EN TERS LIBRES
PAR
M. PAUL FËRRI£R
PERSONNAGE
MAITRE DUCANOIS.
Paris, da Boa juan»
Un saloD très-riche. — Deux portes latérales. — Entre antres meubles, an bahm eonrert de bibelots. — Sur le bahut un magot vieux chine, une lettre cachetée. — Un&uteuil crapaud à gauche du bahut, un second & droite. — Sur celoi-ei an éhapeau d'homme*
DUCANOIS, à la eantonade.
Madame Charveron ? Vous direz que c'est moi :
Elle m'attend, ou doit m'attendre ! — Quoi ?
Puisque j'avais écrit hier !... — Cette soubrette Est, pardieu ! stupide, ou discrète !
— Voici ma carte : « Ducanois Avocat à la cour. »
11 donne une carte de risite & un personnage hors de rue.
— Stupide? — Son minois Dit non. — Discrète alors? — Discrète! elle doit l'être : J'en atteste son œil luron !
— D'ailleurs madame Charveron
Au regard de ses gens aura soustrait ma lettre Et... Marton ne sait pas que je suis attendu I
Il descend.
Attendu ?... — Non pas, hélas 1 Comme D'aucuns l'ont peut-être entendu !
Je dis : « hélas » ! Car cette pomme,
Où du coin de l'œil j'ai mordu.
M'est eneor du fruit défendu !
le dis : < eneor », ayant quelque espérance en somme. De reprendre en ce lieu le Paradis perdu, Bien que... Je dis : c bien que >, de cet air morfo&du, A cause du dicton, beaucoup trop répandu,
Qu'un avocat n'est pas un homme* Pas un homme? — J'en ris ! — Pas un homme? — Croil-on Que l'étude des lois nous glace, et nous corrode L'âme, et fasse de nous des bavards de carton ? Qu'à la place du cœur nous ne portions qu'un code, Et que chaque avocat soit doublé d'un Caton?... — Allons donci et pourquoi faire les bons apôtres?
Les sceptiques ? les esprits forts ?
Nous sommes, sous bien des rapports.
Tout aussi bêtes que les autres I
L'école fait des avocats
Et ne fait point des phénomènes!
Nous payons notre écot aux faiblesses humaines,
Notre tribut aux Célimènes, Et comme les jolis danseurs de mazurkas,
Nous aimons!...
C'est juste mon cas :
J'aime — je le confesse et m'en fais gloire, même ! Sans succès jusqu'ici — mais non pas sans espoir —
J'aime... qui?... devinez qui j'aime?...
— La déesse de ce boudoir I Pourquoi dissimuler d'abord ? Mon cœur est comme Ul livre ouvert, portant à chaque folio
Le nom charmant dont on la nomme :
c Marthe. > — Je vous aurais fait un imbroglio. Mon regard m'eût trahi ! — C'est l'histoire éternelle ! L'amour fait, scintillant au coin de sa prunelle.
Le secret de Polichinelle
Du secret de Fortunio!
CHEZ LA CLIENTS i03
Et quelle occasion de < chanter à la ronde >
€ Si TOUS voulez i
Que je Tadore et qu'elle est Wonde c Comme les blésl > Car elle est blonde I elle a yingt-deux ans! elle est blanche 1 Une goutte de lait dans un rayon de miel —
Son œil est bleu, du bleu de la pervenche.
Un bleu très-préférable au bleu dit bleu de ciel t
Son sourcil... ohl il est épique, Son sourcil! un seul trait d'un pinceau hasardeux! Son nez... le plus joli des nez, et je me pique De m'y connaître 1 sa bouche... microscopiqnie, Sa bouche... à partager une noisette en deux ! Joignez à cette tête étonnamment jolie Un corps que Phidias eût signé volontiers.
Une main par vingt ans d'oisiveté pâlie.
Et dont la petitesse enrage ses gantiers, Un pied de noble dame à trente-six quartiers, Plus d'esprit à la fois que tous nos gazetiers; Et puis, étonnez-vous qu'on l'aime à la folie !
-Elle a tout pour elle : beauté,
Charme, esprit, grâce sans étude.
Elle a tous les donsl...
... Excepté Le don de l'exactitude I Car j'attends, sapristi !... j'attends t
ConsoltaDt 8& moatrt*
Deux heures vingt, déjà ! L'ingrate en prend à l'aise. Et sans reproche, à Dieu n'en plaise, Sans reproche — je perds mon temps.
Ma clientèle m'accapare :
Je n'ai pas un moment à moi !
Dans mon cabinet, à la barre, Pas d'heure qui n'ait son emploi t Tandis que j'attends de la sorte.
Cloué là par mon fol amoary
Bien des gens assiègent ma porte.
Que je fais attendre à leur tour.
La cohorte s'impatiente,
Et j'immole — restant céans —
Une hécatombe de clients
Aux pieds d'une seule cliente I Sans vanité, je suis très-couru ! question De spécialité : La mienne est... plantureuse ! Je plaide^ avec succès la séparation Je dis : c avec succès », ayant la main... heureuse.
Car j'ai séparé tant de gens.
Tant de gens las du mariage,
A qui mes avis obligeants
Epargnaient la fin du voyage,
Que je me surprends à chercher
— Ne pouvant suffire à ma tâche — Comment la mairie en attache Autant qu'il m'en faut détacher !
Il regarde sa montre.
Deux heures et demie !... Et rien ! pas de nouvelle <
Appelant.
Lise! — MartonI — Justine 1 — Oh I oh! personne?... rien?... Vient-on?... — oui, c'est le chati pas môme • c'est le chien.
Et le chien... de Jean de Nivelle!
J'avais écrit pourtant, pour éviter ceci.
Madame Charveron eût dû se tenir prête.
Je la trouve très-indiscrète
De me faire poser ainsi!
— Car elle plaide!., oui! elle plaide En séparation, on s'en était douté ;
Et c'est moi qu'elle a consulté, &Ioi qui de la défendre aurai la volupté I Cristi I j'ai séparé plus d'une femme laide, Que ne ferai-je point par l'amour exalté ?
Vive Dieu ! je pressens des torrents d'éloquence I
Montrant ton front, ptiii ion eœnr.
J'ai % mon plaidoyer... et là! — Je serai beaa! Ce Gharveron, son mari... son bourreaa.
Je ratteste de confiance —
Je me promets, à raadience,
De le laisser sur le carreaa.
Oui !... troublé!... pantelant sous ma voix vengeresse 1
n plaide.
... Honte et malheur sur toi, jardinier sans honneur, Qui, de la frêle fleur commise à ta tendresse,
N'as été que le moissonneur!
~ Moissonneur !... j'aime assez cette image... nouvelle ; Je la mettrai dans mon improvisation.
Oui, messieurs, oui — dirai-je avec explosion — Regardez ma cliente : elle est jeune ! elle est belle I Et sous le joug amer d'un époux odieux, Elle a déjà connu la douleur et les larmes I Ah ! messieurs, laissez-vous gagner par tant de charmes 1 Séparez-nous ! justice et vengeance, messieurs ! Vous avez les cachots, vous avez les gendarmes, Frappez le scélérat qui fit pleurer nos yeux I
Changeant de ton.
Hélas I à ce pleur que je verse.
Pour émotionner la cour.
Je prévois trop ce qu'à son tour Répondra la partie adverse.
Mon confrère n'est pas naïf, Et — pour le succès de sa cause — Dira brutalement la chose :
Que dans le contrat processif Nous aTons donné du canif.
Plaidant.
Du canif?... Autre injure!... Eh! quoi, messieurs... on ose?...
Naturellement.
— On ose l J'ai vu le mari,
Il se plaint que sa femme aurait un favori
Un Sigisbé, je suppose.
Cul la suivrait constamment t
Un patito !... ce qu'en prose
Nous appelons un amant.
Les griefs, s'il est vrai, seraient donc réciproques T
— Le mari, tout au moins, paraît sûr de son fait,
Car TaiTaire est des plus baroques I Je l'ai vu, le mari, même il m*a fait feffet.
Au fond, d'un gentleman parfait.
Il voulait me charger de sa cause ! — Est-ce drôle I
— Mais moi, j'avais mon plan : je guettais l'autre r$le, Et préférais — malgré le susdit favori -—
La cliente au client, et la femme au mari 1
Coofloltant sa montre.
Trois heures dix I... mort dieu 1... eor^ dieiil^*
AppolnL
MademrâeUei Thérèse ! — Anna ! — Jenny l — Louise i — Aye& du iMe !
— Estrolle seulement cbez eâe?
La chambrière avait un air mystérieux !
— Agathe 1 — Fanny ! — Rose ! — Il faut que je lui parle Pourtant ! la chose en vaut la peine, mille dieux 1
Et si les griefs du mari sont sérieux ?
S'il existe, ce monsieur Gharle, De qui l'autre, en causant, m'a lâché le prénom ? Gharle... je ne sais quoi ! baron de... trois étoiles I
Gharle 1 il faudrait tirer les vûikfi.
Et tout me dire, car, s'il existait ?... -— Mais non!
— S'il était vrai ?... pourquoi repoufiser l'hypothèse ? L'épouse criminelle, et l'époux innocent,
La cause du mari gagnerait cent pour cent !
Ouelle fortune! quelle thèse!
U plai(Ld.
Que nous reproche-t-on ? quel est notre forfait ?
CHEZ Ul CLIENTE 107
Précisez vos griers ! Sommes-nous en effet
Aussi noir qu'on voudrait nous faire ?
De ce que nous allons au cercle l'on infère Que nous sommes pervers, joueur, et cœlera 1... On nous a vu, deux jours de suite, à TOpéra, C'est que, dans le ballet, nous avons quelque intrigue k Nous aimons les chevaux — donc nous sommes prodigua La chasse est un prétexte à dissipation :
Le prétendu lapin recèle une rivale, Et l'on voit une orgie à la Sardanapale Dans un souper de réveillon !
— Sont-ce là des griefs ? sommes^ious homme à pendre Pour aller à la chasse, et souper entre amis,
Deux plaisirs innocents également permis ?
Vous nous accusez, vous I c'est trop de vous défendre !
Osez-le, cependant ! défendez-vous ! — L'effroi
Vous glace ! — Qui des deux fut parjure à sa foi ?
Au foyer conjugal qui sema les ruines ?
Qui paya, bassement. Vautre de trahison.
Et violant les lois humaines et divines.
Lequel introduisit Gharle dans la maison?
— Gharle, ce n'est pas nous — nous, ce serait Charlotte ! Or, c'est Charle, baron X — on saura le nom :
Le baron un tel ! sacrelotte !
Vous pensez quel coup de canon î
— On vous a dit, messieurs, que l'adversaire est belle? Ce n'est, certes, pas moi qui prétendrai que non !
Elle est belle, il est vrai, mais sa beauté n'appelle
Qu'un châtiment plus rigoureux.
Car — étant établi qu'elle n'est pas fidèle.
Quand l'honneur nous enjoint de nous séparer d'elle. Plus elle est belle, et plus nous sommes malheureux !
Consultant sa montre, et perdant patience.
Trois heures trente !... Oh ! oui belle I — mais inexacte I...
fl appelle.
i£ademoiselle I... oh 1 oh !... oh ! je bous I j'ai l'Hécla
Là I je sais en délire, et capable d'un acte... D'an acte extravagant l je vais faire an éclat !
Cherchant sur les m Ju»l«e.
Une sonnette i — an timbre ! — an tamtam ! — quelqae chos«
Qai réveille subitement
Cette autre Belle au bois dormant I Un obosier I — La foudre I —
n troitTe la lettre.
Ah I bah ! ma lettre... close ?
Ma lettre ? — Etrange 1... on n'a pas même ouvert le pli? Bizarre insouciance... inconcevable oubli I Close! — Est-ce là le cas qu'elle fait de ma prose? Quel souci tant pressant l'absorbe à cet excès Qu'elle en néglige son procès?
Il décacheté la lettre, et lit :
( A deux heures, demain. > — N'ayant pas eu ma lettre.
Elle ne m'a pas attendu.
Mais ma carte ?... ma carte ?... on a dû lui remettre Ma carte I — Alors quoi ?... quoi?... J'en reste confondu !
Ceci m'agace et me défrise
D'avoir posé comme un nigaud I
Holà ! quelqu'un, vite I ou je brise
En mille pièces ce magot I
Il apostrophe le magot.
Oui, Japonais qui me flagornes.
Monstre hideux 1 méchant poussah I Tu me voudrais faire les cornes.
Mais la patience a des bornes.
Et je te...
Exaspéré il 1ère le poing, s'arrête, et se laisse tomber sur le fauteuil de droite.
Je suis fou! je suis fou! je suis...
Ahl Sapristi! je me suis assis sur quelque chose D'étranger à ce crapaud.
Qu'aurai-je écrasé?... Je n'ose Me relever...
Il se lèye et prenant le chapeau aplati»
Un chapeau !
Juste ciel ! un chapeau d'homme.
Chez elle I Dernier méchef l Un horrible couvrechef Que j'assomme... et qui m'assommcl Car c'est évident, c'est clair Que j'ai fait un pas de clerc I Marthe n'est qu'une coquine, Et — tant pis pour Gharveron!
— Ce chapeau que je taquine Est le chapeau du baron I
11 donoe des coups de poing dans le eh«pee««
Le chapeau du baron, coquette !
Du moins, je vous mènerai loin,
Et je réserve pour l'enquête
Cet irrécusable témoin !
Car ce coup, dont l'horreur me glace,
Ne sera qu'un coup d'éperon.
Et je veux me mettre à la place
De l'infortuné Charveron.
Je reprends ma lettre inutile,
Et, rompant un charme menteur,
D'allié je deviens hostile.
De défenseur, accusateur !
(Changeant de rôle et de langage
— Pour ne faire rien à demi — Je passe, avec tout mon bagage, Sous le drapeau de l'ennemi.
Et c'est avec la même flamme Que, devant le juge attendri,
— Au lieu de plaider pour la femme, Je plaiderai pour le mari I
DÂos un grand geste qu'il fait etoo le chapeau, une carte de TÎsite tombe da chapeau. — II la ramasse.
Une carte de visite
Dans la coiffe du chapeau !
no CHEZ LA CLIENTE
Lis-je? — ne lis-je pas? — J'hésite.
— La justice partout doit porter son flambeau! Ce nom, d'ailleurs, je le soupçonne....
U lit la carte.
Oh !... oh !... quel coup ! j'en demeure ahuri I
Il brosM Tirement le chapeau, le remet à la forme lar son poing, lé replaça aat la fauteuil et eu sortant à pas de loup.
Je ne plaiderai pour personne.
C'était le chapeau du mari 1
JOr DB CHEI LA GUimTI
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