‹ Scènes américaines; dix-huit mois dans le Nouveau mondeChapitre 17 sur 91 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

IiA Hf^DTEIiIiE-OmiiÉANS

Flaî'boats ou bateaux plaU. — Repas somptueux. — Le communisme, en fait d'articles de toilette. — La Nouvelle-Orléans. — Sa forme de croissant. — Danger où elle est d*être engloutie par le « Père des Eaux. » — Ses digues. — Anecdote sur l'Apôtre de la Tempérance. — L'hôtel Saint-Charles. — Dne noble Française. — Delta du Mississipi. — Idée de la longueur de son cours. — Un moine célèbre.

t Quelle multitude »e presse vers cette bo«tique (la NouTelle-OrléanaJ I Avec quelle activité on pèse, on reçoit l'argent, on offre l« marchandise!..... Le peuple recherche l'ellébore sans ordonnance ni médecin. ■

(GoKTHB, traduction du baron Blaze.)

Jamais Ton ne rencontre de bateaux à voiles remontant le Mississipi : l'extrême impétuosité du courant leur opposerait une résistance insurmontable. Cette dernière circonstance est, au contraire, favorable aux grands flat-boats (bateaux plats) qui se dirigent en sens inverse : ceux-là n'ont guère besoin d'autres rames que celle qui sert de gouvernail. Grâce à la rapidité du fleuve , ils peuvent se dispenser aussi de voiles quelconques. Ces /Za/-

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boats, qui n'ont aujourd'hui d'autre destination ^ que de se rendre , chargés de bois à brûler, aux ' diverses stations où les steamers doivent s'arrêter,

faisaient un service plus relevé et plus lucratif avant l'année 1817, époque à laquelle le premier steamer fit son apparition sur le Mississipi. Chacun de ces bateaux plats jaugeait 100 tonneaux. Il n'est donc pas surprenant qu'ayant pour tâche de transporter des marchandises de toutes sortes, depuis la Nouvelle-Orléans jusqu'aux principaux comptoirs situés sur les points les plus éloignés des rives du Mississipi, ils missent une année entière pour l'aller et le retour.

Depuis lors, les choses ont bien changé. C'est littéralement par milliers que l'on compterait aujourd'hui les steamers qui sillonnent le « Meschasébé » et ses affluents. La plupart d'entre eux sont assez spacieux pour recevoir à leur bord une considérable quantité de produits commerciaux, voire même de gros bétail vivant. Le steamer dans lequel je voyageai sur le Mississipi avait pour principale cargaison 72 énormes bœufs embarqués à Saint-Louis , et que nous déposâmes à Memphis. Les prix , à bord de ces pyroscaphes , pour les passagers de première classe , sont très-modérés, s'il s'agit des grandes distances seulement ; mais, si vous voulez débarquer dans une localité qui n'est pas la dernière station du steamer , il vous faut presque toujours payer autant que si vous fussiez

resté à bord jusqu'à la fin de la course. La nourriture est invariablement comprise dans le prix du passage. A moins d'être très-difficile, Ton ne saurait trouver rien à redire à la qualité des mets ; la table, surtout dans les plus grands bateaux Mississipiens, est même somptueusement servie. Souvent vous y trouvez , parmi les mets, plus d'un plat d'ours dont la chair est assez délicate, ici en forme de jambon, là de filet ou de beef-steak ; puis vous y voyez en abondance la langue de buffle fumée, si justement recherchée des gourmets dans les villes atlantiques de l'Amérique. Mais les autres commodités de la vie ne sont pas également au gré des voyageurs. Cette remarque s'applique spécialement à certains steamers de l'Ohio et du Missouri. C'est ainsi qu'un Français ou un Anglais, par exemple, est tenté de grommeler, lorsque, le matin, en entrant dans la « dressing-room » (salle de toilette) pour faire ses ablutions, il n'y trouve qu'une serviette pour tous les passagers. Mais le gentleman d'outre-mer, en faisant sa toilette, se sent bien plus mal à son aise , si , par malheur, il a oublié quelque part son propre nécessaire : là, sur la longue table de la dressing-room, il n'aperçoit, « horresco nferens! n qu'une seule brosse à dents pour tout le monde !

La Nouvelle-Orléans se présente sous l'aspect le plus agréable à ceux qui s'en approchent en descendant le fleuve. Comme le temps était superbe

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(le soleil était levé depuis une heure environ), notre capitaine voulut donner une preuve d'aimable galanterie à plusieurs jeunes voyageuses qu'il avait à son bord, en faisant décrire à son magni* fique steamer de nombreux circuits et de longs zigzags, dès que l'opulente métropole du sud commença à dévoiler à nos yeux son charmant panorama. Lorsqu'on est assez près de la ville pour distinguer parfaitement sa forme de croissant, déterminée par une vaste et gracieuse courbe du Mississipi, qui se découpe en port naturel , l'on se souvient involontairement de Bordeaux, admiré de l'extrémité sud de son beau pont; mais il y a cette différence que le Mississipi , en face de la Nouvelle-Orléans, est au moins trois fois large comme la Garonne à Bordeaux. Une multitude d'Américains, en parlant de la Nouvelle-Orléans, ne l'appellent jamais que le « Cresceni'Ciiyï^ (la ville en forme de croissant) , nom sous lequel elle a été désignée depuis sa fondation.

L'emplacement où elle a été bâtie étant plus bas de près de quatre pieds que le niveau du fleuve, il a fallu construire une espèce de digue qu'on nomme levée, en forme d'un double talus, offrant sur son sommet un angle très-obtus. Cette levée protège la ville contre les irruptions des eaux, sauf les cas de crues extraordinaires, qui malheureuse-* ment ne sont pas rares. 11 a été également nécessaire d'établir des digues jusqu'à une distance de

100 milles en amont de la Nouvelle- Orléans. Sur chacune des deux rives, le sol s'y maintient audessous du niveau du fleuve ; mais des crevasses s'y manifestent très-fréquemment ; de là de terribles inondations, accompagnées de tout leur cortège de calamités déplorables. En se promenant dans l'enceinte de la a Ville du Croissant, » l'on est sans cesse averti de l'abaissement notable du sol que l'on foule. Quand le hasard vous fait déboucher dans une rue qui aboutit au fleuve, vous croiriez que les centaines de steamers qui stationnent obliquement auprès de la levée , la proue toujours tournée vers la ville, se dirigent vers l'endroit où vous vous tenez ; et, sans y réfléchir , vous êtes tenté de vous écarter, afin de les laisser passer.

Dans le principal cimetière de la Nouvelle-Orléans, tous les cercueils sont rangés au-dessus du sol, au fond de niches pratiquées dans d'épaisses murailles ; chacun de ces réceptacles porte le nom d^oven (un four). Si l'on s'avisait de recourir au mode ordinaire d'enterrement par fosses, on rencontrerait presqu'à la surface une assez grande quantité d'eau pour noyer littéralement le mort dont on y déposerait l'enveloppe funèbre. D'après cela, il n'est pas étonnant que l'air que l'on respire dans le cimetière de la Nouvelle-Orléans soit regardé par les médecins de la ville comme fort peu salubre. Comme conséquence de l'humidité

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louîsianaise, les caveaux souterraiDS sont inconnus à la Nouvelle-Orléans ; les celliers qui les remplacent sont disposés, au contraire, au-dessus du sol, et plusieurs marches vous conduisent toujours à l'étage qui, pour nous, serait le rez-dechaussée.

Les tribunaux de la Nouvelle-Orléans m'ont paru tout aussi dénués de dignité pendant la durée d'une séance que ceux de chacune des autres grandes villes de Y Union que j'ai visitées. Celui qui s'est habitué en France et en Angleterre au prestige qui entoure la simple présence d'un magistrat commençant à juger une cause quelconque, éprouve une sorte de saisissement pénible lorsque, en entrant dans une Cour d'assises américaine, il remarque le défaut de solennité qui y règne. Pour n*en citer qu'un incident, le juge principal est habillé (pendant qu'il préside) en simple bourgeois, sans robe ni toque aucune ; il en est de même des procureurs-généraux et des avocats.

De même que, dans la jurisprudence britannique, il faut l'unanimité du jury, soit pour l'acquittement, soit pour la condamnation; il en résulte très-souvent que le même procès est jugé deux ou trois fois par suite d'un désaccord des jurés. Le gouverneur de chacun des États-Unis jouit du droit de gracier im accusé; mais, s'il en usait tant que planeraient sur celui-ci les moindres soupçons, il s'exposerait à voir arracher le prévenu du fond

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de son cachot par la lie du peuple, qui le pendrait quelques minutes plus tard sous le premier arbre venu.

Les Américains se plaisent fréquemment à donner des épithètes à leurs grands criminels. Les plus fameux parmi ces derniers, durant mon séjour dans leur pays, c'étaient : Gompkins-le-Borgne , Jack-le-Rôdeur, Lardener-le-Redoutable, Guillaume de Bristol, Jim-le-Yankee, etc.

La population de cette ville célèbre est de 105,000 âmes. Depuis 1840, elle n'a presque point subi d'augmentation. Cette anomalie est due, à coup sûr, à l'insalubrité du climat, dont les effets, nuisibles à la santé, sont produits par les chaleurs extrêmes qui s'y font sentir pendant plus de la moitié de l'année. Cette insalubrité pernicieuse pour l'Européen surtout, résulte de cette atmosphère d'émanations plus ou moins méphy* tiques, qui, s' exhalant des marécages au nord, à l'est et à l'ouest, vient planer, comme un immense vautour invisible, sur la ville, où il semble désigner à l'avance les victimes de l'atroce fièvre jaune.

Un quartier considérable de la ville, appelé la « première municipalité » (il y a, en tout, trois ar* rondissements) , est occupé exclusivement par les Français, de sorte que, si un étranger s'égare dans les rues de ce quartier, c'est en Français qu'il doit demander son chemin. Une Française de haute no-

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