SCULPTEUR MARBRIER
22 septembre 1726.
Un De:(egre travaille, entre 1670 et 1680, à la marbrerie du château de Versailles, notamment dans le grand escalier et la grande galerie; mais son prénom est Philippe; ce n’est donc pas de lui qu’il s’agit ici. D’ailleurs notre Nicolas De^^ègre porte seulement le titre de sculpteur-marbrier ordinaire du duc d’Orléans; on n’eût pas manqué de l’appeler sculpteur-marbrier du Roi, s’il eût été employé dans les Maisons Royales. Je croirais volontiers que Nicolas était, sinon le fils, au moins le neveu ou un parent très rapproché du sculpteur-marbrier de Louis XIV. On voit par l’acte suivant que les deux fils de Nicolas suivent la même profession que leur père ; c’était donc une tradition de famille, et nous savons que la pratique du même métier se transmettait de père en fils, sous l’ancien régime, comme le plus précieux héritage. L’organisation des corporations et maîtrises offrait de grands avantages aux enfants qui n’abandonnaient pas la carrière paternelle.
Si les De:(ègre ne peuvent être considérés tout à fait comme des artistes, ils sont sur la limite extrême qui sépare le métier de l’art. Plusieurs des objets mentionnés dans l’inventaire de Nicolas pourraient sortir de l’atelier d’un statuaire proprement dit.
Bien des scellés d’artistes n’offrent pas autant d’intérêt que celui de notre artisan, en raison des détails qu’il présente sur le
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métier de marbrier et sur la fortune à laquelle notre homme avait su parvenir.
Nicolas De^ègre meurt le dimanche 22 septembre 1726, sur les six heures et demie du matin, dans une maison entre cour et jardin qui lui appartient rue du Gros-Chenet, paroisse Saint- Eustache. Il laisse une veuve, Françoise Leguay, qu’il a épousée en troisièmes noces, et deux fils issus de son deuxième mariage avec Jeanne-Nicolle Bourdin, Jean et Nicolas De^ègre, tous deux sculpteurs-marbriers comme leur père. Jean De^ègre est marié et habite, sur le boulevard, une maison de son père. Sa femme se nomme Marie-Claude Body. Le personnel domestique est nombreux et prouve une grande aisance; le défunt avait à son service laquais, cuisinière, femme de chambre et cocher. On verra plus loin que ses écuries renfermaient plusieurs chevaux.
Le commissaire Jean-François Le Trouy-Deslandes, appelé par les héritiers, appose les scellés et décrit les objets suivants trouvés en évidence :
Dans la chambre du s. De:{ègre * : un tableau représentant une histoire de dévotion ou gloire, dans sa bordure de bois doré; un petit sopha de bois à la capucine couvert de tapisserie de point à la turque ; deux petites pièces de tapisserie de verdure.
Dans une salle par laquelle on entre dans le jardin de plain pied : un tableau représentant une sainte famille^ dans sa bordure de bois doré.
Dans une autre salle de plain-pied : six escabeaux de marbre avec six bustes, dont quatre sont des Maures et deux testes àe chevaliers romains; une table de marbre montée sur son pied de bois sculté; un chandelier à six branches de bois sculté ; plus, six dessus de portes représentant des fleurs^ des poissons^ des fruits et du gibier; un autre grand tableau, représentant un office ou cui-
I. Nous ne mentionnons, comme toujours, que les meubles offrant quelque intérêt au point de vue de l’art ou de l’histoire du mobilier.
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sine, oü sont peints plusieurs sortes de gibier, viandes et légumes.
Plus, dans une salle attenant la cuisine, s’est trouvé un buffet garny de deux plats de différentes grandeurs, d’argent.
En procédant lad, dame veuve Dezègre et lesd. sieurs fils nous ont dit que Marie-Marthe Meunier, cuisinière, est chargée par un mémoire de toutte la vaisselle d’argent, vaisselle d’étain, poelles et autres ustansiles de cuisine, mesme du linge de table et de cuisine, suivant un mémoire qu’elle nous a représenté signé de lad. dame veuve dud. s. De:{ègre^ après avoir étécertiffié véritable par lad. Meunier, cuisinière, du consentement desd. s. requérans, pourquoy il n’a esté fait aucune description dans la salle et la cuisine ; lequel mémoire nous est resté es mains.
(Suit un extrait dud. mémoire en ce qui concerne la vaisselle d’argent :)
Mémoire du linge de table et de cuisine et de vaisselle d’argent et d’étin, batteries de cuisine que j’ay donné en compt à madame Ducatel, le lo may 1725.
Premièrement ; quatre chandeliers, un porte-mouchette avec sa mouchette, un esteignoir, une eguière, deux petit post à l’eau, deux jattes, une escuelle, une grande taisse de vermeille doré, deux grands goblest de vermeille, quatre timballes de vermeille, un moutardier, deux coquetiers, un grand goblest, sept autres timballes, une poivrière, deux salières, une grande culier à potage, douze cuillères et douze fourchettes, treize couteaux, un tire-moelle, le toutte d’argent
Ocmantition de deux plats d’argent potage, l’un d’une moienne grandeur, et l’autre plus grand.
Certiffié véritable par Marie-Marthe Meunier, cuisi-
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nière dud. deffunt s. De^ègre^ suivant la mention portée au procès-verbal de scellés de cejourd’huy, 22 septembre 1726.
Dans la chambre à coucher de lad. dame veuve Dezègre, s’est trouvé : une tenture de tapisserie de la porte de Paris ; trois tableaux représentant divers sujets dans leurs bordures de bois doré; un bénitier d’argent; un Christ.
Dans l’antichambre : trois tableaux représentans des marines, deux dans leurs bordures de bois doré et l’autre dans sa bordure de bois sculté; une petite pendule; deux autres petits tableaux représentant, l’un des fruits et l’autre un déluge; un petit tableau représentant une Vénus, avec sa bordure de bois doré.
Plus, sommes transporté dans l’autre appartement ayant veue sur la rue et sur la cour, où se sont trouvés en évidence les meubles qui ensuivent : une table de marbre montée sur son pied de bois doré sculté; dix tableaux de différentes grandeurs, représentans divers sujets dans leurs bordures de bois doré; un chandelier à six branches, de bois doré et sculté ; un petit miroir et deux testes d’Empereur ; deux testes d’Empereur en bronze sur la cheminée. Le portrait de Louis Quatorze dans sa bordure de bois doré.
Dans la chambre à coucher : une glace sur la cheminée; deux grandes tasses de porcelaine; un saint Jean de marbre blanc, avec son pied doré; cinq petites pièces de tapisserie verdure Auvergne, servant à tapisser lad. chambre.
Dans une autre chambre ayant vue sur la cour : cinq petites pièces de tapisserie verdure Auvergne, servant à tapisser lad. chambre; deux petits miroirs dans leurs bordures de bois doré et deux autres petits miroirs
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représentans des testes d’Empereur avec leurs bordures rondes de bois doré; les portraits dud. feu s. De^ègre, de lad. dame son espouse, et du feu s. De^ègre^ son père; un lambry en couleur en partie doré et sculté pour mettre une glace sur la cheminée ; trois tableaux représentans divers sujets de dévotion, dont deux avec leurs bordures de bois doré et l’autre avec sa bordure de cuivre; deux petites tables de marbre montées sur leur pied de bois sculté.
Dans une chambre au fond de plain pied ayant veue sur lad. rue du Gros-Chenet : deux figures de bronze sur leurs pieds ; une Renommée qui est le dessus d’une pendulleque lesd. sieur et dame requérans nous ont dit estre chez le s. Gaudron, m® orlogeur, pour la raccommoder ; quatre pièces de tapisserie de cuir doré et argenté servant à tapisser lad. chambre; huit tableaux de différentes grandeurs, représentans divers sujets dans leurs bordures de bois doré; deux petites estampes brodées en soye avec leurs bordures de bois doré.
Plus, dans la fruiterie, se sont trouvez dix estampes sur papier, collées sur toille, avec leurs bois noir et en partie dorées ; six pièces de vieille tapisserie de poing d’Hongrie; quatre morceaux de tapisserie de cuir doré et une pièce de tapisserie verdure d’Auvergne.
Sous les remises s’y est trouvé une berline à deux fonds, montée sur son train, garnye en dedans de drap gris, avec ses trois glaces ; une autre berline, aussy à deux fonds, montée sur son train, garnye de ses trois glaces et doublée d’un petit drap gris de mesme que la première cy-devant descrite.
Plus, dans l’écurie s’y sont trouvez trois chevaux sous poil noir, crain, queue et oreille.
Item, une paire de harnois de carosse de cuir noir.
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Plus, sommes transportés dans les atelliers, où dans l’un s’y sont trouvez trente-neuf cheminées de différents marbres et de différentes grandeurs et façons, dont partie de ces cheminées sont parfaittes et partie imparfaites.
Et dans l’autre batelier s’y sont trouvez vingt-deux cheminées de pierre, tant garnyes qu’imparfaittes.
Plus dans la cour, vingt-deux morceaux de marbre de différentes couleurs, tant en bleaux ^ qu’en tranches.
Deux grandes figures de marbre blanc représentant la Vierge et saint Jean.
Plus, dans une gallerie du jardin, s’y sont trouvez quatorze bustes de marbre de différentes couleurs et façons, et montez sur leurs scabellons de marbre.
En procédant, se sont trouvez deux sacs, dans l’un des écus de six livres et deux écus et monnoye qui ont esté comptez, et se sont trouvez monter à 219 livres 6 sols; dans un autre petit sac s’y sont trouvez 54 livres en écus de six livres, en demy écus et pièces de 12 sols. Plus, se sont trouvez dans un autre sac et dans les poches dud. s. De^ègre Sp louis d’or et demy de 24 livres chacun, de la dernière réforme, valant 948 livres. Plus, dans un petit papier s’y sont encore trouvez dix louis d’or de 24 livres pour achever de payer la quinzaine des ouvriers, écheue le 7 septembre présent mois, plus 1 20 livres en écus de six livres et demy écus ; et enfin dans un autre petit sac 104 livres en écus de 6 livres, de 3 livres, de pièces de 24 sols et 12 sols, le tout de la dernière réforme, y compris plusieurs solz marquez. Toutes lesquelles sommes de deniers cy-dessus descriptes sont restées entre les mains et en la possession de lad. dame veuve Dezègre qui s’en est chargée et a promis de
I. En blocs; cette orthographe donne l’ancienne prononciation.
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les représenter et d’en tenir compte quant et à qui il appartiendra.
Ce fait, nous avons laissé tous nos scellés, meubles, effets, deniers comptans, vaisselle d’argent, tous les marbres et généralement tous les effets cy-dessus descripts en la garde et possession de lad. dame Dezègre..., le tout du consentement desd. sieurs Jean et Nicolas Dezègre; et ont encore requis que nous transporterions au chantier sur le boulevard pour y décrire les marbres qui sont dans un chantier et magasin particulier.
Plus, sommes transporté dans led. chantier sur le boulevard, où nous avons été conduit par les parties, où nous avons trouvé 35 blocs de marbre de différentes couleurs et grandeurs ; plus, dix-huit tranches de différents marbres de différentes grandeurs et couleurs et épaisseur.
Plus, dans un petit apenty à costé, s’y sont trouvés cinq blocs de marbre noir de différentes grandeurs ; plus sept lames de marbre noir, aussy de différentes grandeurs et épaisseur.
Plus , sommes transporté dans un autre petit magazin où se sont trouvez 27 pièces de marbre, tant blocs que tranches, de différentes couleurs, grandeur et épaisseur, et environ trente petites solives de sapin qui proviennent de démolitions.
Et, led. jour, nous commissaire susd., suivant le réquisitoire desd. sieurs Jean et Nicolas Dezègre et de lad. veuve dud. s. Dezègre, sommes transporté au village d’Ivry, avec lad. dame et led. s. Jean De'^ègre l’aîné, où étant arrivé et entré dans une grande salle ayant veue sur la cour et sur le jardin qui nous a esté ouverte par Jean Fournié et Geneviève Colombier, sa femme.
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concierge et jardinier de lad. maison , avons apposé
nos scellés au premier et au second étage.
Dans le jardin se sont trouvez cinq figures de pierre sur leurs piédestaux de pierre; plus, neuf autres figures de pierre sur leurs piédestaux de pierre.
Dans l’écurie s’y est trouvé un petit cheval sous poil rouge.
Suivant le réquisitoire desd. sieur et dame De\ègre^ sommes transporté en une maison sçize à la Râpée, appartenante à la succession dud. feu s. De:{ègre.
L’inventaire, à la requête des deux fils et de la veuve Dezègre qui, elle aussi, en était à son troisième mariage (son premier mari était Michel Vernier, fabricant d’instruments de mathématiques, et le deuxième, Antoine Salutaty, bourgeois de Paris), est dressé par Jean Guimier* et Mathieu Goudin, notaires. Le sieur Pierre Testart, peintre de l’Académie, est désigné par toutes les parties pour donner son avis sur la prisée des tableaux commencée le 26 septembre. Antoine Le Blond, marchand orfèvre, demeurant rue de Caumartin, est appelé à estimer un collier de perles, une paire de boucles d’oreilles en diamants avec deux bagues, tirés d’un cabinet de bois plaqué.
Dans le cours des opérations on découvre encore de nombreuses pièces d’argenterie.
Les scellés posés sur la porte de la chambre de Marie-Thérèse Leguay, veuve du s. de La Mothe, sœur de la dame Dezègre, sont levés sans qu’il soit fait aucune description.
Les parties nomment le s. Claude-Félix Tarlet, contrôleur général des marbres du Roi, demeurant au palais des Tuileries, pour donner son avis sur le prix de tous les marbres en bloc et travaillés se trouvant dans la cour, atelier et à la porte de la maison, et aussi dans les deux chantiers dépendans des maisons de la succession sur le boulevard, ainsi que de tous les ustensiles et ouvrages de la profession de sculpteur-marbrier.
Le 4 octobre, l’horloger Gaudron rapporte la pendule montée
I. Il n’a pas existé de notaire du nom de Guimier, d’après la table du notariat parisien.
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sur un pied qu’il a raccommodée, et reçoit 6o livres pour prix de son travail.
Du 5 au 19, inventaire des papiers dépendant de la succession tant du s. Nicolas De:{ègre que de Jeanne Bourdin, sa seconde femme, et de Gabriel Dezègre. (Est- ce le père de notre marbrier ï)
Le 21 octobre, Jean Prévost, bourgeois de Paris, rapporte quatre-vingt-dix contrats de rentes perpétuelles sur les Aides et Gabelles à lui confiés et provenant de la succession du s. Gabriel Dezègre, « produisant actuellement 28,120 livres i5 sols 6 deniers. » Il réclame en même temps 128 livres pour ses peines d’avoir reçu les six derniers mois 1725 et six premiers 1726.
Continuation de l’inventaire des titres et papiers du 22 au 3 O octobre.
L’inventaire est clos le 5 novembre. Leq novembre, une opposition est formée par Jean Oursin, receveur général des finances de la généralité de Caen et. ci-devant munitionnaire général des vivres de Flandre et Allemagne, des années 171 1 et 1712, et en cette qualité associe avec led. feu s. Gabriel Dezègre et avec lesd. sieurs Dezègre, ses héritiers substitués.
Ne serait-ce pas là l’origine de la grosse fortune de cette famille i
(Arch. nat., Y 10980.)
CHARLES BOIT