‹ ScandaleChapitre 4 sur 6 · II. la · texte numérisé non relu

II. la

des nations a coulé sur des champs de batailles pour de pareils mystères, et dont l'histoire n'ajamais peut-être rien su. Ce dernier coup avait porté juste. On s'était dit qu'Adrienne ployeraitj plutôt que de fournir lin prétexte à des animosités nationales. On ne la connaissait pas. Il avait suffi d'exaspérer Lucien, d'abord avec du silence , puis avec un déni formel de réparation; les représentations, les prières, les sarcasmes, tout échoua. Victor n'y concevait rien, et n'intervint pas à propos, étant à cent lieues d'imaginer à quoi l'on voulait en venir. Au risque de passer pour folle, elle s'était promis de ne se justifier sur son acte de mépris à l'égard de cette femme qu'après avoir profondément envenimé la dispute entre elle et Lucien .

J'appris, en effet, que dans un de ces mouvemens forcenés de colère dont la débilité seule

est capable lorsque le caractère se trouble, Lucien voulant intimider Adrienne, car il frémissait de la voir en butte au blâme uni- Vi^^eJ, avait armé des pistolets pour la menaicer^ extravagance dont elle s'était f^ip tout aussitôt un titre, en appelant , avec des cris épouvantables, au secours ! Un bras meurtri, j'iéclatde cette scène affreuse, uue foule de gens accourus, des mots indignes échangés devant cette foule, le repentir désespéré de Lucien repoussé par un implacable mépris, après une attaque de nerfs dont la santé d' Adrienne souffrait encore, telles devaient être les bases d'une instance en divorce que sa position , non moins que sa volonté, rendait secrètement irrévocable. Le danger de ce calcul, du moins sur tout ce qjii tenait à la politique, venait de s'évanouir ; mais l'événement conjugal restait.

Dans cet état de choses, disparaître simultanément, commeje le lui proposais, n'était-ce pas appeler sur Adrienne et sur moi, par la rumeur d'un imprudent éclat, toutes les présomptions à la découverte? Au contraire; en abordant le divorce, le monde nous restait ouvert, et cette audace nous réservait toutes les chances d'impunité. Enfin, et sans écrire mon nom en toutes lettres dans la dissolution d'une famille , ne demeurais -je pas à même de servir , de protéger , d'avertir Adrienne ? Sous ce point de vue, les principes de Lucien nous secondaient. Même devant une certitude odieuse, jamais, si profond qu'eût été son désespoir, et à quelques excès que se fût d'ailleurs élevé son emportement, jamais Lucien n'aurait jeté sa femme criminelle à la rue , initié la populace des curieux aux souillures de son toit domestique , et convié de pâles magistrats à peser la vengeance et l'injure. Je ne

sais ce qu'il eût fait, ce n'aurait pas été cela. Il avait l'âme trop haut placée. A plus forte raison, et peut-être avec l'espoir de désarmer l'obstination inconcevable d'une femme en cédant à la violence de ses premiers efforts , il serait entré, dès les premières hostilités de la rupture, dans les voies d'un divorce par consentement mutuel , avec le dessein de spéculer sur les délais voulus par la loi, et d'amener une réconciliation à tout prix ; se fiant à moi ( à moi, mon Dieu ! ) d'être son intermédiaire, son guide et son appui, le sauveur de son ménage ; rôle que je ne pouvais refuser après celui que j'avais déjà pris; honte de plus, mais honte forcée, puisque ma conscience n'était plus à moi. Cette prévision , fondée sur son caractère , nous laissait le champ libre pour agir en conséquence des événemens, soit qu'il fallût en entraver le cours, soit qu'il devint néces-

lèlé LE MTSTKRE.

Sâîi^e de l'accélérer. La délicatesse dé Lticieh était nôtre complice aii fond de son âme. Lot'sqTie l'oTi veut suivre uh projet dans l'ombre, c'est encore sur la loyauté des antres que l'intrîgùc va chercher son point d'appui. Adrienné me parla d'un lieii de retraite, dont elle taè ferait connaître le îiôm par Victorine; retraite préparée depuis quelques heures soiis l'impulsion de ma présencequi venait de lui rendre le cout-age et la vie. J'insistai vainement pour être plus instruit. Elle s'y refusa. Rétfëcîi" le cercle de ses confidences lui semblait une garantie de surcroît pour en mener à fin l'acèomplissement. Elle avait même des projets quant à mon aîveitir, projets que je devais savoir plus tard également, et qui la comblaient de joie. Mais que de temps, qiiè d'espace ehtre l'avenir et nous! entre nos droits seti'ets et lès droits avérés dont elle et moi notis osions déjà rêver la conquête ! La morale des àp'pâ-

rences a jeté des monstruosités dans les mœurs, et l'on se creuse un sépulcre au fond de sa propre estime pour obtenir l'estime des indiflerens qui notis entourent. L'univers vit sous le poids accablant d'un seul et même mensonge dont tout le monde souffre , mais que l'on ne s'avoue pas; comme si la franchise, en déterniinant l'explosion de la délivrance, pouvait encore augmenter la torture de nosdéchiremens. Le parti d'Adrienne pris, il ftillait aussi prendre le mien. Ce système , tout déplorable qu'il fût , nous sembla le meilleur dans la situation que nous nous étions faite. Si la question du repos n'y gagnait rien , nous ménagions cependant les apparences et l'avenir, et cela valait sans doute de ne pas fléchir avec pusillanimité sous le fardeau quand on pouvait le soulever pour s'y soustraire. J'en tombai d'accord : je consentis à tout.

N'importe! un nuage passa dans mon esprit. Je ne compris jamais si bien le cynisme du divorce que lorsqu'il se découvrit à moi du même front qu'un principe, drapé dans le manteau du législateur, offrant une prime à l'adultère. Ainsi, le divorce devenait la sanctification du mal, l'insolente comédie dont il se faisait un mensonge pour aller à ses fins. C'était la loi devenant le complice de la faute; la morale publique, proxénète impudente, mais ne s'expliquant qu'à demi-mot pour ceux qui devaient la comprendre, ouvrant un lieu d'asile à tous les désordres secrets; conseillant aux libertins de signer des mariages à terme, appelant tour à tour des instincts de brute sous l'écharpe municipale. Grâce à des formalités, on se trouvait quitte envers l'honneur, et Ton gardait le droif de lever le front au milieu de la foule ; le préjugé perdait à la fois tous ses scrupules. Au murmure d'un seul mot, du

mot divorce, les passions affranchies se dépouillaient enfin de la honte, et marchaient gaiement sur tous les freins. On les avait armées d'un talisman d'effronterie pour abattre la cloison des ménages ; on ouvrait, au nom de la loi, devant les Messalines du jour, l'alcôve des hommes que pouvait convoiter leur impudeur; et, chaque nouvel exemple entraî- «ant après lui des flots de prosélytes,'le tabernacle du mariage ne s'ouvrait plus en réalité que pour le culte de la prostitution.

Que l'on en dise ce que l'on voudra ! L'adultère est moins infâme. S'il cherche l'ombre, il n'affiche pas l'hypocrisie. Il ne s'abuse pas ; il sait ce qu'il vaut.

La plus vive souffrance des coupables , jeune homme, vous le voyez, c'est de comprendre leur indignité sans le moindre espoir

de s'y soustraire ; c'est d'outrager à chaque instant un principe de plus, bien qu'ils en reconnaissent la sainteté dans le fond de leur âme; c'est de se sentir glisser dans un gouffre, sans pouvoir se reprendre à quoi que ce soit autour d'eux, en jetant des regards désespérés vers le ciel. Dieu, mon âme et la liberté m'échappaient. Ne me dites pas que l'enfer est une vaine allégorie ; cela , c'est déjà dfe l'enfer.

De ces réalités brûlantes, Adrienne et moi, fatigués de prévoir, et, d'ailleurs, prêts à la lutte contre les événemens, noUs revînmes à des rêves, comme pour apaiser «os têtes en feu. Notre enfant 1 oh ! monsieur , c'était là notre vertu ! C'était notre dernier talisman contre le remords , notre seule intercession vis-à-vis de nous-mêmes et de notre mépris. Notre enfant ! Il nous semblait alors que nous

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saurions Téleter et le soutenir bien âu-dessus de nos têtes , pour le préserver à jâiiiais de tout contact avec le sol de misère où nous marchions exaspérés ; pour escalader au pirbfît de son avenir tous les obstacles qui notis séparaient de la lumière et du monde ; pour Respirer dans le parfum de son innocence un peu de cette estime que les êtres lès plus dégradés demandent au moins à quelqu'un sur la té^rè. Dieu est grand et sa miséricorde est infinie ! Il sème à pleines mains , salnà t-egarder où cela tombe , les trésors et les joieè de là inâtëf"nité. Adrienne me semblait uti ange ! elle était radieuse , elle m'entraînait dans le ciel lorsqu'elle me parlait de notre enfant.

Un bruit pesant et rapide, sur l'escalier du pavillon, vint nous arracher à ces rêves.

Adrienne tressaillit; elle me repoussa :

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— C'est mon mari ; me dit-elle; nous sommes perdus!

Et presque aussitôt la voix de Lucien m'appela , tandis qu'il frappait vivement à ma porte.

— Auguste, éveille-toi ! ne me fais pas languir, au nom du ciel...

Cette voix dans le silence de la nuit , ces coups répétés qui semblaient ébranler la porte, tout offrait un caractère étrange.

Dans ce val, et sur la colline, Tout s'endort, tout meurt, tout décline 1 Pas un oiseau ne jette un cri !

Si Dieu ne vivait dans mon âme, L'univers n'aurait plus de flamme, L'écho de voix, l'amour d'abri !

L'amour, est-ce un été qui passe?

N'est-ce que la frivole grâce

De ces verdoyantes couleurs

Que, d'un sarcasme de son aile.

L'automne, j^ouse et cruelle,

Éparpille en raillant nos pleurs ?

Est-ce un souvenir de mystère

Que dans le martyre il faut taire ?

Est-ce l'immense éclair du beau

Qui s'éteint dans la nuit du rêve?

Est-ce un crime frappé d'un glaive ?

Est-ce un espoir dans un tombeau ?

R. B. (Le soir d'automne.)

Mac ISacrilége*

Le moment m'est présent encore. La fenêtre était ouverte; cette fenêtre s'élevait à très-peu de distance du parquet; et, de la place que nous occupions sur le bord de l'alcôve, si nous avions fait un seul pas dans la chambre, Lucien nous aurait aperçus.

Que devenir?

Des doigts de fer me brisaient la tête. Lucien frappait en désespéré.

Adrienne rampa dans la ruelle, et s'effaça précipitamment entre les matelas du lit. Je revins à moi , je la secondai sans perdre une minute.

— Ouvre maintenant, me dit-elle en me pressant la main.

Je savais à peine où se trouvait la porte et la serrure.

— Ah ! me dit Lucien en se jetant au milieu de la chambre , lu reposais tout habillé ? Tant mieux. Sauve-moi d'un malheur , mon ami; ma tête se perd. Je viens pour la seconde fois de l'appartement d' Adrienne. Pour la seconde fois, Adrienne n'y est pas.

Il vit mon tremblement et ma pâleur. Il me prit la main, il se frappa le front; puis, avec une explosion déchirante :

— Je suis un monstre ! s'écria-t-il. C'est moi qui ai tout fait; c'est mon intraitable caractère, et j'aurais dû le prévoir. Adrienne est morte I Adrienne se sera tuée !J

— Tuée! répétai-je en le surveillant de tous mes regards.

— Tuée ! reprit-il.

Nous gardâmes un silence affreux. J'écoutais le souffle d'une respiration furtive; j'espionnais l'insensible frôlement des rideaux du lit engagés sous le matelas.

Lucien tomba sur un fauteuil.

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