CHAPITRE III
I«B MIMIIMIIPI
{SmU.)
Riyiëre Arkansas. — Mousse d'Espagne. — Canne à sucre. — Érables cotonniers. — Boissons peu appétissantes. — Passagers entêtés. — Ganses d'explosions. — Machines à haute pression. — Voyage snr une poudrière. — Poêles incandescents. — Natchez : • Fort Rosalie. » — Repaire de scélérats. » Panthères, ours, caïmans, araignées à ^ie.
Mon et Ttta dotUo Confliiére ariraado.
(Saxtcdil.)
Nous venions de dépasser la rivière Arkansas » ^ qui se jette dans le Mississipi, après avoir accompli son cours de 2,000 milles, lorsque nous aperçûmes ) les premières traces de ce que Ton appelle « Spanish'Moss » ou Mousse-d'Espagne. Ce précieux cryptogame se présente suspendu, en forme de gracieux festons, au-dessus des branches des antiques cyprès qui ornent ici tout le littoral jusqu'à une assez grande distance vers le sud. Les habi-
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tants des localités productrices de cette mousse singulière, s empressent de l'utiliser de diverses ^ façons; d'abord ils la dessèchent complètement, puis, à l'aide d'un procédé des plus simples, ils la dépouillent de la mince pellicule qui en forme j* Técorce. Elle ressemble alors au crin ordinaire i d'une manière surprenante ; j'ai vu des ménagères Louisianaises l'employer dans cet état de dénuda- I tion pour rembourrer des matelas, travail qu'elles j opèrent sur une assez grande échelle. Sous la même j latitude, c'est-à-dire près de l'embouchure de l'Arkansas, on rencontre les premières plantations de la canne à sucre, à côté de la culture négligée de cet arbre dont la sève est si riche en matière saccharine; nous voulons parler de Y érable à sucre. C'est principalement dans la basse Louisiane que la canne est cultivée sur une grande échelle. Il y a dix ans, Ton y fabriquait annuellement 60 millions de kilogrammes de sucre. Aujourd'hui, la même localité en produit 125 millions de kilogrammes. Grâce à cette couche profonde de terre noirâtre et grasse, que les anciennes inondations | périodiques du Mississipi ont laissée sur ses bords, i la canne y pousse sans engrais. Il est à regretter que l'érable à sucre ne fixe pas davantage l'attention des planteurs qui habitent les parties des rivages du Mississipi, favorisées habituellement d'un climat approprié à sa culture. L'érable, en effet , contient de 26 à 30 pour 100 de sucre dans
sa sève, tandis que les cannes n'en produisent , en moyenne, que de 16 à 18. — Si le palmier pouvait se procurer en abondance, il deviendrait une source saccharine encore plus féconde ; car sa sève renferme 50 pour 100 de sucre cristallisable.
Un moment encore plus intéressant pour l'Européen voyageant sur le Mississipi , c'est celui où le ^o»«))iMm-cotonnier commence à s'offrir à ses regards ; ce plaisir arriva pour nous à la hauteur du village de Columbia, dans l'État d'Arkansas. A mesure que le bateau descend, les jolies plantations à coton, dont chacune est entourée d'un vaste assemblage de huttes lilliputiennes pour les nègres, deviennent sur les deux rives de plus en plus fréquentes. L'on ne cultive guère en Amérique cette espèce de coton roux dont les Chinois et autres Asiatiques fabriquent le nankin à pantalon. Le Nouveau-Monde est déjà pour le coton blanc , dit nain, le grand emporium de l'Europe entière, bien que ce modeste arbrisseau n'ait été transplanté de rinde aux États-Unis qu'en 1787. Pour juger du développement prodigieux qu'il a pris depuis lors, nous n'avons qu'à nous rappeler que, en moyenne, la quantité de coton importée chaque année de la république américaine en Europe, ne 8* élève pas à moins de 500,000 kilogrammes.
De cette proportion considérable, l'Angleterre prend à elle seule le tiers qu'elle consomme dans ses fabriques. Bien que ce dernier pays gémisse
SOUS la tyrannie du coton d* outre-mer, pour nous servir de l'expression d'un illustre économiste du jour, les Américains se montrent moins disposés que par le passé à satisfaire aux demandes de la Grande-Bretagne, à cause de l'essor qu'ils donnent à leurs propres fabriques; mais les Anglais en prendront désormais leur parti de meilleure grâce qu'ils ne l'eussent fait il y a peu de temps, en songeant aux trésors qu'ils viennent de découvrir dans leurs colonies de l'Australie, en fait de lainages fins et d'autres matières destinées par les manufactures d'outre-Manche à remplacer le coton en maintes occasions. Si les contrées cotonnières de l'Asie n'étaient pas situées, comme elles le sont malheureusement , bien loin des grands fleuves qui rendraient plus facile l'exportation de leurs riches et abondants produits , la plupart des nations de l'Europe pourraient parfaitement se passer des États-Unis.
Quand un étranger s'asseoit pour la première fois à la table d'un steamer du Mississipi, il est frappé de la nuance fauve de l'eau contenue dans les carafes. Elle a, en effet, la couleur du café au lait ou d'autres substances analogues. Le nombre des passagers étant presque toujours très-considérable, ce serait une opération longue et dijQQcile que de clarifier par une bonne filtration une eau aussi imprégnée que l'est celle du Mississipi, de matières étrangères de nature variée, parmi les-
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quelles se trouve en plus grande proportion beaucoup d* argile ocreuse. Toutefois, cette boisson in* commode rarement ceux qui en font usage, pourvu que Testomac soit préalablement en bon état Dans le cas où le choléra serait, comme on dit, o dans l'air, » il est prudent de mélanger à cette eau quelques gouttes d'eau-de-vie avant d'en boire, à moins qu'elle ne soit bouillie pour la confection du thé, du café, etc.
C'est à la nature bourbeuse des eaux du Mississipi qu'il faut attribuer l'emploi universel des machines à haute pression sur ce fleuve et sur la plupart de ses tributaires. Si on s'avisait de recourir aux appareils à basse pression, dont le mécanisme est bien plus compliqué, il en résulterait que certains tubes et certaines valvules seraient promptement obstrués par les sables et les terres impalpables mélangés à ces eaux qui n'en déposent qu'une
> partie sur leur lit agité. De la remarque que nous
\ venons de faire, il suit qu'une machine à basse pression non -seulement occuperait dans l'intérieur du steamer trop de place, mais aussi que son poids considérable serait incompatible avec la lé-
) gèreté comparative, qui est une condition sine quâ non de la construction des bateaux destinés au « Père-des-Eaux. » Un troisième motif, enfin, engage les Américains à se servir le plus possible
* de machines à haute pression pour leur navigation
5 intérieure, c'est qu'elles coûtent beaucoup moins
que les autres ; en cela ils agissent conformément à l'une de leurs maximes favorites : « Co a-head, efieaply; » ce qui signifie : « Va vite, fais beaucoup et achète à bon marché. »
Les effroyables explosions, plus fréquentes, chaque année, aux États-Unis d'Amérique que dans tous les autres pays du globe, ne sont pas occasionnées communément, ainsi que vous seriez tenté à priori de le supposer, surtout pour le Mississipi, par les incrustations calcaires ou autres qui se forment si facilement au fond des chaudières à vapeur. C'est bien souvent à l'imprudence des passagers eux-mêmes que sont dues ces catastrophes. Toutes les fois qu'un objet intéressant à voir se présente sur Tune ou l'autre rive, ou bien si le steamer s'arrête momentanément auprès de la plage, aussitôt une multitude de passagers d'accourir du même côté : ils détruisent ainsi l'équilibre du steamer. Le capitaine a beau s'écrier du fond de ses poumons stentoriens : « Gentlemen, to the other side, if you please! (Passez, Messieurs, s'il vous plaît, du côté opposé), » ils restent obstinément sourds à sa voix. Tandis qu'ils continuent ainsi à faire pencher le bateau et à se rassasier la vue, la portion de la chaudière la plus élevée, n'étant plus baignée par l'eau, s'échauffe démesurément, et devient fréquemment rouge par l'action du calorique extérieur. Dès que le vaisseau se re« dresse, l'eau contenue dans la cbaudièr^ regagna
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son niveau 9 et vient nécessairement en contact avec la portion surécliauffée du métal. Une nouivelle production abondante de vapeur s'en dégage avec violence, la tension, trop forte pour la chaudière, détermine instantanément une terrible rupture dans les parois du cuivre. Nous devons avouer que les machinistes méritent quelquefois de graves reproches, dans ces tristes occasions, par leur négligence à ne pas entretenir dans la chaudière la quantité d'eau prescrite par le règlement.
La conduite de ces machinistes ou chauffeurs devient plus blâmable encore par le fait de leur manie à se dépasser dans une course avec un autre steamer. Il n'est point rare, dit-on, de les voit entasser alors dans le foyer de la chaudière , indépendamment d'une surabondance d'anthracite (leur combustible ordinaire) , une certaine quantité de lard et d'autres substances imprégnées d'huile de térébenthine, dans le but d'activer la flamme et la chaleur le plus possible.
Parmi ces chauffeurs, il y en a plusieurs qui ne sont guère aptes à l'important emploi qu'ils exercent. Cette ignorance joue un grand rôle dans les catastrophes qui arrivent sur le Mississipi et ses affluents. Si les propriétaires de steamer avaient pour règle de constater préalablement, par un examen rigoureux, la capacité de ceux qui aspirent à diriger leurs bateaux , le nombre des sinistre* serait considéraMementdiipinué. Du l^àu 16 avril
de Tannée dernière (1852) , il a péri 823 personnes, par suite d'explosions, sur TOhio et le Mississipi.
Quant à Tannée précédente, c'est-à-dire depuis juillet 1850, jusqu'en juin 1851, 115 steamers ont été détruits ou mis hors de service, à Tintérieur des États-Unis, par des événements de force majeure, savoir : 35 par des tempêtes (sur les lacs) , 80 par le feu , 18 par suite de collisions, et 32 par des snags. Ces accidents ont-coûté la vie à 995 personnes, dont 367 ont péri sur les lacs et 628 sur les rivières. Mais pour T Américain, — celui, du moins, qui est absorbé par des intérêts commerciaux, — la perte de 995 dollars serait une cause de chagrin bien autrement vive.
En définitive, celui qui voyage aujourd'hui sur les fleuves et les rivières de T ouest des États-Unis, pourrait , avec j uste raison , se figurer à chaque instant, s'il voulait se préoccuper des dangers auxquels il est exposé, qu'il se trouve logé, par exemple, au premier étage d'une maison, dont le rezde-chaussée serait une vaste poudrière, auprès d'un feu pétillant.
Si cette esquisse n'était pas déjà trop longue, je pourrais rapporter les détails de certains épisodes lamentables se rattachant à des naufrages, arrivés pendant mon séjour en Amérique, tant sur TOhio que sur le Mississipi, qui évoqueraient aux souvenirs du lecteur diverses circonstances qui ont accompagné la destruction lugubre de fAma^