CHAPITRE VII
CWJMA {Suite,)
LitB durs. — Scorpions. — Araignées horribles. — Alcarazas. ~ Entremets des créoles. — Dessert tropical. — La dévote et son page. » Mausolée de Christophe Colomb. — Climat bon pour les poitrinaires. — Traitement de la fièvre jaune. — Matanzas. — Chaleur insupportable. — Plantation à sucre. •— Rhum. — Vin de Champagne. — Les chimistes et les cuisinières. — Expor tation énorme de sucre.
TiTAmi. WeaTinir spiden, corne not bere :
Hence, /ou long-legged spinnen^ h«Bee :
BertiM black, approach not near ; Wom, nor anail, do offrnce.
(Shakupbakb, Songe d'une nuit
d'ili.)
Ifaj rirgins, when they eom« to monni,
Maie ÏDcense b«ni Upon thine altarl Uieo relvrn.
And leare thee eleeping in thine ara.
(HniBicK.)
Lorsqu'on entre dans sa chambre à coucher pour la première fois, on s'empresse aussitôt (ainsi que cela m* arriva) de sonner le cameriere, et de lui reprocher d'avoir oublié d'y apporter un lit; mais le nègre ou la négresse qui monte, ne fait que montrer sa double rangée de dents d'ivoire,
en riant d'étonnement, quand, de nouveau, vous demandez un colchon ou matelas. Effectivement, les lits havanais, tant dans les hôtels publics que dans les maisons privées, ne contiennent ni matelas, ni draps, ni couvertures. Rien qu'un traversin, ou un oreiller, et une sorte de couvrepieds, qui sont disposés sur un morceau carré de quelque étoffe très-forte, laquelle a été solidement clouée sur la charpente horizontale du bois de lit. De tous les points du ciel-de-lit sont suspendus des moustiquaires : ce tissu fm et serré doit être préjudiciable à la santé, attendu qu'il empêche une circulation convenable d'air pur autour de l'individu emprisonné dans ce lit bizarre.
Il y a nécessairement une sorte de gradation dans la qualité des lits : celui du Cubain qui jouit de peu d'aisance, par exemple, est en canevas écru, semblable à celui dont on fabrique les voiles, et le bois, resté brut, est vierge de peinture ou de vernis aucun. Dans le lit du riche bourgeois, la toile où il peut chercher le sommeil est parfaitement blanche, et tous les supports ligneux sont en acajou ou en palmier habilement colorié. Enfin, le noble hidalgo étend sa personne sur une étoffe des plus précieuses, soit en satin épais et moiré, soit en drap d'or ou d'argent, et la charpente de son lit est composée de bois de rose, de palissandre ou de cèdre odorant , le tout artistement peint et travaillé. Il arrive quelquefois , au moment d'en-
74 SCÈNES ÂMÉBIGAINES.
trer dans son lit, que Ton aperçoit un scorpion blotti entre le couvre-pieds et l'étoffe qui sert di matelas. Cela doit être rare, cependant, car, durant mon séjour à la Havane, je ne vis pas un seul scorpion dans Y intérieur des habitations, bien que j'examinasse soigneusement mon lit chaque soir, par suite d'un avis que j'avais reçu à ce sujet. On ne peut pas en dire autant d'une hideuse araignée noire, grosse comme la tarentule de Naples, que l'on observe trop souvent traînant sa masse rebutante sur les parois du mur ou sur le plafond de l'appartement. k
On oublie bien promptemept la présence d'ip- t sectes venimeux ou de reptiles, quels qu'ils soiept, p lorsque, en rentrant du dehors, on jette les yeux s sur les atcarazas, qui tiennent en réserve, même ii au plus fort des ardeurs de Tété, une provision % bienfaisante d'eau aussi fraîche qu'on peut la dé- |â sirer. Valcaraza est un vase soit en grès, soit en | faïence ou en porcelaine, mais à l'état de biscuit, \ c'est-à-dire dépourvu d'aucun vernis vitrifié. La porosité qui en est la conséquence, bien qu'elle soit invisible à l'œil nu, lui laisse la propriété de refroidir tous les liquides que l'on y verse, par une évaporation analogue à celle qui maintient le sang humain à une température comparativement \ basse sous les latitudes les plus brûlantes de te ; 8Ône torride. Valcaraza est pareillement employé chaque jour pour rafraîchir le vin.
LA HAVANB. 75
D'une année k Tautr^, Ton ne Goastate pus un HccFoisseœent notable dans la population de la Bavane. Le chiffre actuel, en y comprenant le fai^l>ourg de Régla, situé sur la plage opposée de la kftie, est évalué à 220 mille âmes environ. Dans ce nombre, il y a une proportion considérable de créoles.
Dans quelques-unes des familles de ces derniers, Ton remarque, en ce qui a rapport aux usages de la vie, certaines coutumes qui ne s'observent guère que chez les Espagnols pur-sang. C'est ainsi, par exemple, que, dans le rang le plus élevé des créoles, tous les convives se lèvent de table à la fin du second service , du moins à la fin de celui où les derniers plats de viande et de légumes ont été consommés; après s'être promenés, en causant, pendant vingt minutes, dans une galerie aérée placée dans une autre aile de la maison , ils reviennent à la salle à manger. Les invités ont peine à se croire dans la même pièce où ils ont dîné tout-à-l'heure : non seulement ils n'y sentent pas la moindre odeur des mets qu'on y avait servis, mais ils aspirent, au contraire, les parfums les plus exquis, grâce à la variété infinie de fleurs et de fruits délicieux qui couvrent maintenant la table. Parmi ces fruits , Ton retrouve toujours le guayava, renommé pour la gelée qui en provient, ainsi que nous l'avons déjà dit; le tuna, de la grosseur d'un petit ananas, qu'on regarde comme
extrêmement sain ; la zapitalla suave ^ espèce df '^^ pomme sauvage d'un goût très-agréable; enfin 1#^^ mamey, dont la saveur tient tellement de TanJ?^ broisie, que les natifs de Saint-Domingue, oixm^ croît en grande abondance, se figurent que c'esip^ la nourriture des âmes bienheureuses dans l'autrep monde. p
Pour la dame créole, le petit page estindis-p^ pensable , comme suivant , lorsqu'elle se rend à l'église ; il porte, outre le volumineux devocionario (paroissien), un tapis qu'il étend sur les dalles du temple saint. Jamais l'on n'y rencontre de chaises, encore moins des pews, ou loges, à l'instar de celles que contiennent les églises catholiques en f^ Angleterre et aux États-Unis. La plupart de ces dames restent agenouillées sur leurs tapis pendant la durée entière de la messe ; pour un petit \-^ nombre, le page est en outre chargé d'un épais } coussin, ou bien d'une espèce de pliant, sur le- ^ quel, en cas de lassitude, la senora pourra s'as- ^ seoir. t
L'une des églises les plus considérables de la Havane, celle de San-Francisco, a été, il y a peu d'années, annexée à la douane comme entrepôt supplémentaire. Son état de délabrement intérieur suggéra à la municipalité cette idée, d'autant plus raisonnable que les autres édifices religieux, disséminés çà et là dans la ville, sont de beaucoup trop nombreux et trop spacieux pour la proportion
Bs fidèles qui les fréquentent. On dirait que la iété des habitants est plus ou moins portée à la JDgueur, et qu'elle se ressent des effets énervants a climat. Quoi qu'il en soit de ce jugement tééraire, la grande masse de la population ne îsse de se récrier contre l'expropriation de leur ;lise. Ils la réclament par des motifs basés sur 06 superstition pieuse. « San Francisco, disentils, est le patron des ouragans ; si l'on ne rend pas au culte l'église qui lui était dédiée, le saint nous retirera sa protection , et nous serons tous exterminés par les éléments au premier jour! » r, depuis une dizaine d'années, plus d'un époumtable ouragan, dont on voit encore de nomreuses traces , est venu fondre avec une fureur louïe sur la Havane et la région d'alentour. Les 3ns habitants ont donc quelque raison de craindre ae , tôt ou tard , la belle capitale de la « Reine es Antilles » ne soit détruite de fond en comble, u peut-être engloutie par l'un de ces violents •emblements de terre qui y ont par le passé maifesté leur présence.
Mais leur cathédrale devrait amplement les édomms^er de la perte de l'autre temple ; elle ît, en effet, le mausolée de celui qui découvrit, il a près de quatre siècles, leur île charmante. Ce 'est pas un simple cénotaphe que les heureux [avanais ont continuellement sous leurs yeux, car îs cendres de Christophe Colomb y reposent réel-
'ilî
ES
78 SCÈNES AMÉftIGAINES.
lement. L'illustre navigateur mourut à Valladolid, ^^ comme chacun le sait, le 20 mai 1506. Son corps y fut déposé jusfpi'en 1626, époque à laquelle 11 fut transféré dans son tombeau de famille , à Séville. Dix ans plus tard , cette précieuse dépouille fut transportée à cette île lointaine de Hispaniola,p que l'amiral affectionnait tant de son vivant. Là^ elle fut conservée religieusement jusqu'au moment où, en 179d, cette même lie (Saint-Domingue) j^^ fut cédée à la France par les Espagnole. Au commencement du mois de janvier 1796, les restes de Colomb firent leur entrée solennelle à la Havane. Dès que l'escadre qui les avait à son bord fut si^ gnalée au large, sur la mei*^ des salves d' artillerie ne cessèrent de gronder triomphalement jusqu'à '*! ce qu'elle eût doublé le « MorOj » eh entrant dans le port. Aussitôt débarqué , le cercueil j qui était en plomb doré fort épais, fut remis au gouverneur général de Cuba, qui l'attendait sur la jetée entouré d'un brillant état-major. Un imposant cor- ! tége, ayant en tête l'archevêque avec son clergé j 1 s'achemina ensuite vers la cathédrale. Aujour- » d'hui, ce n'est plus dans un cercueil que sont enfermés les restes mortels de l'amiral; ils sont contenus dans une urne en marbre blanc qui est placée dans une niche , du côté droit du maître* j autel. Sur un piédestal, à peu de distance, aa devant de cette urne^ l'on aperçoit un buste que Ton dit être fort ressemblant, et au-dessous cette
èpitapbe en espagnol : « Les resta et l'image du « grand Colomb ! Puissent-ils être conservés dans « cette urne pendant des milliers de siècles! » Si jamais la Havane se voit découronnée de cette foule de glorieuses épithètes, qui peuvent se résumer en celle de « Reine des Antilles, » et qui toutes dérivent de son opulence commerciale ♦ découlant de sa position topographique si éminemment privilégiée , elle continuera encore cependant à mériter une désignation bien au-dessus d'un titre royal quelconque, tant qu'elle ne cessei*a pas d'être la dépositaire du trésor que possède à l'heure qu'il est sa basilique principale. Certes, ce tnonument du génie apparaît de loin aux yeux de l'étranger avec une brillabte et imposante ma»* jesté, comme l'antique a colonne de Pompée sur les plages d'Alexandrie. »
Le cliriiat de la Havane jouit presse autant i^Uê celui de l'île de Madère de la réputation d'étrè favorable aux personnes atteintes de consamptioà et de phthisie. Ceut qui sont en proie à ces fâcheuses affections s'y établissent communément dépuis la Toussaint jusqu'à la fin du mois de mars, n est rare que l'été s'écoule sans que de nombreux cas de fièvre jaune s'y manifestent. D'après déè renseignements que j'ai recueillis sur les lieux, cette affreuse maladie est caractérisée j quant à cel symptômes : l** par de violentes douleurs dans toute la régioil postérieure de la tète ; 2* par une
coloration des ongles en noir ; 8* par un jaillissement de sang des pores et des gencives. Quand la mort s'ensuit, le cadavre tout entier présente une teinte jaune très-prononcée assez analogue à celle que communique à la peau une effusion d* acide azotique (eau forte) ; de là l'origine du nom que porte cette fièvre. Ordinairement elle dure trois jours, même quand elle doit devenir fatale. Quant à son mode de traitement, un Havanais fort instruit m'assura que les Européens, par exemple, réussissent en général à se tirer d'affaire, pourvu que, dès les premières attaques, ils aient recours : !• à de l'huile d'olive en grande quantité ; il faut en boire un litre, si on le peut ; 2* à un lavement composé d'une décoction de guimauve ; 3' à une saignée peu copieuse. Ces remèdes eurent les résultats les plus efficaces à l'égard de l'une des prime donne dont j'ai déjà parlé : elle fut atteinte de la fièvre jaune peu de temps après son arrivée à la Havane.
Matanzas est la ville la plus importante de Cuba, après la capitale, du moins en ce qui touche les rapports commerciaux de cette île avec la France et l'Angleterre ; sa population, qui est de 18,000 âmes, est inférieure à celle de chacune des deux autres grandes villes de l'île; à savoir : Puerto- Principe et Santiago-de-Cuba ; cette dernière est située sur le rivage méridional.
Le 18 septembre de l'année qui vient de finir
IIATÂNZAS. 81
(1852) , plus de la moitié de Santiago a été détruite par un affreux tremblement de terre; et, effrayés par une violente secousse encore plus récente, la presque totalité des habitants consternés se trouvent, à l'heure qu'il est, campés sous des tentes, au bord de la mer.
La ville de Matanzas offre de loin un coup d'œil des plus pittoresques ; mais en l'explorant de près, je n'y vis, en fait d'objets dignes de fixer l'attention, que sa magnifique caserne, son alameda ou promenade publique, et surtout sa vaste et profonde baie. Bien que cette localité ne soit pas beaucoup plus au sud que la Havane, la chaleur me parut y être mille fois plus accablante, et plus encore la nuit que le jour.
Aux environs de cette ville se trouvent éparpillées çà et là plusieurs plantations à* sucre. Dès que le touriste en a visité une (ce qu' il ne devrait pas négliger de faire) , il peut emporter une idée exacte de tout ce qui se rattache à l'extraction du sucre d'outre-mer. Comme la théorie de ces diverses opérations est connue aujourd'hui de tout le monde, il serait superflu d'entrer dans les détails de la fabrication. Nous n'expliquerons donc pas comment les cannes sont d'abord écrasées entre deux gros cylindres verticaux, ni de quelle façon la sève qui en découle est bouillie, à trois reprises différentes, avec des cendres de bois et de la chaux ; nous passerons aussi sous silence la ma-
82 SCÈNES ÀttÉKidàINBS.
niëre dont la fiaccharstte double de potasse (alcali provenant des cendres de bois employées) et de chaux est ensuite décomposée par l'acide sulfurique^ etCi Les Cubains utilisent le résidu ligneux des cannes comme engrsds ; il porte le nom de mé gosse. Quant à la mélasse ou sUcre incristallitoble, les planteurs de Cuba en retirent, par la distillation, une espèce de rhum d'une très-boDoe qualité; ils l'appellent rack. Mais le rhum le plus fin s'obtient, tant à Cuba qu'à la Jamaïque, en distillant le moscovûdo ou sucre brut. Bien des personnes ignorent peut-être que cette même éassonade jaune des îles est un ingrédient indispensable (en minime quantité sans doute) pour développer le bouquet du vin de Champagne natuteL
Nonobstant les dangers d'altération que court, de la part des brises plus ou moins salées de la mer, le jus sucré de la canne, à en juger par les expériences de certains savants de Paris, les planteurs de Mataneas n'en continuent pas moins à exploiter leurs florissantes sucreries à proximité, ôômparativement parlant, du golfe de Floride. Us évitent, il est vrai, de franchir les limites où le sol commence à être imprégné, même légèrement, d'infiltrations salines; car l'effet immédiat du contact du sel avec le sucre, ainsi que la plus humble de nos cuisinières le sait, est la neutralisation presque complète de chacun dé ces deut
MATÂifiiAs. 8!t
corps * il Se fôl^tne alors un véritable sel nouvèatt qxlî a tfeçulô nom de saccharaté de soude.
!1 rèjgtife tltie animation extraordinaire tout autour d'une plantation à Sucre, Surtout au moment de la récolte ; thâqUè ahnéfe , il y en a au ttioinS deuk t plus fftmë fois, j'eus Toccasion d*fen êtrë témoin. C'est ainsi que, par exemple, de la roiilê où l'on chemine, on aperçoit une bande de nègres, ayant pour tout vêtement un petit pantalon que l'on pourrait comparer à nos caleçons de bains. En les voyant frapper simultanément, aux pieds des cannes, avec de larges fourches ou faux qu'ils tiennent à la main, l'on serait tenté de les prendre collectivement^ à raison de la régularité de leurs mouvements, pour une immense machine animée, si l'on n'entendait, en même temps, le chant sauvage qu'ils entonnent sans s'arrêter Un instant. A quelque distance d'eux. Ton voit accourir un nombreux groupe de négresses chantant à leur tour, et portant de légers paniers contenant des provisions pour les travailleurs mâles^ Sur la droite et sur la gauche, vos oreilles sont assaillies par un claquement de fouets, un hennissenaent de mulets et un mugissement de bœufs , tout cela appartenant à une seule plantation. Il est inutile d'ajouter que l'un des objets les plus saillants, c'est le surveillant blanc des esclaves, tenant incessamment à la main son formidable fouet.
La quantité de sucre exportée annuellement de
la Havane et de Matanzas, qui sont, à Caba, les deux grands débouchés pour cet important article, est actuellement de A à 5 millions de quintaux. C'est à peu près la consommation totale de la Grande-Bretagne, laquelle en consomme proportionnellement deux fois autant que la France tout entière.