de le nommer sous-préfet

Le petit imbécile ! Se compromettre pour une sous-préfecture ! Biffez. Il ne faut pas oublier le jeune Bigore.

Au contraire, oubliez-le. Il est en puissance de cocotte,

MADAME

C'està y renoncer I

CE MONSIEUR! 26i

Je ne vois plus que Marcel Lumayou.

HÀDAHE.

Marcel ? Vous ne connaissez rfonc pas ses opinions?

Un gendre radical ne me déplairait pas. C'est un paratonnerre en cas de révolution.

MADAME

Je ne veux pas de paratonnerre dans ma famille.

Je ne veux pas... je ne veux pas... Vous le prenez sur un ton...

MADAME

Qui est celui que je dois prendre lorsque je vous vois sacriOer le bonheur de Mathilde à des turlutaines.

MONSIEUR, vivement.

Tur... lui... (changeant de ton.) Je me suis promis d'être patient ; et puis je suis fatigué. Continuons. Avez-vous inscrit miss Rednose ?

MADAME, exaspérée.

J'attendais ce nom-là 1

Vous aviez bien raison. Miss Rednose fait la pluie et le beau temps chez notre syndic, et je n'entends pas me brouiller avec elle.

MADAME

Vous ne m'obligerez pas à recevoir les personnes qui me déplaisent. J'aimerais mieux quitter la maison.

viiu J5.

Il me semble que les invitations me regardent autant que

vous.

BfllDAMB.

Malhilde dût-elle mourir vierge et martyre, je ne la lancerai pas dans le joli monde que vous voudriez acclimater ici. Voilà qui est net.

Mademoiselle qui avait fait quelques pas dan» le aaloO) recule avec précaution et sort eu laissant la porte du fond entr'ouverte.

Puisque vous le prenez sur ce ton, je vous déclare, moi, que notre fille ne recevra un mari que de ma main^ Voilà

qui est précis.

MADAME

La pauvre chérie 1 j'aimerais mieux qu'elle ne se mariât jamais que de la voir mariée par vous.

Vous prétendez l'accaparer après comme avant la noce.

MADAME

J'espère trouver chez elle un refuge contre vos violences.

C'est un allié contre moi que vous cherchez... Mathilde ne se mariera pas.

MADAME

Vous voudriez me fermer sa porte; voilà qui est clair. J'empêcherai le mariage de Mathilde.

A \oire aisQ. Sur ce point nous serons d'accords

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