‹ Saynètes et monologuesChapitre 21 sur 50 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

BN DEUX SCÈNES

PAR

M. CHARLES MONSËLET

lepréMAté pour 1* prtiiiière loii eh«i M* !• baron OutaTe de RotfcJiili

PERSONNAGES

MADAME DE M0LAN6BS M"« H. hxuàiti.

DB FONTEYRAC&T ••».• .&é. Coguajum-CAsat^

Cbei nadane de Kolang*.

MADAMS OS M0LAM6E.

Tenez, laissez-moi tranquille; vos obsessions galantes me sont insupportables.

FONTBVRAULT.

Obsessions est dur...

MADAME DE MOLANGB.

Mais juste.

FONTBVRAULT.

Convenez cependant qu'en vous suppliant de c couronner ma flamme », il m'est impossible d'employer une périphrase d'un ordre plus poétique et plus convenable.

MADAME DE MOLANGB.

Ce n'est point la périphrase que j'attaque, vous le savez bien... Ah ! qu'on est malheureuse de n'avoir pas un mari pour se défendre I

i30 UN Ji|VRB4<ESTt

PONTBVRAULT.

Et) au besoin, pour le combattre, comme dit M. Prudhommo.

MADAUB DB M0LAN6B.

Etre veuve! il n'y a rien de plus bête au monde. On a toujours Tair d'être prête à jouer un proverbe.

PONTBVRAULT.

Peut-on ain^i calomnier le veuvage! Un état cbarmant, dont ^ pudeur m'empêche d'énumérer tous les avantages.

mada'mb db molanob.

Fontevrault, vous êtes sur une pente dangereuse.

FONTEVRAULT

Croyez-vous donc que je ne me sente pas glisser?

MADAMB DB MOLANGB.

Cessez de vouloir être autre chose que mon ami.

FONTBVRAULT.

Impossible.

MADAMB DB MOLANGB.

Je ne vous ferai pas le plaisir de vous dire que vous me paraissez dangereux, mais vous m'inquiétez.

PONTBVRAULT.

Tout de bon ?

MADAMB DB MOLANGB.

Vous avez des théories particulières sur l'amour qui m'embarrassent, des sophismes qui me troublent. Avec votre prétendue science de la vie, vous me faites l'effet du vicomte de Valmont.

FOVTBVRAULT.

Qui ça, Valmont?

\m LIVRE LBSTE 137

MADAMB DE MOLANGB.

yous savez bien...

FONTE VRAULT.

Ah! le Vâlmont des Liaisons dangereuses,.. Peste! madame, rous connaissez vos classiques.

MADAME DE M0LAN6E, rougissant.

J'en ai parcouru quelques pages a peine... autrefois... C'est, d'ailleurs, je vous prie de le croire, le seul livre de ce genre qui se soit trouvé, je ne sais comment, sous mes yeux.

PONTBVRAULT.

Le seul? Bien sûr?

MADABfE DE MOLANGB.

Je ne compte pas ces romans de cabinet de lecture qu'il m'est arrivé parfois de surprendre entre les mains de ma femme de chambre.

PONTBVRAULT.

Ah ouïr Paul de Kock, par exemple... ou bien Pigault- Lebrun...

MADAME DE MOLANGB.

Et puis encore quelques ouvrages modernes trouvés dans la bibliothèque de mon mari... Mademoiselle de Maupin, je crois.

FONTEVRAULT

Peuhl... Il y a mieux que cela.

MADAME DE MOLANGB.

Ah!

Ahl bien mieux.

MADAME DE MOLANGB.

C'est donc vrai ce que j'ai entendu dire?

i3S UN LIVRE LESTi^

FONTE VRAULT.

Quoi?

^ MADAME DE MOLANGE.

Que VOUS avez toute une chambre remplie de ce#livres-là.

FONTEVRAULT

Ahl Ton vous a parlé de mon enfer... J'avoue que j*ai réuni une petite, toute petite collection... deux cents volumes environ... Vous voyez que nous sommes loin de la grande chambre.

# MADAME DE MOLANGE, avec ane m^^ae dédaigneiuo.

Deux cents volumes... de cela 1

FONTEVRAULT

Mais cela est la plus jolie chose du monde..« Des productions tout à la gloire de votre sexe... Une apothéose continuelle...

MADAME DE MOLANGE.

Sans délicatesse, je le parie... sans discrétion..*

FONTEVRAULT

Je conviens quequelquefoisrapothéosemanque dévoiles... c'est le propre des apothéoses... Mais la grâce et r&rt en sont moins absents que vous pourriez le croire.

MADAME DE MOLANGE.

Vraiment 1

FONTEVRAULT

Avouez que vous avez Tenvie de connaître ma collection?

MADAME DE MOLANGE.

Quand bien même cela serait, je ne Tavouerais pas.

FONTEVRAULT

C'est juste... 11 y a de ces choses qu'il faut laisser deviner .. Ainsi donc c'est entendu?

m LIVRB LBSTB i39

MADAMB DB MOLÂnGB.

Qu'est-ce qu'il y a d'entendu?

FONTEVRAULT

A ma première visite, je vous apporte un de mes petits bouquins.

MAOAMS D8 MOLANOE.

Je ne vous écoute pas.

FONTEVRAULT

Mais auparavant j'aurais besoin de savoir votre goût.

MADAME DE MOLANGE.

Mon goût?

FONTEVRAULT

Oui... VOUS devez me comprendre...

MADAME DE MOLANGE.

Pas du tout.

FONTEVRAULT

Vous n'y mettez pas de bonne volonté... Quels termes pourrais-je bien employer? A quelle image pourrais-jo bien avoir recours? Voyons, voulez-vous..... du fort ou du doux?

MADAME DE MOLANGE.

Je VOUS assure que je ne sais pas ce que vous voulez dire.

FONTEVRAULT

C'est que nous avons, comme dans l'alcool, plusieurs degrés dans cette littérature-là.

MADAME DB MOLANGE.

Gela est fort bien vu.

FONTEVRAULT

Pour les commençants... comme qui dirait pour les esto-

140 UN LIVRE LESTS

macs faibles... nous avons le galant, le volaptueux, l'anacréontique...

Allez toujours.

Le libre.... le fripor... le gaillard... l'égrillard... le grivois...

MADAME DE MOLANGE.

Tout cela me paraît bien coupé d'eau.

FONTEVRAULT

Patience!... Voici le risqué, qui inaugure un autre ordre d'idées... le leste...

MADAME DE MOLANGE.

Ensuite?

FONTEVRAULT

Le scabreux.

MADAME DE MOLANGE.

Ensuite?

FONTEVRAULT

Le croustillant.

MADAME DE MOLANGE.

Ensuite ?

FONTEVRAULT

Le fringant.

MADAME DE MOLANGE.

Ensuite? -

FONTEVRAULT

Le licencieux.

UN LIVRE LESTS 141

MADAME DE MOLANGE*

Ensuite?

FONTEVBAULT.

Le graveleux*

Ensuite?

PONTEVRAULT.

Diable! Ensuite... ensuite... il n'y a plus de limites... m de définitions possibles... Nous entrons immédiatement dans Toutrance.

MADAME DE MOLANGE.

Restons-en donc là.

FONTEVRAULT

Quel genre cboisissez-vous?

MADAME DE MOLANGE.

En admettant que j'eusse à choisir, je choisirais un genre moyen... le leste...

FONTEVRAULT

Vous êtes timorée.

MADAME DE MOLANGE.

Quelque chose qui pût se lire à travers les branches d'un éventail.

Ou entre les cinq doigts...

MADAME DE MOLANGE.

Je ne voudrais pas être trop effarouchée.

FONTEVRAULT

Soyez sans inquiétude, j'ai votre affaire... du numéro cinq, (u se i6fe.) A bientôt, madame.

MADAME DB MOLANOB.

Vous partez, Fontevrault?

FONTBVRAULT.

Je cours passer en revue ma bibliothèque.

Savez-vous que j'ai presque regret à notre conver&eition ?

tONTEVRAULT.

Je n'en crois pas un mot.

Vous avez le don de me faire dire des folies.

FONTEVRAULT

Que n'ai-je celni de vous en faire faire !... Au revoir, madame.

FansM sortit* MADAME DE MOLANGE.

Au revoir.

FONTEVRAULT, rouvrant la porte da aaloa.

A propos...

MADAME DB MOLANGE*

Quoi?

FONTEVRAULT

Le livre...

MADAME DE MOLANGB.

Eh bien?

FONTEVRAULT

Le voulez-vous... illustré?

MADAME DE MOLAl^GB.

Qu'entendez-vous par ce mot?

UN LIVRE LESTS 143

FONTEVR^ULT,

C'est-à-dire... orné de gravures?

MADAME DE MOLANGB.

Il ne manquerait plus que cela 1

Fontofraolt ptrt en iriaM.

Mlmt décor.

UN DOMESTIQUE, aoDoaçwt.

M. Fontevrault!

FONTE VRAULT.

Pas de banalités, n'est-ce pas? vous êtes plus fraîche que la fraîcheur elle-même. Voilà pour mon entrée. Maintenanti permettez-moi de m*asseoir, ni trop loin...

Ni trop près»

FONTEVRAULT

C'est ce que j'allais dire.

MADAME DE MOLANGB.

U me semble qu'il y a une éternité qu'on ne vous a vu.

FONTEVRAULT

Trop aimable. Qainze jours, ni plus ni moins.

MADAME DE MOLAl^GE.

Un voyage?

Non.

Uue maladie?

Jamais I

FONTEVRAULT

BIADAME DE MOLANGB.

FONTEVRAULT

MADAME DE MOLANGE.

£t lourquoi êtes-vous demeuré si longtemps invisible?

FONTEVRAULT

Je rai fiit exprès*

MADAME DE MOLANGE.

Pour VOUS faire désirer peut-être?

FONTEVRAULT

Précisément.

MADAME DE MOLANGE.

J'ai lu des impertinences plus spirituellement tournées.

Moi aussi.

MADAME DE MOLANGE.

Monsieur Fontevrault, je ne suppose pas que vous ayee pris la peine de vous déplacer dans le but unique de venir m'agacer les nerfs.

FONTEVRAULT

Loin de moi ce projet, madame 1 En me présentant chez vous, je n'ai fait que me rendre à vos désirs.

UN LIVRE LESTE i45

MADAME DE MOLANOB.

Comprends pas.

FONTE VRAULT.

Est-(x> que vous ne vous souvenez plus de m'avoir demandé quelque chose, lors de ma dernière visite?

Non.

FONTE VRAULT.

Cherchez bien.

MADABfE DE MOLANGB.

Une linotte me rendrait des points pour la mémoin.

FONTBVRAULT.

Vous m'avez demandé un livre.

Ah! Quel livre?

FONTBVRAULT.

Un livre leste.

MADAME DE MOLANGB, rougissaaU

Est-ce croyable?

FONTBVRAULT.

TrèsHjroyable.

MADAME DE MOLANGB.

Eh quoil vous avez pris au sérieux ?•••

FONTBVRAULT.

Je prends tout au sérieux.

MADAME DE MOLANGB.

Je ne songeais plus à cette ridicule fantaisie, et j'étais à mille lieues de supposer...

FONTBVRAULT.

Que je tiendrais ma promesse? C'est mal, cela. J'aime

m UN LIVRE LISTI

trop les situations risqaées pour avoir perda de vue celleci un seul instant.

MADAMS DE K0LÀN6B.

Alors?»., Alors... le voilà.

Il tire on petit Tolnme do Mn hdblt^

Qu'est-ce que c'est?

Le livre.

MADÂMB DE M0LAN6B.

Fontevrault, vous êtes décidément un homme impossible.

FONTKVRAULT.

Regardez comme il est joli... mignon et minoe à cacher sous un oreiller... relié en maroquin couleur citron, tranche dorée, dos à petits fers, filets sur les plats, doublé en tabis... sinet de trois couleurs... C'est Télégance et la séduction mêmes.

Oui, il a bonne mine.

FONTE VRAULT.

£h bien, Textérieur n'est rien en comparaison de l'intérieur^.. Ah! rintérieupf

MADAME DE MOLANGE.

Vous voulez me tenter.

FONTEVRAULT

Mei 1 je ne veux rien du tout.

MADAME DE MOLANGE..

Donnez-le donc, votre livre, puisqu'il faut a})solumftnt se prêter a votre fantaisie.

Page 1