‹ ScandaleChapitre 3 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

— S'il en est ainsi j s'écria Lucien avec chaleur, il n'y aura pas d'excuses, dussions-nous encourir les ressentimens de Napoléon luimême. J'admets le soupçon en face le mystère ! mais n'y a-t-il pas des mystères de plus d'un genre dans la vie ? Le préfet saura tout. Je n'humilierai pas ma femme devant une...

Il ne dit pas le mot.

— Mais ne vous êtes-vous pas trop pressée de conclure? osai -je dire en interrogeant Adrienne. Etes-vous sûre que l'homme introduit dans ce kiosque soit, en dernière analyse, un amant?

Adrienne se leva d'un air de dédain.

— Sur de pafeils indices comme sur de pareilles questions, je n'en attends jamais davan-

tage! répondit-elle du ton le plus sec. De tels spectacles, et je dirai plus, de tels entretiens ne me semblent faits, sachez vous le dire, ni pour mes yeux ni pour mes oreilles.

Elle allait sortir.

Je la retins.

, Un détail épisodique de ma conversation avec l'ancien Chartreux qui m'avait épargné les plus fâcheux inconvéniens d'un orage au milieu des magnificences alpestres , venait , comme par enchantement, de prendre flamme dans ma mémoire. La réminiscence est un germe perdu que la lumière de l'occasion féconde. Machinalement, sur le point de quitter le Chartreux, j'avais parlé de Verceil, but démon voyage. C'était son berceau natal; je présumai tout naturellement qu'il me don-

nerait quelques détails sur la ville. — Hélas ! me dit-il en riant , bien que je l'aie traversée trois fois dans les circonstances les plus mémorables de ma vie, c'est cependant la seule ville d'Italie que je ne connaisse pas du tout. La première fois n'a pas besoin de justification, je pendais au sein de ma nourrice j la seconde, je portais un bandeau de parlementaire ; la troisième, un profond sommeil avait vaincu ma préoccupation, tandis que j'allai§ en chaise de poste rejoindre ma sœur, à peine âgée de dix ans, dont la noblesse piémontaise célébrait les fiançailles à Turin. Bref, à seize années de distance, qui suffisent pour changer en veuve une fiancée, comme un clairvoyant en aveugle, j'ai traversé Verceil tout à loisir, en barque, il n'y a pas un mois; mais, pour me refuser à vous en esquisser l'itinéraire, je n'ai même pas l'excuse de vous dire qu'il faisait nuit, puisque mon guide, au lieu

de me mettre au désespoir, s'extasiait sur la magnificence du clair de lune!...

Le souvenir de ce propos passa comme une série de vignettes dans mon esprit.

Je m'écriai :

— Je gage que ce devait être un aveugle, et je suis sûr que c'était son frère!

Puis, en me fouillant : 0

— La lettre que je dois remettre de sa part à la comtesse en est la preuve.

— Ah! reprit Victor en se frappant le front, le secret de cette entrevue tient indubitablement à des intrigues avec la cour de Rome!

Ejt les visions d'imposture évoquées autour de la comtesse de Montalte s'évanouirent aussitôt dans toutes les âmes. Adrienne, confuse, adhéra , non sans hésiter, à la réparation devenue nécessaire, et que Lucien sollicitait avec instance ; l'enthousiasme fut plus fort que le scrupule, et, dés que l'engagement formel eut été pris, la jeune dame qui se trouvait des nôtres, sans que je la connusse encore, s'emparant av«c vivacité démon hras, me pria, dans la joie de ce succès inespéré, de l'accompagner sur-lg-champ chez la comtesse.

— Ah ! s'4çvi^ Lucien qui na' embrassa , le bonheur me revient avec ta présence.

J'entraînai Victor de P^'*'* • je le pris un instant à part.

L'incident que j'avais éventé pendant mon

séjour à l'auberge ne parut pas le prendre au dépourvu.

— Le domestique et le maître dont vous donnez des nouvelles sont depuis long-temps surveillés, me dit-il; on sait leurs rapports avec des cerveaux brûlés de ces lieux et des environs.

Mais au détail du rendez-vous sous l'arche du pont de Verceil, Victor tressaillit. Il embrassa la belle personne qui m'attendait, me la désigna comme sa femme, et nous quitta.

J'eus, avant d'arriver au château de Montalte, quelques détails sur le ménage de Lucien et d'Adrienne.

— Victor m'avait fait l'éloge de leiir union, me dit la jeune Piémontaise ; il ne sait plus

lui-même qu'en penser. Ne manifestez pas, je vous en prie, que vous en sachiez quelque chose. On peut tout réparer, j'imagine; mais cette malheureuse méprise d'Adrienne aura déchaîné bien des orages. Que n'a-t-elle parlé plus tôt, pour éviter des éclats domestiques , et s'ôter jusqu'à l'apparence d'un caprice inexcusable ! L'intérieur de nos amis résisterat-il à cette crise ? Les procédés ont dégénéré de part et d'autre. Je crois Adrienne ulcérée sans retour contre Lucien, que, s'il faut tout dire, elle a poussé cruellement à bout.

La comtesse de Montalte nous reçut avec empressement. Elle était sur le point de se rendre à vêpres. Rien qu'au style de ses traits austères et fins, je reconnus en elle la sœur de mon Chartreux. Elle me remercia bien afl^ectueusement de la lettre que je lui remis. Les deux femmes, qui s'abordèrent avec affec-

tion et pétulance, me quittèrent un moment, puis m'appelèrent enfin dans leur conciliabule. Elles étincelaient de joie; les larmes dont leurs yeux brillaient prouvaient assez combien elles se sentaient heureuses de mettre fin à des animosités dont elles envisageaient avec effroi les conséquences funestes. J'expédiai sous leur dictée un avis au directeur du spectacle, avec l'autorisation de faire imprimer sur l'affiche du jour même que la comtesse de Montalte se rendrait au spectacle avec tous ses amis.

Quatre courriers, messagers de cette nouvelle, partirent pour les alentours.

— Je sais , me dit-elle en me présentant la main, que vous êtes le premier et le plus essentiel de nos messagers de paix. Nous irons à l'église ensemble.

Ilfk vm PLÈCHE DE MOINS.

Nous nous y rendîmes à pied. Ce fut une promenade. On traversa le pont. Des laquais portaient le livre de la comtesse et des coussins de velours à glands d'or. Pour tous ceux qui nous rencontraient, les marques d'amitié que la comtesse prodiguait à l'amie d'Adrienne proclamaient assez haut la franchise d'une réconciliation que l'on voulait rendre authentique, he long du chemin il y eut des visages surpris et mécontens , des cris de satisfaction qui se répandirent. La diversion espérée se manifestait avec la vivacité de la fougue italienne; et, comme nous le sûmes bientôt, le prédicateur, qui, dans l'intention de s'opposer à des projets de furieux , comptait ce jour-là stigmatiser énergiquement les colères , changeant tout-rà-çoup le texte de son discours , se proposa d'improviser sur le pardon des injures. Victor me rejoignit dans la foule. Il m'apprit en m'entrainant chez Lucien que

l'aubergrste, mon compagnon de voyage, était sous de triples verroux en prisop. Un faible attroupement de conjurés avait d'abord essayé de le défendre ; mais le bruit de la nouvelle pacifique , en se propageant de toutes parts avec la rapidité de l'éclair, cbangea les dispositions de la multitude et dissémina les auxiliaires timorés des turbulens. Les plus aventurés prirent la fuite ; les autres, spéculant sur leur discrétion antérieure, en dépit de sa transparence, mirent d'autant plus de faste à se réjouir de cet accord inattendu, qu'ils se sentaient sous le coup d'un signalement , à la merci des faux frères ; et ces derniers devaient en effet se produire, car on signala des dépôts d'armes, et trois hommes qui n'attendaient plus que le moment du signal pour sonner le tocsin furent saisis dans la tour de l'iiorlofîe, où le sacristain les avait cachés. Le mouvemciit s'éparpillait au moment de s'ac-

complir. J'étais la bulle d'air éclatant dans le moule du fondeur et faisant éclater l'œuvre. Une étincelle renferme un incendie ; mais on la noie dans une goutte d'eau. Des riens font avorter des événemens que des riens ont mis au monde.

L'Italie ne fait pas toujours ses Pâques; une insurrection échouait.

Lucien ne put se trouver un seul instant avec moi pendant tout le reste du jour. Il se devait, ainsi que Victor , aux nécessités officielles du moment.

Adrienne ne se montra pas davantage, et je n'osai chercher à me rapprocher d'elle. Elle s'occupait de sa toilette pour la solennité du soir. On me désigna pour logement lebelvéder, qui planait sur l'ensemble des rives au point

culminant d'une vallée dont les eaux de la Sésia baignaient les contours. Sans déployer la splendeur aristocratique du parc des Montalte, la demeure de mes amis, comme la plupart des propriétés italiennes , était enrichie de nobles jardins échelonnés en arceaux de verdure sur des terrasses dont les cascalelles s'épanchaient de leurs parois de marbre en nappes damassées de lumière et d'ombre au milieu d'un luxe inouï de statues. Elle semblait une de ces brillantes villas romaines où les triumvirs se reposaient dans les délices de la poésie après avoir ensanglanté l'univers. Je m'y promenai seul et rêveur, distrait par tous les bruits, impatient d'éprouver ou d'émousser le tranchant de ce glaive que la destinée suspendait en se jouant au-dessus de mon front. Je respirais une atmosphère nerveuse. Le temps m'excédait. L'espace de la vie, quoique si misérablement abrégé par des agitations sté-

fSB UNE FLÈCHE DE MOINS.

riles, prête encore à bien des remplissages.

L'heure du spectacle arriva. Toute la ville était sur pied. Les équipages traversèrent une foule immense ; et , comme les derniers feux du soleil, prêt à disparaître dans les montagnes, teignaient de pourpre le plus pur de tous les firmamens, le peuple, avide et passionné, nous salua de ses applaudissemens jusque sous le vestibule où l'on se rencontra. Lucien donna sa main à la comtesse ; je pris la main d'Adrienne. Adrienne ne me regarda pas, mais je la sentis tressaillir. J'évitai de provoquer des émotions qui pouvaient compromettre notre sang-froid. En arrivant dans la même loge , devant ce concours prodigieux de témoins dressés de toutes parts dans le parterre, à la lueur multipliée des mains de bronze qui déployaient de riches candélabres sur une triple guirlande de femmes couronnées de

fleurs, les deux ennemies se donnèrent le baiser de paix, et les bravos de l'assemblée les entraînèrent à la récidive. L'orchestre exécuta la Marseillaise, que des milliers de voix accompagnèrent. Pendant toute la durée du spectacle, les moindres allusions favorables à la France furent saisies avec une sorte de fureur, et d'une voix émue, dans un des entr'actes , la femme de Victor invita ses compatriotes au bal que l'on préparait chez Lucien, acte de confiance qui confondait deux souvenirs opposés dans une fête pacifique, et fermait magnifiquement les hostilités comme on les avait ouvertes.

Dispensez-moi, Monsieur, du récit de ce bal. Si je m'y mêlai, ce ne fut qu'à l'imitation du criminel entraîné par la charrette vers l'échafaud, et qui subit, en se révoltant contre le vertige, les turbulences de la foule éttnt les

cris et la joie ne sont pour lui que des outrages. Ces lumières suspendues dans le feuillage des arbres, ces barques, pavoisées de banderolles, se croisant au cours du fleuve avec des bruits de mandoline et des chants, les rires et les gaies reparties du banquet, les tourbillons voluptueux de la danse, volupté que l'on savoure avec fureur en Espagne, avec tant de charme et d'art en Italie ; tout cela sous un de ces firmamens riches de constellations étincelantes, mais dont la sécurité divorçait avec mes douleurs, semblait aigrir au fond de mon âme des pressenlimens que mes souvenirs ultérieurs enveniment encore. Je n'entends plus les harmonies d'une fête sans me demander avec ironie combien il y a de tortures améres prêtes à crier grâce sur ces lèvres que l'urbanité fait sourire, sans risquer une supposition sinistre sur le nombre de danseurs qiji risquent des madrigaux à des oreilles

UNE FLÈCHE 1)F MOlîVS. 101

ornées de diamans , en songeant que dans une heure ou deux ils auront à se brûler la cervelle. Je ne sais quel est le poète qui^ sans doute pour effrayer des enfans, faisait succéder tout-à-coup des tètes de morts et des os de squelettes à l'éclair brûlant de ces regards, à ces carnations satinées et lumineuses, tout en leur conservant le prestige de la coquetterie, l'éclat des parures et le mouvement animé des quadrilles. La mise à nu de nos âmes offrirait quelque chose de plus effroyable que ce charnier.

Enfin cette vision fantasmagorique s'évanouit aux premiers feux du jour. La danse redoublait de furie au moment d'expirer. Lucien reconduisit la comtesse ; elle remercia ses hôtes et disparut avec sa voiture.

J'étais à l'affût de ce moment. Je me croi- II. 11

sai rapidement dans un vestibule désert avec Adrienne. Elle étendit le doigt vers une pendule brisée dont l'aiguille était arrêtée sur l'heure de minuit.

— Ce soir! me dit-elle.

Puis, elle disparut à son tour. Lucien rentrait.

Lucien brûlait de me prendre à part ; il m'entraîna vers le jardin.

Lorsque nous fûmes à quelque distance :

— Ta promptitude à te rendre ici m'oblige, me dit-il ; mais je te vois triste; et, d'avance, j'en suis navré pour ma sœur et moi. N'importe : sois franc comme je le serai. Je ne (e demande pas le dernier mot d'un secret qui

ne serait pas à toi seul. Réponds seulement à cela : Est-il vrai que tu sois lié par des engagemens qu'il ne t'est pas permis de rompre? Adrienne me l'a déjà dit. Comment le saitelle ?C'est ce que j'ignore. Elle se réserve même de te pousser à bout dans le cas où tu traiterais d'imposture sa conviction à cet égard. Ce matin encore, nous avons eu l'altercation la plus violente. Les femmes, mon ami, sont inexorables sur le chapitre des mœurs, et fort souvent leurs susceptibilités se créent des fantômes. Laissons ces susceptibilités. Je ne tiens qu'à ta bonne foi. Tu ne voudrais pas faire le malheur d'Eugénie?

— Ta femme a dit vrai, lui répondis-j,e.

11 me pressa douloureusement la main , et nous cheminâmes quelque temps en silence. 11 ajouta :

— Mais comment se fait-il qu'Adrienne ait pénétré ce mystère lorsqu'il m'est échappé?

— Ce serait tout te dire, Lucien ! Permetsmoi de ne pas rompre le silence.

Il n'insista pas.

Après avoir passé la main sur les plis de son front , comme pour en écarter un dernier nuage, il reprit :

— Eh bien! n'en parlons plus. J'aurais dû me douter, lorsque tu refusas de nous suivre, qu'une liaison mystérieuse .t'arrachait à tes meilleurs amis. Les passions ne procèdent pas autrement. Tu as manqué de confiance, et j'ai manqué de pénétration ; c'est que je ne songeais qu'à ma sœur. Adieu mon rêve ! Pardonne-moi d'avoir embarrassé ton amitié

par une maladroite proposition de mariage ; je la reprends, quoiqu'à regret. J'espère du moins que ta franchise calmera les animosités d'Adrienne. Je dois te l'avouer : ma femme triomphait déjà de la cerlitude qu'il n'y avait rien de sacré pour toi dans le monde, et que tu te jouerais de tous les freins. Elle y voyait, par suite , un avenir de misère et de larmes pour Eugénie. Ne lui en veuille pas, Auguste! Dans ses vivacités contre toi , sachons nous dire qu'elle portait la sollicitude et la conscience d'une sœur , l'esprit de corps de son sexe, et, peut-être, la jalousie d'une femme, toujours inquiète de l'autorité qu'un tiers peut prendre sur son mari. Nous la désarmerons, comme cela s'est déjà fait mille fois lorsqu'il s'élevait quelques nuages au milieu de nous. Repose-toi sur mon habileté du soin d'en finir avec ces mésintelligences.

Pas nn mot de plus ne fut prononcé de part et d'autre à ce sujet. Tout le reste du jour, Lucien se montra morose , et cependant quelques amis vinrent,attirés par la nouvelle de ma présence à Verceil. Le procureur impérial, Victor de P***, fut des nôtres ; il promit cordialement d'appuyer auprès des autorités françaises le choix de Lucien , pendant l'intérim obligé de son voyage à INaples. Du reste , la conversation , comme celle de toute l'Europe à cette époque , roula sur l'inépuisable texte des projets et des merveilles de cet homme qui confisqua dix années de l'histoire au profit de son nom. Je paraissais écouter, j'étais livré par l'impatience aux pressentimens de ma position , soumis, comme dans un courant magnétique, aux spasmes inaperçus dr'Adrienne, qui souriait en souffrant, respirait une rose, et me ramenait à la prudence avec des regards d'effroi.

UNE FLÈCHE DB MOINS. itff

La journée me parut tout ensemble ei bien longue et bien rapide ; elle pesa comme une éternité sur mon ejprit, et je me sentis atteint par l'épouvante lorsque nous en eûmes touché le terme.

Quelque chose d'inconnu s'ouvrait devant moi. Le doute creusait mon cœur, et ma réflexion s'y perdait au milieu d'une obscurité profonde. Dans une conscience qui se sent, dégradée, tous les pressentimens sont funestes.

Mais lorsque l'on ne veut pas périr, on devient féroce.

A force de me consulter sur ce mystère qui m'échappait au moment de le saisir , je l'avais façonné, ce mystère, d'après le moule de mes doutes , à l'image étrange de ma fantaisie. Je

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supposais Adrienne coupable envers moi, ne fût-ce que pour me fournir une occasion de lui devenir nécessaire. Je l'asseyais, à son insu, pour ma revanche, sur la sellette que sa main impérieuse me désignait. Son embarras m'eût sauvé du mien. On attend avec plus de confiance les reproches d'une femme contre laquelle on en prépare. En faisant aujourd'hui le relevé de mes suppositions, j'en éprouve un redoublement de honte.

J'allais, Monsieur, j'allais chercher des suites à des calomnies indignes de créance, et dont, à coup sûr, tout ce que je vous ai dit a suflisamment fait justice. Prenez pitié de ma folie ! Je jetais une pourpre de héros sur les épaules de ma lâcheté. Je me proposais d'être ffénéreux!...

L'imagination, quand nous la livrons à notre égoïsme, se plait à procréer des infamies.

Étrange rêve Des beaux esprits l...

Ils disent qu'Eve Est notre élève, Et qu'elle a pris L'homme pour maître ; Lui qu'on sait être Fier de se mettre A ses genoux, Et de souscrire Pour un sourire Aux moindres goûts De son idole, Qui le désole Aux yeux de tous !

R. B. {La Femme.)

lie mystère.

Sur le minuit, la maison était plongée dâti* le repos. Pendant près d'une heure , à ffi* fenêtre , appuyé contre la balustrade à rosace de fer et cherchant à saisir le cri léger que fait le sable lorsqu'il est foulé par un pied de femme, j'écoutai les mélodies mystérieuses du feuillage et de la rivière qui frémissaient de concert aux alentours. Le choix et l'isole-

ment du pavillon assurait la sécurité d'une entrevue. Jeté, dans un intérêt de mystère, à l'extrémité de la ville , ce pavillon occupait le dernier plan du jardin, et des massifs d'arbres, percés de sentiers capricieux, le dérobaient au principal corps de logis, comme un rideau. Non loin de moi, gonflée par les dernières pluies du printemps, fugitive échappée des Alpes, la Sésia, pesante et noire, courait sous une avenue d'érables, réverbérant çà et là, dans ses méandres déchaînés à travers les prairies , les vives lumières de deux ou trois cabanes de pêcheurs. On pouvait évaluer l'entraînement et la rapidité de son cours à la vacillation précipitée de ces prolongemens de flamme , au sifflement de l'eau qui s'aiguisait en écumant contre les cailloux de la grève. Festonnées de mélèzes qui s'accusaient fortement dans l'ombre, des montagnes enfermaient de leur dentelure mélancolique le bas- 's

sin endormi de cette vallée. Après trente ans , monsieur, cet endroit, ce site et ses harmonies, sépulcre de deuil que l'imagination ferme sur moi lorsque j'y songe, m'occupent avec autant d'intérêt et de terreur que si j'attendais encore Adrienne. Le temps, qui ne respecte rien , épuiserait sa force contre mes souvenirs. Le plus inexorable de tous les bourreaux, c'est la mémoire.

Enfin, j'entendis Adrienne , je courus à sa rencontre. Elle était haletante et glacée, deminue, comme n'ayant pas eu la patience de reprendre ses vêtemens , après le renvoi de Victorine sa femme de chambre. Elle me repoussa , se réfugia dans le pavillon, m'attendit , ferma la porte , et mit brusquement les verroux; puis, brisée , comme au dernier effort de son courage ^ elle se jeta sur le pied du lit , les lèvres ouvertes et desséchées, avec

17& LB J^TSTÈBE.

un râle de fièvre, comprimant du poids de ses deux mains des palpitations qui l'étouffaient et qui me firent peur.

Je m'étais approché d'Adrienne : ses doigts, électrisés par une émotion de mépris, évitèrent le contact des miens, comme s'il en fût sorti des étincelles. Un frémissement d'ironie passa dans tous les muscles de son visage, et Texp ressionde son sourire me glaça comme un affront; c'était la joie du triomphe à sa plus radieuse expression d'emportement. Rien ne pourrait rendre les modulations de cette voix passant tour à tour du sarcasme à la fureur, et de l'indignation au désespoir. Trois mois de torture éclataient.

— Vous pensie* ne plus me revoir! ditelle. Et, en effet, il serait commode pour les hommes que l'on se résignât dans le néant de

l'abandon, saufà se noyer, n'est-ce pas? lorsque l'on ne saurait plus que vouloir et que

faire ! Oh ! non , non , vous êtes à moi ,

voyez-vous; et je ne me suis pas abandonnée sans vous étreindre. Nous resterons ensemble dans ce nœud de fer, dussions-nous y perdre à la fois et du même coup l'estime des autres avec notre vie. — Mais est-ce que tu ne comprenais pas , Auguste , combien c'értait une effronterie de tête folle, un projet sans avenir et sans issue , que celui de te marier de mon vivant ! et de te marier avec la sœur de Lucien, comme pour mieux ajouter à l'obstacle que le monde et les lois du monde éléve-

raien t entre nous deux ? — Te marier !

lorsque suivant des probabilités qui changeraient mon avenir, et dont la certitude seule pèse de tout le poids d'un crime sur mes lèvres, mon mari ne traînera peut-être pas long-temps encore une existence délabrée dans

un corps éteint! Te marier, Auguste ! pour que je me trouve en face de ta femme, comme tu t'es trouvé toi-même en face de mon mari ! pour prolonger, pour perpétuer cet opprobre ! pour que, tour à tour libres à contre-temps, nous ne puissions jamais être unis que par la honte et dans les ténèbres ! — Ah ! — Je ne puis jurer que tu l'aies jamais voulu ; mais , lorsque je le suppose, j'y vois un horrible témoignage du mépris que tu me portes , et je me sens capable de tous les partis extrêmes. — Ne cherche pas à me répondre. Les rôles sont changés, ici! C'est moi qui veux. — Tiens! au moment de notre départ, je ne sais quelle voix murmurait à mon oreille que tu ne songeais nullement à me rejoindre, et que tes protestations sur ce point tendaient uniquement à me voiler un mensonge ! . . . — Us ne savent que mentir, mentir, et mentir!... Parce que, lorsqu'ils sont là , notre faiblesse est de les croire !

LE MVSTKRE. 177

— Mais, une fois loin devons, malheureux, vous ne vous représentez donc pas combien nos têtes fermentent; combien, dans les taches que notre faute a fait jaillir sur les lambeaux déshonorés de notre conscience, nous découvrons de motifs pour craindre les suggestions de votre mépris?... La moins rusée vous devine alors : elle a, dans sa vigilance alarmée, le pressentiment des inspirations dont vous êtes capables pour vous débarrasser d'elle.

— Affirme donc que tu n'as pas voulu mon exil ! et que tes conseils n'étaient pour rien dans le mystère que Lucien me faisait de ce mariage!... La destinée de cet homme est d'être ton jouet ! — Ah ! je suis une infâme ; mais je ne connais pas de nom pour toi. — Lorsque j'ai tenu le fil de tes ruses, et que j'ai mis la main sur les projets en pénétrant pas à })as dans cette intrigue souterraine , j'ai pu juger,

trop tard sans doute pour mon âme perdue , 11. 12

ce qu'il y avait de duplicité dans le même homme ; d'abord mendiant à deux genoux les caresses et la pitié d'une femme ; puis dressant mille pièges à cette pauvre femme pour en finir avec elle après en avoir tout obtenu. — Vous êtes des lâches ! — Tant de fausseté me soulève. — Souvent, lorsque je suis lasse de moi, je voudrais être divulguée; je voudrais être connue pour ce que je suis ; mais que vous fussiez aussi connus pour ce que vous êtes ; et que Ton sût enfin de quelle fange sont pétris les serpens qui rampent à nos pieds pour se glisser dans nos âmes. Je voudrais que les malheureuses tentées de croire à votre amour fussent averties que vous ne cherchez tout au plus entre leurs bras que la primeur d'un crime pour un assouvissement impur, avec l'arriére -pensée de ne vous inquiéter ni de leurs douleurs ni de leur avenir, et de fuir pru* demmentau jourde la responsabilité. — Oui ! je

remercierais Dieu de mon châtiment s'il pouvait ouvrir les yeux à toutes les femmes. — Qu'est-ce que je puis avoir à craindre ?di^? La flétrissure publique !.. le pardon! . . la mort ! , . — Mais , avec la mort, j'en aurais plus tôt fini ; et j de manière ou d'autre , il faut bien en finir. — Le pardon!... Lucien n'essayerait même pas de me l'offrir. Si bas que je puisse tomber vis-4-vis de tous , je ne crains pas de tomber jusque là dans son estime. — La flétrissure publique!.^. Eh bien, tant mieux, Auguste! car je deviendrais un exemple ; et plus la flétrissupe seyait éclatante, plus j'épargnerais de hontes à toutes les misérables que l'éclat démon exemple ferait trembler. — A la suite de ces mystères où nous laissons notre repos, où nous altérons notre caractère et nosmœurs^ n'est-il pas vrai que notre désespoir, pour, vous autres hommes, n'est qu'un objet de risée?... Ce n'est pas nous que vous redoutez ; parce que ,

toutes, tant que nous sommes, le respect hypocrite d'une vile considération nous prosterne

et nous résigne au silence! Et d'ailleurs,

pour engourdir les élancemens du remords , tristes créatures dénuées d'énergie , n'avonsnous pas l'opium du vice et son ivresse?... — Après cela, que vous reste-t-il à craindre? l'épéed'un vengeur?... Eh! mon Dieu! si pusillanime que soit le dernier des hommes, est-ce qu'il ne sait pas trouver dans l'occasion, ne fût-ce que pour une minute ou deux, un faux-semblant de bravoure dans sa vie ; ruban dont il orne sa boutonnière pour* objecter à tout venant qu'il a fait ses preuves ! — Mais ce que vous redouteriez à coup sûr (car ce ne peut être rien de tout cela), ce serait le sacrifice désespéré d'une femme qui, se rattachant avec fureur à de vains sermens échangés dans le contrat du parjure, n'attendant rien, ni de la résignation, ni du vice, ni de l'épée

d'un vengeur, se dévouerait implacablement à l'opprobre, afin de l'étendre sur l'avenir de tous les ingrats ; qui vous marquerait au front; qui divulguerait au monde la lâche politique de vos pareils; qui dirait ce que vous réservez à vos dupes; et conune, après l'abandon , vous calculez sur l'impunité, grâce à l'isolement de notre faiblesse. — Je puis cela, moi ! j'y ai réfléchi, long-temps réfléchi. Durant ces longues nuits que je me suis faites , lorsque je sens au fond de la tète le ver qui me ronge le cerveau , au lieii de me frapper comme une folle et de mordre mon oreiller pour étouffer mes cris , je pèse deux destinées, Auguste ! Ta destinée, ma destinée ! — N'aurez-vous de persévérance , dites ; que pour nous perdre ? Et votre courage, ardent à la poursuite, n'a-t-il plus d'haleine après la victoire? — C'est le moins, j'imagine, que le complice ait sa charge, et que notre faute nous réserve des droits sur vous. — Dans les

lois OÙ l'on met tout ce que l'on ve^t, cette prévoyance ne serait pas de luxe, il me semble. Eqfin , quel recours nous est permis lorsqu'un événement imprévu nous accable? S'il en était d'autre sorte, pourtant, au lieu 4e reculer devant les suites d'une faute , vous reculeriez devant la faute ; ce qui serait autant de gagné pour les mœurs. -. — Est-ce que nous allons vous cbe^cher, nous ? — Ah ! vous nous fermerez le monde , parce que nous vous aurons ouvert notre âme ! Et, rien qu'avec du silence , vous étoufferez nos prières dès que cela vous semblera bon ! . . . Erreur, messieurs ! j'entreprends de changer tout cela. Il est bien , il est salutaire de signaler à l'indignation des, âmes crédules vos passions sans reconnaissance et sans lendemain, qui ne se fatiguent jamais de notre désespoir, et qui s'effacent tout-à^coup devant la perspective d'un abime, au moment où l'on s'abandonne à leur appui. —

Je suis fière de me dire, Auguste, qu'à la suite de cette lutte où ton défi m'engage , il y aura pour tous les deux une égalité de dégradation sous un niveau d'infamie; et que cela ne tient qu'à moi. — Mais il n'y a donc pas de femme qui ait pensé à cela; pas une qui se soit mis bravement un écriteau sur le front, avec le nom de son amant , comme on ie ferait pour le nom d'un mari légitime dans le cas de divorce , de sorte à pouvoir crier sur le seuil de toutes les portes où vous frapperiez désormais : — « Repoussez ce lâche dans la rue , et » qu'il y reste. Fermez-lui votre famille et votre » pitié. Ce n'est rien qu'il soit sans principes : » il est sans entrailles. Tout homme doit lui » refuser sa main ; toute femme doit lui refuser » son cœur; car cet ami n'est pas autre chose » qu'un adBoit libertin , et cet amant n'est » rien de plus qu' un froid scélérat ...» — Ce rôle me semble pourtant facile à prendre, Auguste!

il y aurait une sorte de grandeur à l'oser. — Pour notre sexe , on a fait la vertu bien dure , et l'on ne reconnaît pas de milieu. Je veux protester, moi ! Je veux que ma chute serve au redressement de l'odieuse morale qui se révolte de nos faiblesses en souriant à vos lâchetés ; qui vous fait tyrans, qui nous fait esclaves; qui vous dispense de tous les freins ; qui nous arrache brutalement tous les pardons. — ■ Se tuer?... Je l'ai voulu plus d'une fois. Mais à quoi bon?... On se venge!!! — Il faut se dire que la cause d'une seule est la cause de toutes.

— Faire rougir les hommes, ce serait neuf!

— Songes-y donc , Auguste ! Ce moment est décisif. Je suis trop prémunie contre de vains mensonges pour que tu tentes encore. d'y recourir. Si mon exaspération t'effraye, au moins , en cherchant à me démontrer que ta conduite dépendait de la persécution des circonstances plutôt que d'un parti pris froide-

ment prémédité , tache de m'inspirer la certitude qu' Ad rienne, pour te rappeler, pouvait se dispenser d'employer la menace î . . . Oh ! j'ai besoin de te croire; car, depuis trois mois, surtout, mon ami, je crains ton oubli, je crains les regards de Lucien , je crains les emportemens auxquels je me livre!...

Elle s'interrompit; elle vint à moi d'un pas vif et mystérieux, ror;ardant à droite, à gauche, comme pour interroger le silence; puis me brusquant les mains en élevant sa figure contre la mienne, elle ajouta d'un son de voix sourd qui me bouleversa jusque dans les entrailles ;

— Je suis enceinte !

Aux cris d'Adrienne, à sa volubilité, je n'avais pas répondu jusque là. Qu'opposer, en effet, aux doutes impétueux d'une femme

186 LE UYSTÈBB.

qui croit que l'on arrange la vie à volonté, qui ne songe pas à faire la part de l'imprévu , qui nous reproche ce que cet imprévu bouleverse, ajoute ou retranche dans nos projets ? Il y a des apparences si malheureuses que c'est folie de s'en disculper ; le temps seul y peut quelque chose, la bonne foi n'y peut rien. J'étais enveloppé comme d'une conspiration. Je ne me sentais plus, vis-à-vis des événemens, que l'esclave et le jouet des volontés de l'à-propos. Consulté, dans les bureaux du ministère, sur la capacité de Lucien, j'en avais chaudement fait l'éloge; d'où cet emploi dans le Piémont, que, sur la foi d'un hasard indiscret, Lucien s'imaginait tenir directement de ma sollicitude. S'il est un lieu commun , cependant , c'est que Napoi*' à^on savait choisir ses hommes. J'avais espéré ce hagard plus que je ne l'avais appelé; le complot ne venait pas de moi-même. Et

quant à ce mariage , contrariété funeste au sein de tous nos embarras, ne çoncevra«^t-on pas que, abusé par ce désenchantement du monde qui, par degrés, concentrait ma vie dans la sein d'une famille obscure, Lucien , tranquille sur mon honneur et fier de la vertu de son Adrienne , devait tout naturellement chercher l'explication d'une pareille métamorphose dans les regards timides d'Eugénje? Nous avions sans doute, Adrienne et moi, par un coup de tète, aidé fatalement à la méprise; mais cette méprise s'offrait, en quelque sorte, comme l'explication légitime d'un changement dont j'avais du cacher le secret. Dans ma conscience, si toutefois je puis user de ce mot, Adrienne seule devait me dicter ma conduite. Pouvais-je, après tout, jurer (lorsque l'on est coupable, on se perd dans une forêt de soupçons) que l'esprit de Lucien fût exempt de doutes, et que ce mariage avec sa sœur ne de-

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vint pas aussi, dans sa politique, une diversion habile à dessentimens dont il aurait pris secrètemerit alarme? Parfois, la tête dans les mains, ici même et sur ce banc où nous sommes, je me suis avoué, monsieur, que l'événement qui me rayerait de la destinée d'Adrienne comme une erreur , serait pour l'un et l'autre un secours du ciel, et que nous ne devions pas conserver le droit de nous entraîner dans une fatalité commune i Mais, dans le choix de l'événement, je n'osais relever les yeux vers Eugénie; car, de ce côté, ce n'eût été qu'une faute de plus. Ainsi ballotté par mille pensées contradictoires, je devais attendre et j'attendis. Ma conduite paraissait équivoque, je n'y pouvais rien.

Mais la dernière parole d'Adrienne changeait tout, et me précipitait dans une révolution. Je perdais pied comme pour une chute in-

finie. Je n'avais plus à discuter contre ces vains rafïinemens de vengeance dont elle se berçait dans une joie cruelle. Elle était enceinte ! 11 fallait fuir; il fallait tout préparer pour cette fuite. Je m'attachai résolument ^ cette idée, je ne vis plus que cela.

Enceinte!... tîfivr, ni,

Il n'y avait pas à balancer !... Dans les circonstances exceptionnelles où se trouvait Adrienne, nous n'avions pas même, bêlas ! la ressource de ces lâcbetés et de ces supercheries vulgaires qui s'accomplissent lous les jours dans une foule de ménages.

Récapitulez ce que je vous ai dit à l'égard de Lucien pour m'épargner sur ce repoussant chapitre l'ignominie des détails.

Et, spoûlanémenl, sur cette révélation, je traçai le plan d'un projet de fuite, en avisant âU moyen de réaliser des ressources ; en déài-' gnant, sauf uû plus ample informé, le point sur lequel hous nous cacherions d'abord à tous les yeux. Adrienne m' écoutait, abân-^ donnée dans mes bras, comme brisée de ce qu'elle avait dit; mais l'ardente fixité de son regard, où je pensais trouver encore du doute, me déconcertait à chaque instant, comme une objection que je cherchais à deviner, et que je m'efforçais d'exprimer pour la réfuter avec chaleur. Dans ce plan désordonné, qui prouvait plus de zèle que de prévoyance , je me heurtais à des contradictions sans nombre, à des difTicultés inouïes, et, pour ménager tout, je risquais tout; de même que dans une tempête étt plein Océan l'équipage intimidé jette précipitamment ses vivres à la mer. En exécutant ce ^tie je proposais, nous nous

serions fermé le monde , ôté le riepos, voués à la peur , sans épargner une seule amertume à Lucien, et, ce dont Adrienne ne voulait à quelque prix que ce fùt^ en soulevant contre nous un horrible scandale. Je me débattais en vain contre cette fatale Conclusion qui triomphait de moi par ma propre franchise. Le regard de la triste femme me le disait,, et je le compre-^ nais bien comme eliej mais, dans un péril sans répitj tous les partis ont leur fatalité, et l'on n'accomplit jamais une révolution sans de violentes secousses; le problème, c'est de ne pas y périr.

Lorsque j'eus tout dit, elle laissa tomber froidement un mot.

— (c Le divorce! »

Comme application, le projet de divorce

offrait sans doute une foule d'inconvéniens qui se rencontraient également dans le projet de fuite ; mais il nous assurait des avantages que la fuite ne présentait pas. D'abord une retraite pour Adrienne, où l'on pourrait, avec de la prudence et de l'or, envelopper deux secrets, celui de notre faute, et celui des suites de notre faute. Pour le cœur de Lucien , divorce ou fuite , le coup était le même, le choix du crime indifférent. Sur ce point, il ne fallait pas s'abuser ; mais lorsque l'on a commis un crime , encore veut-on s'épargner une faute , et , notre intérêt faisant pencher la balance , un but certain nous apparaissait au terme de cette route où nous devions nous engager pour nous rejoindre. Adrienne m'apprit en peu de mots par quelles mésintelligences systématiques elle s'acheminait vers ce but depuis trois mois, et comment elle avait provoqué les vivacités de Lucien.

LE MVSTKRK. i^'S

Dans ce récit animé, violent, doiU elle triomphait comme d'une gloire, je vis, avec une stupeur croissante , se développer l'esprit de ressource et le calcul des audaces d'une femme. Leur volonté remuerait le monde.

On ignore ce qu'il y a de force dans l'adresse. Nous avons l'écorce du pouvoir, elles en ont la sève. Résolue de provoquer à tout prix les violences de Lucien, elle avait tout osé, tout risqué. Elle voulait une insulte; pour obtenir cette insulte, elle déploya du génie. Systématiquement et tour à tour, elle avait, dans ma personne, blessé ses affections d'ami; dans sa sœur, aigri des prédilections fraternelles; et, définitivement, dans la querelle scandaleuse avec la comtesse de Montalte, mis les devoirs de l'homme politique en lutte flagrante avec la mansuétude habituelle à Lucien. Lorsqu'on est à l'affût des circonstances, on fait éclore tout ce que l'on veut de la plus futile. Le sang

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