MOBILE
avertissent les vaisseaux qui montent ou descendent, de ne s'aventurer ni à droite ni à gauche de ces limites. Encore n'y a-t-il que les bâtiments tirant 8 pieds d'eau, au maximum, qui trouvent assez de profondeur dans ce cours navigable.
Aussi les gros navires sont-ils obligés de se tenir en rade à l'extrémité de la baie, quelque houleuse que soit la surface du golfe du Mexique, qui en est proche. En gagnant cette portion de la baie, afin de m'y embarquer pour la Havane , je ne pus m' empêcher d'admirer le spectacle intéressant de cette nombreuse flotte de grands bâtiments , dont plusieurs avaient pour destination le Havre , Bordeaux et Marseille. C'est au moyen de petits steamers de place qu'ils déchargent leurs cargaisons d'outre-mer, et qu'ils reçoivent à leur bord les balles de coton, produit principal de l'Alabama. Le sucre, également , en est exporté en quantités assez considérables.
Pendant mon séjour à Mobile , j'ai remarqué que certains commerçants employaient pour le nettoyage de leurs barriques à sucre un procédé des plus singuliers. Un soir que je suivais l'un des quais les plus importants, j'aperçus trois ou quatre vaches, arrivant isolément de quartiers opposés , et s' acheminant, à qui mieux mieux, vers quelques tonneaux, vidés de leur sucre dans la journée, et probablement disposés par le marchand dans une pose inclinée, pour faciliter l'exécution de
son dessein. Chacun de ces animaux se hâta d'introduire sa tête ^ cornes dans la barrique pour en lécher la superficie intérieure. La partie la plus concrète de l'enduit sirupeux ainsi enlevée sans frais, r épicier n'a eu sans doute d'autre peine à prendre, le lendemain, que de rincer son tonneau avec un peu d'eau bouillante.
La population actuelle de la Mobile est de 16,000 âmes. Cette ville fut fondée par les Français en 1700. Depuis lors, elle a changé trois fois de maîtres : les Anglais s'en emparèrent en 1763 ; les Espagnols en 1786 ; enfin, elle fut cédée, en 1818, par ces derniers aux États-Unis. Lors de la prise de possession par les Anglais, une portion considérable de la colonie Alabamo-française alla rejoindre les Français de la Louisiane. Ce ne fut que quarante ans plus tard, en 1803, que ce dernier État fut acheté à la France au prix de 15 mil-* lions de dollars, c'est-à-dire de 75 millions de francs.
A moins de s'embarquer dans un brick ou goélette à voiles, qui met communément huit ou neuf jours pour aller delà Mobile à la Havane, on ne trouve qu'une fois par mois l'occasion d'accomplir ce trajet en traversant le golfe du Mexique. Un steamer de la malle royale des Indes occidentales relâche du 20 au 25 de chaque mois auprès de la pointe de Mobile, si toutefois il n'a pas été retardé par quelque tempête ou bourrasque con-
traire ; mais, qu'il en ait ou non le loisir, il ne s'arrête à la pointe de Mobile que pendant l'espace de deux heures, juste ce qu'il faut pour y déposer la malle de Vera-Cruz, et pour recevoir du' petit steamer de place de Mobile celle des États-Unis. Cela fait, il s'empresse de lever l'ancre et de tourner sa proue vers l'île de Cuba.
L'usage veut qu'un petit steamer descende tous les jours jusqu'à l'extrémité de la baie, à partir du 20 du mois jusqu'au 26 ; car le paquebot anglais ne s'écarte jamais du point de son règlement, qui lui enjoint de ne prolonger à Mobile, pour aucun motif, son temps d'arrêt. Je fus plus heureux qu'un groupe de trente autres voyageurs, qui, le mois précédent, avaient manqué le passage, bien qu'ils eussent descendu la baie pendant deux jours consécutifs pour voir s'il était en vue. — rL^ Thames » (Tamise) , dans lequel je réussis ainsi k traverser le golfe du Mexique, est un paquebot appartenant à la Compagnie qui lança naguère l'infortunée « Amazone, » Depuis six ans seulement, les steamers des Indes occidentales ont l'habitude de relâcher à la pointe de Mobile. Un motif bien grave a engagé la Compagnie à leur tracer cet itinéraire ; c'est afin d'éviter les redoutables rochers des Alacranes, sur lesquels deux de leurs magnifiques paquebots à vapeur, le Tweed et le Forthf se perdirent corps et biens, il y a six ou sept années. En cinglant vers le Mexique, ou
vice versa, les steamers rencontrent à la pointe de Mobile le sommet, pour ainsi dire, d'un triangle, tandis que les écueils Alacranes sont placés presque géométriquement sur le point de la base de cette figure, vers lequel Ton abaisserait une perpendiculaire de ce même sommet.
Les eaux du golfe du Mexique m'ont paru d'une teinte encore plus bleuâtre que celles de la Méditerranée. Pendant la nuit, ce large ruban onduleux, formé par le sillage du navire, prend une nuance jaune, brillant effet dû à la multitude de pyrosômas, et d'autres poissons appartenant à l'espèce phosphorescente qui peuple surtout les mers tropicales. Grâce à la marche rapide du « Thames, » nous découvrîmes les côtes de Cuba le troisième jour après avoir perdu de vue le phare de Mobile. Si Christophe Colomb eût doublé le cap San-Antonio que nous apercevions à l'horizon, sur la droite, il ne fût pas mort dans la persuasion que Cuba n'était qu'une immense presqu'île, s'avançant de la côte orientale de l'Asie, la même qui avait été décrite avec tant d'enthousiasme par Marco Polo et sir John Mandeville, comme dépendant de l'empire du u Grand-Khan » de Tartarie, enfin, celle qu'il avait vue tracée sur la carte de Toscanelli. Bref, si l'illustre amiral, dans son troisième voyage, n'eût pas rebroussé chemin, au milieu d'un ouragan, pendant qu'il côtoyait les rivages uord-ouestde cette île célèbre, il eût conçu,
avec un juste orgueil, une idée exacte de Timmensité de ses découvertes. Au moment de descendre dans la tombe, il croyait n'avoir rendu à l'humanité d'autre service que celui d'ouvrir un passage direct entre l'ouest de l'Europe et l'est de l'Asie ; il ignorait complètement qu'il avait découvert une nouvelle partie du monde.
Le port de la Havane est le plus beau de ceux que j'eus occasion de visiter dans le Nouveau- Monde, en exceptant l'incomparable baie de la «Ville impériale» (New-York). Le terme Ilavana, sous lequel on le désigne, est parfaitement appliqué : il signifie, en ancienne langue espagnole, « port par excellence. » Son entrée n'est guère plus large que celle du port de Marseille, mais il s'élargit et s'agrandit tout-à-coup; alors il apparaît comme un lac immense qui, à la distance d'une lieue environ du chenal d'entrée, se courbe vers le sud-ouest ; si bien que la ville elle-même, vue à vol d'oiseau, semble être gracieusement placée sur une île, ou du moins sur une presqu'île dont l'isthme serait fort étroit. Vers l'extrémité gauche de la baie, nous avions sous les yeux, en entrant, l'imposante forteresse du nMoro, » qui mériterait certes la dénomination à' Imprenable, car, quelque faible que soit sa garnison, il ne faudrait pas moins de 60,000 hommes, à ce qu'on prétend, pour la prendre d'assaut.
C'est du côté droit que se dirigent plus volon*
tiers les regards des passagers, du haut du tillac. A peine ont-ils doublé la « Farôla» ou phare, à la pointe de la jetée, que la ville royale de la Havane s'étale devant eux, semblable au tableau délicieusement animé de quelque région enchanteresse. Avant même de mettre pied à terre, tous s'écrient à l'envi : a Qu'elle est digne d'être la cité principale de cette île de Cuba, à laquelle ont été prodiguées tant d'épithètes d'admiration, telles que « la Reine des Antilles, » « la Perle des mers américaines, n (( le plus beau joyau de la couronne des Espagnes I » Indépendamment de la forêt de mâts, ornés de drapeaux et de banderoles, qui dénotent r existence, au sein du port, d'une multitude de navires de toutes les nations étrangères, l'œil est charmé par l'aspect d'un grand nombre d'élégants bateaux, munis d'un auvent en soie verte ou cramoisie, qui, semblables aux gondoles de Venise, sillonnent rapidement dans tous les sens la surface de l'eau. J'eus une occasion on ne peut plus favorable pour observer à souhait l'ensemble de ce ravissant spectacle. Ce fut à quatre heures de l'après-midi que nous quittâmes le golfe de Mexique pour entrer dans le port de la Havane, et jamais plus brillante journée n'avait lui pour les mortels sous la voûte des cieux I
Une ville aussi splendide que la Havane mérite, à coup sûr, que le voyageur, pour jouir du bonheur de la contempler, lutte contre les obstacles
qiii sont de nature à l'empêcher de parvenir à soii but. Ici je fais allusion à ces petites tracasseries auxquelles sont exposées les personnes qui arri« vent des États-Unis sur les côtes de Cuba.
Dès que notre bâtiment eut jeté Tancre, nous reçûmes la visite d'un alguazil, ou lieutenant de police, accompagné d'un interprète. Après s'être assuré que les passeports sont parfaitement en règle, ce fonctionnaire remet à chaque passager un permis de débarquement ; mais le bagage n'y est pas compris. L'on prend donc une gondole, afin d'aller chercher à la douane un nouveau permis pour ses effets. Là, le petit billet que l'on a reçu de l'alguazil est présenté à trois vénérables personnages assis devant leurs pupitres, dans des pièces séparées ; chacun de ces messieurs y ap» pose à la hâte quelque paraphe hiéroglyphique, ce qui est de rigueur ; puis vous vous pressez de retourner à bord du navire. En voyant les signes cabalistiques tracés à la douane sur votre billet, l'alguazil n'hésite plus à vous autoriser à emporter votre bagage. Outre le délai qui résulte de ces interminables démarches, il faut encore se résigner au prix passablement élevé qu'entraînent ces trois courses en gondoles.
La Havane , ainsi que la région d'alentour « parée de sa végétation tropicale, se découvre à celui qui s'en approche en venant des côtes de l'Amérique du Nord, sous un aspect tellement dif-
férent de ce que Ton a pu voir de plus beau, même aux parties méridionales des États-Unis, que l'on se croirait transporté aux antipodes de la grande République américaine. Mais avant de pouvoir se livrer au plaisir des yeux, au moment du débarquement. Ton s'étonne de la subtilité avec laquelle l'odorat vient usurper les droits de la vue. A peine a-t-on fait quelques pas dans la ville qu'on est comme enivré, tant les rues sont littéralement embaumées par des essences extrêmement suaves.
Cette atmosphère aromatisée est due en partie aux émanations des épices odorantes de la zone intertropicale, dont la Havane est le vaste emporium; mais elle est produite surtout par la quintessence, en quelque sorte virginale, du tabac à cigare. Nulle part, à ce qu'affirment les connaisseurs, l'on ne saurait apprécier aussi justement que dans l'île de Cuba le véritable parfum de ce narcotique si universellement populaire. Rien qu'en le transportant à travers le golfe du Mexique ou de Floride jusqu'aux États-Unis, une certaine portion de son bouquet éthéré se dégage et se perd, quelques précautions que l'on prenne pour l'en empêcher. D'après les rares propriétés dont jouit , comme nous venons de le voir, le tabac de Cuba, il ne paraîtra pas surprenant que bon nombre de dames et de jeunes filles havanaises fument non pas précisément le cigare proprement dit, mais de minces cigarettes composées de bourgeons ou de follicules
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Tovenant de la qualité la plus fioe de la plante : ; sont pour le tabac ce que sont, par exemple , s fleurs de peAoë pour le thé. Les fameux cigares, ts régalias , sont fabriqués dans les boutiques .èmes de la ville, et comme la porte du magasin ;ste toujours ouverte, à raison des grandes chaurs, les émanations suaves dont nous avons parlé i répandent sans peine au dehors.
Au cas où le lecteur visiterait un jour la Havane, ne sera peut-être pas fâché d'apprendre que les igares de la qualité la plus parfaite se fabriquent liez le senor Garcia, dans la « Calle de l'Obispon ■ne de l'Évèque), en face le palais du capibûne- 6néral.