‹ Saynètes et monologuesChapitre 5 sur 50 · VOYAGE · texte numérisé non relu

VOYAGE

PAR

U. CHARLES MONSELËT

PERSONNAGE

UN JEUNE HOMME (28 au)...

n n'y a pas à me le dissimuler : j'étais hier soir prodigieusement gris. — Que celui qui ne s'est jamais trouvé dans une semblable situation me jette la première bouteille 1

Comment le fait s'est-il produit? A un souper improvisé au café Anglais, voilà ce que je sais. Ensuite..* Ahl ensuite, mes idées sont absolument brouillées. — A partir d'un certain moment, je ne me souviens plus de ce qui m'est arrivé, mais plus du tout. Un rideau en forme de nuage est descendu sur ma mémoire, pareil aux rideaux d'entr'actes dans les féeries.

Il a dû cependant m'arriver quelque chose, bien des choses même; tout me le prouve : ma cravate gardée pendant mon sommeil, et surtout, ^ surtout I — ma figure horriblement fatiguée et pâlie. Deburau mâtiné de Kolla!

C'est du joli, en vérité! A mon âge, à vingt-huit ans, m'être laissé surprendre par le Champagne, comme un lycéen en vacances ! Cela n'a pas de nom.

Auprès de qui me renseigner sur les événements de cette nuit? Si j'interrogeais mon domestique? Fi I m'exposer à rougir devant ce garçon!.. D'ailleurs il ne pourrait tout au plus que m'apprendre l'heure à laquelle je suis rentré, et mon attitude en réintégrant ma chambre à coucher. Je la devine, mon attitude.

On prétend qu'avec un seul os, Cuvier se faisait fort de reconstruire un anima) antédiluvien tout entier, il me faudrait quelque chose d'analogue pour reconstruire mon existence pendant ces douze ou quinze dernières heures, — un ou deux îTï'îioes au moins.

Où les trouver ?

Ah! mes poches!..

Depuis mon enfance, j'ai gardé l'habitude û'y fourrer un tas de choses. Voilà le moment de me fouiller, — comme un coupable que je suis.

Je tremble... Que vais-je découvrir?..

11 foaille dans «on gilet.

J'ai introduit délicatement deux doigts dans la poche de cùté de m€tt gilet, — et j'en ai retiré mon porte-monnaie. Vide...

Pa]1>leul

11 ramasse s«i pardlesans»

En voulant ramasser mon pardessus, ma main a rmeontré mon portefeuille entr'ouvert, et d'où plusieurs papiers s'étaient échappés snr le tapis.

Le premier de ces papiers qui a frappé mes yeux, c'est l'addition du café Anglais.

Je tiens la pièce principale du délit. Grâce à l'addition, je vais apprendre tout de suite...

c Salon np 14 > J'en étais, sûr. C'est toujours att no 14 que j'opère.

Voyons le total... 820 francs. Peste l je n'ai pas mal été, à ce qu'il paraît.

Combien élions-noiis? Qui étions-nous? Me» amis habituels, cela est probable. Mais encore, lesquels?

Une inspiration! Ce menu, en trahissant leurs goûts, va me révéler leurs noms. Essayons de le déchiffrer.

huîtres 'portugaises. •» Ce sont celles que Lucien préf^e, et que l'on fait venir d'Arcachon tout exprès pour lui.

Laden étail ùooc du souper^ eda est dair. El d'un!

Potage à kt pwrée de gabier. — On je me trompe fort, on ce potage — c'est-à-dire cet ineendie — a été imposé par Maxime. Et de deux!

Filets de soie à let Jwnxille, — Je reconnais Fernand» on orléaniste parf

Cairmetom de H me» à Vorange, — Justement, Polastron est Rouennais.

Salade de légumes à la BxLSse. — Il est inutile de demander si Seménow était là.

Bombe à la cardinal.,.

De qui cela peut-ii bren venir?

J'y suis!.. Est-ce que Marcel n'est pas eoitsin du cardinal Donnât?

— Ainsi Lucien, Maxime, Fernand, Polastron, Seménow, Marcel — voilà ma table recomposée.

Ah çà, mais je suis aussi fort qu'Edgard Poê!

Il ramasse par terre des cartaa photegrcphi^

Y arait-il des femmes à ce souper?

Cela est hors de doute; ces photographies éparpillées l'attestent suffisamment.

Les soupeuses ont la rage de distribuer leurs portraits.

Voilà Henriette dans son costume de la Revue des Variétés. — Sourit-elle assez bêtement! Veux-tu te cacher!

Celle-ci est l'étemelle Jeanne en cheveux pondrésy regardant par-dessus son épaule, an risque d'attraper un torticolis.

La troisième... Ah! la troisième, connais pas.

C'est singulier 1

Elle n'est pas mal, la troisième : elle est même jdie. La tête est petite et toot à fait dans le sentim^it moderne : point de front, peu de nez, un soupçon de bouche. Rien que des yeux, mais ils sont superbes. Et les cils, donc ! C'est à croire qu'ils ont été repassés par Grévîn. Etîe est blonde — autant que la photographie le laisse deviner — et j'en suis

bien aise; je ne sais pas pourquoi, par exemple. Les petites boucles qui descendent et yoltigent sur son front doivent ressembler à de Tor en fumée.

C'est presque une enfant; dix-sept ans peut-être. Sa toilette est des plus modestes : une .robe montante, puritaine, mais qui n'en développe que mieux ce qu'elle doit envelopper. Exquise, la taille I Nos pères n'auraient pas manqué de la comparer à un roseau. Il faut avouer que nos pères n'étaient pas forts en comparaison.

Décidément elle est très-jolie cette fillette.

Je ne lui vois pas de bijoux aux oreilles ni de cercle au poignet. Est-ce à cause de cela qu'elle affecte un air de dédain? — Du dédain 1 Gela ne sait rien encore de la vie, et cela veut déjà paraître ennuyé. Elles sont toutes ainsi.

D'où sort-elle? Qui est-ce qui l'avait amenée là? C'était peut-être son début. Il est évident qu'elle était assise à mon lôté; en ma qualité d'amphytrion, je n'aurais pas permis qu'il en fût autrement. J'ai dû causer longuement avec elle; cela est certain. Qu'est-ce que j'ai bien pu lui dire? toutes les folies qui me passaient par la tête et par le cœur, sans doute. Je lui ai demandé tout ce qu'on peut demander à une jolie femme. Elle m'aura lefusé — ou ajourné. C'est peutêtre pour cela que je me suis grisé.

Résumons-nous : il y avait au salon n» 14 six hommes et trois femmes. Voilà mon personnel. Maintenant, qu'est-ce qui s'est passé? — J'ai les acteurs, mais je n'ai pas encore le drame. Continuons à voyager dans mon pardessus.

Il fouille do noareta.

Diable 1

Je trouve deux cartes.

La première porte ce nom et cette indication :

B. de Fayet'Moretf sous-lietitenant aux chasseurs à pied.

La deuxième :

Juki Buthot^ capitaine aui2*de ligne.

Qu'est-ce que cela veut dire?

Je ne connais pas tant de militaires que cela, moi.

Il y a une querelle là-dessous, une dispute, une rixe.

Ces deux cartes, — glacées et glaciales, — ont été assurément échangées contre deux des miennes.

Voilà le drame demandé : un duel, deux duels peut-ôtref

Mais des duels avec qui? des duels à propos de quoi?

Y a-t-il eu offense? — Je sais que j'ai un caractère insupportable quand j'ai bu. — Ai-je été le provocateur ou le provoqué?

Il me semble que la joue gauche me fait mai et qu'elle est plus enflée que l'autre... Oh! c'est une illusion!

Quelles sottes affaires me suis-je mises sur les brasi

Je crois distinguer quelque chose de tracé au crayon sur la première de ces cartes, celle da sous-lieutenant de chasseurs... Oui... c Dix heures, à Saint-Mandé. >

Patatras!

Un rendez-vous armé... cela est clair.

Gourons, il est peut-être temps encore l

Non, il n'est plus temps. — Onze heures et demie!

Je suis déshonoré.

Personne ne voudra me croire lorsque je dirai que je me suis levé trop tard et que j'avais mal à la tête.

Je n'ai plus la force d'interroger mes poches.

On ne sait pas cependant...

U fouille encore et attire on mouchoir*

Un mouchoir!

Très-fin. Une batiste aérienne.

Mais ce n'est pas un des miens.

Celui-ci porte à un de ses coins un tortil de baron.

so voyage: dans mes poches

Voilà que j'ai fait le mouchoir à présent! Je suis sur la roule du bagne.

ma tèle! ma tête!

Que fait là ce bouquet, à ma boutonnière!

Des petits pefoez^-à-moi qui ont fermé leurs yeux pâlis... tout fanés. ,. Le fil qui les retenait est à moitié dénoué.

Ce bouquet est trop modeste pour que je Taie acheté à une bouquetière. On a dû me le donner ou j'ai dû le prendre.

Oq me Ta donné. Cesl la contimuation de la légende de la petite blonde. ËMe me Fa donné, sachant que j'allais me battre... que j'allais me battre pour elle, sans doute.

Ouï... c'dst eelaf Ce doit être cela.

Mes appréhensions redoublent.

Tout à l'heure, )e voulais savoir; — maintenant, je crains de trop apprendre.

ie redoute de plonger trop avant dans mon pardessus.

Si, comme Arnal dans V Affaire de la ruj de Lourcine, f allais retirer mes mains pleines de charbon — ou de sang t

Ah! mon Dieu!

-. Quoi?

Ce pardessus... ce pardessus n'est pas le mien.

Non!.. Le mien est marron, et celui-ci est couleur raisin de Gorinthe.

Je n'ai pas voyagé dans mes poches, j'ai voyagé dans les poches d'autrui.

Mais aloi's... si ce pardessus n'est pas à moi, pas à moi le duel!

Pas à moi l'addition !

Pas à moi les photographies!

Pas à moi les cartes!

Pas à moi le bouquet!

VOYAGE DANS MfiS POCHES 5i

Je n'ai pas volé le mouchoir!

Sauvé, mon Dieu! sauvé!

Et mon roman de la petite blonde?.. Je le regrette» parole il*honneur.

Bahl -—je saurai son adresse par le photographe.

riH DU VOTAGK DANS MES POCBSt

LA

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