CHAPITRE VI
Méâk MMkWJkmm
Èttsiti det oftrtgaiifl. — Maisons eoloriées. — Vohù^ss AHès .
volantêê, -^ Le Pasea, ou Champs-Elysées des Havanais. — |
— Galanterie espagnole. — Opéra italien. — Spectacle magique j
en plein air. — Sylphides espagnoles. — Tue à tra?ers waé I fenêtre grillée. — Un amant malheureux.
Jamais ces champs d'axnr semés de tant de flammes,
Jamais ces sables d'or où Tont moarir les lames.
Ces monts dont les sommets tremblent an fond des cicux,
Ces golfe* eonronnés de bois silencieux.
Ce* lueurs snr la cAle, et eee chants sur les raguos,
N'aTaicBt ém tof mm de Toinptéa si Tagues.
(LASâAViNB, GrûgieUa,)
Dès le commencement de ses conraés dans la ville, Tétranger s'aperçoit que les mes sont assez étroitest mais fort propres. On remarque ensuite l'élévation peu considérable des maisonSt qui ne dépassent pas, ordinairement, le deuxième étage : c'est là, à ce qu'il parait, une utile ptécaution contre les effets des tremblements de terre et des ouragans dont la Havane, ainsi que d'autres localités de l'île, ont plus d'une fois été victimes. La
plupart des façades des habitations , sont peintes tn bleu azuré, couleur éclatante produite par le apis-lazuli ou par le mélange de certains sels de mivre et de cobalt. Quelques-unes le sont également en jaune serin, au moyen d'une préparation ie chrome et d'oxyde d'argent.
L'opulente ville de la Havane se présente sous les phases diverses, suivant le moment de la journée où on l'étudié : je crus y remarquer chaque jour trois périodes bien tranchées. Depuis l'aube jusqu'à dix heures du matin, une animation extraordinaire règne dans les rues et les carrefom's. Une longue file de petites charrettes se hâtent, à la première aurore, de porter au marché leurs fruits et leurs fleurs. Çà et là une multitude de travailleurs nègres se rendent à leurs occupations ; il est curieux de voir avec quel soin ils s'affublent de manteaux épais comme des couvertures , dans la saison la plus chaude, afin que la fraîcheur matinale ne fasse pas rentrer la transpiration qu'ils éprouvent pendant la nuit dans leurs demeures trop étroites,
A mesure que l'heure avance, une foule de négociants, vêtus de vestes en toile blanche, et coiffés d'un chapeau de paille-Panama, se dirigent d'un pas empressé dans tous les quartiers, les uns vers leurs bureaux respectifs, les autres à bord de quelque navire qui les intéresse. Vers onze heures, et même un peu plus tôt , cesse complètement la
brise de mer , produite par les vents alizés , qui rend en toute saison les matinées si supportables à la Havane. Dès lors, jusqu'à quatre ou cinq heures du soir, la ville entière reste plongée dans une sorte de langueur. On ne rencontre dans la rue que des esclaves commissionnaires, roulant des tonneaux ou des brouettes chargées de marchandises, ou bien un porteur d'eau dont le cri est rafraîchissant pour r oreille dans cette circonstance : (( Voici, dit-il [agua mas fria que la nieve) , de Teau plus froide que la neige de la montagne ! » De temps en temps, on remarque aussi un planteur ou l'un de ses commis longeant isolément le trottoir, et cherchant le plus possible à profiter de l'ombre projetée par l'une des rangées des maisons.
Quand le soleil a cessé de darder verticalement ses rayons, la scène change merveilleusement. Les négociants et commerçants blancs, qui étaient rari nantes au milieu de la journée, remplissent de nouveau toutes les rues et tous les quais. Mais la décoration la plus agréable de ce troisième acte consiste en un essaim d'élégantes voitures appelées volantes^ qui commencent à parcourir la ville dans toutes les directions. C'est dans ces voitures que les femmes et les filles des plus nobles hidalgos sortent pour faire leurs visites ou leurs emplettes. La caisse d'une volante a, jusqu'à un certain point, la même forme qu'un grand cabriolet parisien; mais les ressorts qui la tiennent suspendue sont
très - volumineux , et les deux roues, qui sont presque aussi hautes que la volante tout entière , se trouvent placées derrière la caisse. A travers une large ouverture pratiquée, à cause de la chaleur, dans la partie postérieure de ces voitures, et qui peut être close à volonté, Ton observe distinctement les bustes gracieux des dames, presque toujours au nombre de trois, qui s'y font conduire. La charmante mantille espagnole en soie foncée couvre une portion de leurs cheveux d'ébène : elle remplace le chapeau que les Havanaises ne portent presque jamais ; puis ce voile exquis va tomber négligemment sur leurs épaules. Le postillon d'une volante chevauche toujours sur l'un des deux mulets qui la traînent ; son costume est des plus pittoresques. On sait à quel point les nègres affectionnent les couleurs gaies et éclatantes : notre postillon se prodigue donc force galons d'or et d'argent, et il ne manque jamais de se procurer de magnifiques éperons en acier étincelant. Du reste, ces postillons connaissent parfaitement leur métier. Bien que la plupart des rues soient trop étroites pour livrer passage à deux volantes de front, il n'arrive presque jamais d'accident, même aux détours. Lorsque deux de ces voitures se rencontrent, l'une d'elles s'arrête aussitôt, soit par complaisance, soit par contrainte. Ici, de même que dans des circonstances de la vie bien plus graves, la loi du plus fort joue son rôle. Parfois,
Ton entend la voie argentine de la maltresse ordonner à son automédon de bien se garder de céder la voie à son rival.
Une fois les visites et les autres courses accomplies dans r intérieur de la ville, bon nombre des volantes se rendent au Paseo , ou promenade publique. Celle-ci se trouve immédiatement hors des murs; elle rappelle assez, par l'animation concentrée qu elle présente aux heures fashionables, la Cascina de Florence , bien que son étendue soit inférieure à celle de ce dernier lieu de rendez-vous. Rarement y remarque-t-on des cavaliers caracolant, comme ailleurs, sur des coursiers fougueux : ces messieurs ont communément pour habitude de flâner, le cigare à la bouche, le plus près possible des volantes. Si, par hasard , Tun d'eux s'écrie, comme cela arrive souvent , en signalant à son compagnon quelque beauté qui passe à côté d'eux : « Ah ! quelle ravissante créature I » les usages autorisent la dame, si elle l'entend, à répondre : « Je vous rends grâces, senor. » — Le code des convenances havanaises va encore plus loin ; dans le cas que voici , par exemple : une dame de Cuba qu'aborde un homme de sa connaissance avec cette phrase usuelle : « Senora, je me mets à vos pieds , » peut et doit lui dire : « Et moi , senor, je vous baise les mains. » Ce peu de paroles sont proférées avec cette grâce et cette dignité qui
étaient l'apanage des femmes Castillanes du temps de la chevalerie.
Le dîner dans le grand monde havanais, se sert ordinairement à la tombée de la nuit , qui arrive , comme on le sait , dans les latitudes tropicales , bien plus tôt , même en été , que dans les pays plus rapprochés des pôles. En se levant de table , on court au spectacle , et celui du Théâtre- Tacon n'est certes pas à dédaigner. Une troupe italienne fort distinguée (dont les prime-donne sont la Stefanoni et la Bosio, et dont les ténor et basse sont Saivo et Marini) est , depuis le gouvernement de r avant-dernier capitaine général, engagée à l'année pour l'Opéra de la ville. Durant les quatre mois de chaleurs excessives, les théâtres chôment nécessairement, d'autant plus que toutes les notabilités sont allées respirer librement l'air embaumé des jardins de leurs villas. Dans cet intervalle , la troupe italienne va faire une tournée lucrative à Philadelphie, New- York, Boston, etc., et quelquefois jusqu'à la capitale du Mexique.
L'Opéra de la Havane, placé hors du mur d'enceinte, est un théâtre fort beau à l'intérieur : la salle est grande, parfaitement ventilée, et ornée avec un goût que maint grand théâtre de l'Europe ne ferait pas mal d'imiter. Le public havanais a la prétention d'être connaisseur consommé en fait de musique , et pourtant il a ac-
cueilli assez froidement la Philomële suédoise, Jenny Lind.
Pendant les belles soirées, un genre intéressant de spectacle en plein air partage, jusqu'à un certain point , la vogue du Teatro-Tacon (ou l'Opéra). Nous voulons parler de l'aspect féerique que prend la Plaza de las Armas, au moment du concert militaire. Au-dessous d'un massif de superbes palmiers de l'espèce dite Royale , qui s'élèvent au centre de cette magnifique place, un orchestre d'élite y exécute , pendant près de deux heures, les morceaux les plus exquis des répertoires européens. Mais la partie essentielle de ce spectacle, c'est la foule immense d'élégants et d'élégantes, qui ne cessent de circuler le long des quatre côtés de ce vaste carré verdoyant. A ce moment , les hommes ont revêtu leur toilette du soir, savoir, le frac en drap noir et le gilet blanc : ils ont également remplacé le chapeau de paille- Panama par le feutre noir de France ou d'Angleterre.
Pour ce qui est des dames, elles sont aussi splendidement habillées que si elles allaient à un bal de cour : presque toutes sont décolletées ; elles sont éblouissantes de bijoux d'or, de perles et de diamants. Parfois, quelques-unes, même des plus recherchées, entremêlent dans leurs cheveux, qui ressemblent à du satin noir, un certain nombre de ces insectes brillants que l'on ne rencontre que
SOUS les tropiques, et dont Téclat égale celui du saphir, du rubis et de l'émeraude. La robe qui fait partie de cette toilette du soir est composée presque exclusivement de dentelle blanche, ou bien de riche soie jaune ou rose; sur cette robe la mantille noire est jetée et disposée avec cette grâce dont on dirait que les Espagnoles ont seules le secret. Dans les moments des plus grandes chaleurs, plusieurs, parmi ces hpuris, se tiennent, pendant le concert militaire, dans leurs volantes, qui forment un riche encadrement autour de la place ; elles ne laissent jamais en repos l'éventail qu'elles tiennent à la main. Une conversation s'engage fréquemment entre elles et quelque caballero (cavalier), qui se détache d'un groupe de promeneurs pour leur présenter ses hommages. Si quelque chose pouvait ajouter au prestige de la scène élyséenne qu'offre la Plaza de las Armas pendant la durée de la musique, ce serait la clarté éblouissante des étoiles qui scintillent par myriades audessus de la tête des spectateurs. Les Cubains n'exagèrent pas beaucoup quand ils disent que chacune de leurs étoiles tropicales brille comme une lune, la lune comme le soleil, et que le soleil luit comme un firmament embrasé.
Dès que le concert est terminé, le capitainegénéral et sa famille rentrent de leur balcon dans l'intérieur de leur palais, qui occupe Tun des côtés de cette belle place « des Annes ; » les vo-
lantes emmènent, avec une célérité quasi-électrique, les dames à leurs hôtels ou au bal, si c'en est la saison. Quant aux hommes, ceux qui ne veulent pas rejoindre leurs femmes et leurs filles, vont se réunir au café de « la Dominîca, » célèbre, non-seulement parce qu'il est le premier de la ville, mais surtout à raison des immenses quantités de gelée de guyava que l'on y fabrique, et que l'on exporte jusqu'aux points les plus éloignés de la terre. Depuis le matin, jusqu'à une heure assez avancée de la nuit, la fabrication de cette confiture exquise est sans cesse en activité ; aussi, ceux qui tournent l'angle des deux rues que forme « la Dominica » respirent-ils les vapeurs embaumées qui sortent continuellement par ses portes et ses croisées ouvertes. Jusqu'à minuit, et même plus tard, la Havane conserve les dehors d'une gaieté bruyante. Tandis que vous admirez, en flânant çà et là, la splendeur du gaz qui éclaire les rues et les magasins, vos regards sont souvent distraits parla vue d'une assemblée de senoras assises dans leurs demeures, ou plutôt se berçant et se dandinant dans des butacas, espèce de fauteuil américain que l'on nomme a roc king-c haïr. » L'on jouit, en quelque sorte malgré soi, de ce curieux coup d'oeil, car, dans une multitude de maisons, les appartements, même ceux où ont lieu les tertulia ou réceptions, se trouvent au rez-de-chaussée, de telle sorte que le passant voit de la rue tout
ce qui s'y passe, à travers les énomies fenêtres grillées et non vitrées. Au moment de se retirer, l'on ferme ces grosses portes-fenètres {puertasventanas, on les désigne ainsi] au moyen de volets seulement. L'observateur pourrait, de plus, apercevoir du dehors une magnifique volante dorée ou argentée, qui, chose étrange, fait partie intégrante de l'ameublement de plus d'un salon du rez-dechaussée, et, ce qui est encore plus singulier, la maîtresse de la maison s'y installe quelquefois, à une heure où elle attend des visiteurs. En vous éloignaot de ce dernier poste d'observation pour regagner votre hôtel, vos oreilles sont charmées, à diverses reprises, par la mélodie d'une guitare accompagnée par la voix de quelque amant désespéré qui exhale son âme au-dessous du balcon de celle qu'il adore.