CHAPITRE X
I<A CAmOI^UVE DV 9IJI»
Terrible coup de vent. — Choc contre un écueil. — La mort en face. — Foyer de l'esclavage. — Planteurs calomniés. —Le rire du bonheur. — Docilité des nègres. — Leurs égards pour l'homme blanc. — Aboli tionistes maudits. — Traite des noirs. — Vente à l'encan singulière.
Who was it r«ared thoM wbelmiaff wtTes?
Wbo scalped Uie brows of old Cairn-Gorm } -* And seoopcd tbeie erer yawning cares? — 'Twas I ! — tbe Spirit of tbe Storm.
(HoGo., the Ettrick Skepherd.) *
E ra0r cieco a quel romor rimbomba.
(Lb TaaftB.)
Une horrible tempête se déchaîna contre nous durant la nuit qui suivit notre départ de Savannah, le port de Georgîa où nous avions relâché. Comme s'il fallait quelque augure sinistre qui présageât un prochain malheur, notre bâtiment enleva , par un choc des plus violents, la proue entière d'un
* Qui souleva ces vagues dévorantes? Qui découronna le sommet de Fantique Cairn-Gorm , et creusa ces cavernes toujours béantes? •» Ce fut moi... l'Esprit de la Temptête.
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petit pyroscaphe qui se trouvait sur son passage, près de F entrée de la baie. L'obscurité était si épaisse que les marins de quart ne pouvaient distinguer un objet quelconque à deux fois la longueur de notre vaisseau.
A la pointe du jour, le vent avait tellement bouleversé la mer, qu'il devint impossible à qui que ce fût, voire même aux gens de l'équipage, de se tenir sur le pont sans se cramponner fortement à une partie fixe du bâtiment. Le premier objet qui apparut devant nos regards, à l'aurore, fut un gros trois-mâts au pavillon britannique, qui» évidemment, venait d'être désemparé par l'affreuse bourrasque. Dans cet état de choses, nous parvînmes, vers midi, à la hauteur de la baie de Cbarleston, ville principale de la Caroline du sud. L'entrée de cette baie est barrée, dans une largeur égale à celle de l'embouchure de la Tamise, à Margate, par un véritable mur de sable, tant il est dur et compacte. Aussi, les Caroliniens considèrent-ils cette barre comme un moyen de protection bien plus efficace, en cas d'une invasion de l'extérieur, que les trois solides forteresses qui défendent le port de Charlest(m. A la marée haute, il n'y a jamais plus de 15 pieds d'eau au-dessus de cette espèce de récif sablonneux ; voilà pourquoi les navires jaugeant plus de 700 ou 800 tonneaux ne commettent pas l'imprudence d'essayer de le franchir, pour peu que l'Océan soit houleux.
Notre capitaine» dose, Tieux marin énainemment espérimenU , se décida, à la suite d'une consulf tatioQ avec ses officiers, à rester à la cape^ en pleine mer, jusqu'au soir, espérant alors voir s apaiser le fuiîeuic coup de vent qui l'avait assailli.
Cette résolution causa aun passagers, ainsi qu'aux matelots^ une satisfaction d'autant plus vive, qu'ils connaissaient le caractère intrépide et audacieux de leur Palinure quand il s'agissait d'af* fronter les dangers de la mer : auparavant, ils n'avaient que trop de sujet pour craindre que, etl dépit des tempêtes et des ouragans, il ne poursuis vit sa course sans déviation aucune.
Notre assurance ne devait pas être de longue durée : tandis que les nombreux passagers, dont plus d'un tiers était composé de dames, se félicitaient mutuellement , dans le grand salon où ils s'étaient réunis, de la décision prudente prise par leur capitaine, nous vîmes entrer soudain, avec une précipitation extrême , la êtewardeês ( cbanH' brière de la cabine des dames), qui , pâte comme le marbre, s'écria : « Le capitaine vient de s'aperv « ce voir qu'il ne lui reste pas assez de combustible a à bord pour attendre au large la cessation du tt coup de vent, et il se dirige à l'instant même « vers la barre I »
A peine eut-elle articulé ces paroles , que , par un atertissedkient eifrayant, nous sûmes que nous
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y étions déjà. En effet, le bruit d'un choc épouvantable parvint aux oreilles de tout le monde avec un frémissement tel, de la part du bâtiment, que la cause n'en était nullement douteuse. Trois fois les brisants nous soulevèrent, et trois fois nous touchâmes de nouveau, avec une violence extrême. Pour se faire une idée de la nature du son lugubre que produisirent ces secousses, que Ton se figure, par exemple, une multitude innombrable d'hommes qui s'occuperaient à déchirer simultanément un millier de feuilles de carton ou de gros papier. C'était une espèce de grattement indéfinissable. Aussitôt des cris perçants d'alarme éclatèrent, comme on le conçoit, au milieu du groupe des dames et des enfants , et les traits des hommes montraient, par leur teinte blême et cendrée, qu'ils étaient persuadés que le navire allait sombrer instantanément. Si cela fût arrivé, nous aurions tous péri infailliblement; car les vagues étaient trop tumultueuses pour qu'un pilote, quelque dévoué qu'il fût, osât accourir à notre secours.
Au milieu des exclamations de désespoir dont je viens de parler , on distinguait par dessus toutes les autres la voix du capitaine, qui s'écriait aux officiers et aux matelots : « Combien d'eau dans le fond de cale? Tout le monde aux pompes! » Terrible était alors ce moment d'attente où l'on s'assurait si réellement Teau s'élançait déjà par la brèche. Sans l'épaisseur de sa nouvelle doublure
de cuivre, le steamship (navire à vapeur) se serait à coup sûr ouvert en deux, lors du premier des trois chocs.
Il est probable que ce fut surtout à l'état extrêmement houleux de l'Océan que nous dûmes notre salut : si les flots avaient été moins agités, ils n'eussent pas pu, je crois, amortir aussi puissamment les chocs, en nous soulevant assez promptement pour atténuer l'effet du contact entre la fatale « barre » et notre quille , et en nous chassant violemment en avant, hors de son influence redoutable.
Huit jours plus tôt, un navire considérable avait coulé à fond dans cet endroit fatal. Au milieu de la consternation générale, la voix du bosseman nous cria , du haut des écoutilles : « Le récif est passé ; nous sommes sauvés ! »
Pendant deux jours après notre débarquement, les citoyens de Charleston ne s'abordaient qu'en s' entretenant de notre aventure. Parmi les journaux du lieu, quelques-uns qualifièrent de par trop téméraire la conduite du capitaine, qui avait exposé ses passagers et son équipage à un naufrage si imminent. Les autres, au contraire, le défendirent vigoureusement, en alléguant, comme principale circonstance atténuante, qu'il avait sa propre femme à bord, et, par conséquent, croyait, dans cet instant terrible , agir dans l'intérêt de tous. C'était là, il faut l'avouer, le cas de renverser le
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seD8 de cet axiome de la logique : « A particuUai ad générale non valet comecutio. »
La pensée dominante qui se présente k Tesprit de celui quî arrive pour la première fois dans la Caroline du &ud» où Tesdavage a établi, en quelque sorte, son état-major, c'est d'examiner de près, et trë^-attentivement, quelle est la condition véritable des infortunées créatures humaines qui en subissent le joug. On ne tarde pas à s'assurer que la plupart de ces déclamateuis, Anglais et autres, qui ont publié leurs a Impressions » sur ce sujet, ont dû faire leurs observations à travers le prisme des préventions. J'ai pu constater de diverses façons qu'il n'existe nulle part peut-être, parmi ces populations qui, dans tous les pays, sont forcées de gagnei* leur pain à la sueur de leur front, une classe d'êtres aussi heureux, sous presque tous les rapports, que le sont les nègres esclaves des États-Unis. Ici, dans la Caroline du Sud, aussi bien que dans les États de la Louisiane et de l'Alabama, les principaux planteurs de riz, de coton et de sucre ont été indignement calom-niés par la plume de plus d'un écrivain. Si on voulait remonter à la source des <t atroces cruau* tés » qu'on se plaît à leur imputer, on verrait que celles-ci n'ont jamais été perpétrées, sinon par quelques petits colons qui se sont subitement vu enrichir sufiisamment pour se métamorphoser, d'individus obscurs qu'ils étaient, en acquéreurs
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d'esclave$ proprement dits; ou bien encore par des gens de couleur, devenus pareillement posses^ sôurs de la fortune, mais dépourvus d'éducation aucune ; ces derniers» surtout, peuvent facilement se laisser entraîner parfois à l'exercice de leiurs passions haineuses, même à Tégard de ceux dont Us ne diffèrent pas notablement, quant au sang et à la nuance de la peau.
Avant que vous n ayez prolongé de beaucoup votre séjour dans la Caroline du Sud, voua demeurez convaincu que le nègre reçoit largement de ses maîtres la liberté d'aller se divertir où bon lui semble, pourvu qu'il accomplisse fidèlement la tache journalière qui lui est imposée. Mille fois j'eus occasion de constater ce fait à Charleston et ailleurs, A certaines heures de la journée, mais principalement vei's le soir, si vous dirigez vos pas vers les carrefours publics de la ville, du plus loin que vous apercevez un groupe de nègres, vous entendez en même temps leurs bruyants éclats de rire^ mais ce rire franc et pour ainsi dire cordial, qui dénote que ceux dont il émane ne sont en proie ni au chagrin ni au remords. D'autres fois, c'est au coin d'une rue, ou bien sous le por^ tique de quelque grand édifice, qu'une bande joyeuse de nègres et de négresses montrent à chaque instant au passant, grâce à leurs explosions d'hilarité, leurs dents d'une éclatante blancheur. Leur déférence pour l'homme blanc, à quelque
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nation qu'il appartienne, est extrême : si absorbés qu'ils soient par leurs jeux, si serré que soit leur groupe, dès qu'ils vous voient cheminant de leur côté, en un clin d'oeil ils suspendent leurs amusements, et, ouvrant leurs rangs, ils vous livrent un large passage. Vous arrive-t-il par hasard, en longeant les wharfs ou les quais, de distinguer dans le lointain deux drays (charrettes légères) approchant de l'endroit où vous êtes, et luttant de vitesse, afin d'arriver le plus tôt possible auprès de quelque navire qui décharge sa cargaison, vous pouvez en toute confiance traverser le quai ou la chaussée, à votre loisir, étant, à priori, sûr que les deux cochers noirs arrêteront brusquement leurs chevaux, lorsqu'ils auront gagné le point voisin de celui où vous êtes placé ; et qu'oubliant la rivalité qui les portait tout à l'heure à courir l'un avec l'autre, ils ne songeront qu'à vous ménager le moyen le plus commode de continuer votre route.
Il est à regretter que les lois des États non libres défendent toute espèce d'éducation pour les esclaves, excepté l'instruction religieuse. Apparemment les législateurs craindraient qu'à mesure qu'ils deviendraient éclairés par l'enseignement même primaire, ils ne se laissassent graduellement entraîner vers des d'idées d'émancipation.
La loi dont il s'agit a été tout récemment mitigée jusqu'à un certain point; ce qui prouve que
les autorités sont obligées d'admettre qu'il y a moins de dangers actuellement de voir naître dans Fâme des nègres des pensées de révolte , comme conséquence de leur instruction , qu'il n'y en avait antérieurement à l'époque où le gouvernement fédéral (celui de Washington) a affranchi les esclaves des États septentrionaux. Car, aux yeux des esprits les plus obtus, ces derniers éprouvent plus de difficultés , que durant leur servitude, à se procurer même les choses les plus nécessaires de la vie. Il n'est donc pas présumable que leurs confrères noirs du Sud , qui voient , clair comme le jour, que leur propre sort est relativement plus confortable, s'avisent de chercher à obtenir une phase d'existence semblable. Nous sommes d'autant plus fondés à émettre cette opinion, que diverses autres circonstances (dont il serait trop fastidieux pour le lecteur d'expliquer ici la nature), ainsi que des enquêtes faites dans ces derniers temps par des personnages compétents , nous autorisent à tirer la conclusion hardie que voici : c'est que si , par un motif quelconque , le gouvernement fédéral jugeait à propos demain d'accorder à la totalité des esclaves qui habitent l'Union, leur liberté pleine et entière , cette offre serait refusée par les quatre cinquièmes de cette même population. Elle en donne de temps en temps des preuves presque sans le vouloir. Combien n'en voit-on pas de ces pauvres nègres qui , après avoir
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été séduits par des récits mensongers , et induits par les promesses de meneurs fourbes à fuir de chez leurs maîtres , s'empressent de retourner au bercail , en maudissant les abolitionhtes du Nord qui les avaient trompés, et en s' écriant naïvement , dans les paroles du proverbe anglais : (I Nous sommes partis pour chercher de la laine , « et , malheur à nous ! nous voici , au contraire , a en revenant , tondus à notre tour ! »
En nous livrant aux observations qui précèdent, notre intention n'est nullement de défendre l'esclavage , quant au droit et au principe ; nous nous bornons tout simplement à rapporter certains faits, sans entamer le moins du monde la discussion de cette question délicate , et sans nous arrêter à rompre une lance avec « l'Oncle Tom» , après avoir accompli la tâche peu difficile de le faire déguerpir du fond de sa « case. »
Les bâtiments négriers qui font l'infâme traite des noirs ne peuvent débarquer leur cargaison africaine sur aucun point des États-Unis, pas même des États à esclaves. C'est sur les côtes de Cuba et du Brésil qu'ils se débarrassent des victimes qu'ils ont si inhumainement arrachées à leur pays natal, les rivages éloignés de la Cuinée ou du Zangué» bar*. Cependant la vente des esclaves est une
* Le nombre d'esclaves provenant de la côte d'Afrique, et déba^ 4uét à Cuba depuis iSU Jusqu'à 1851, a été de AS,â89.Le BréaU en
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habitude de tous les jours à la Nouvelle-Orléans et dans bien d'autres localités; mais pour qu'elle soit licite, il faut que le nègre que Ton vend aujourd'hui ait été préalablement la propriété d'un citoyen résidant dans la République.
J'ai souvent assisté, comme étude curieuse, à cette vente de nègres. A Charleston , elle a lieu directement en face de la douane. L'on fait monter d'abord sur un grand muid ou tonneau l'esclave qu'il s'agit de vendre; le crieur ou commissairepriseur, muni de son marteau d'acajou , se place ensuite sur une table ou sur une estrade , tout à côté. Alors sort de sa bouche un hurlement, exprimant la formule usitée dans les ventes de toutes natures :
« Allons, Messieurs ! dit le crieur, qui me don- (( nera 600 dollars pour Sampo^ ici présent? Exa- (( mines-le ; il est sain de corps , jeune et vigouc( reux ; il aime le travail ; il est bon sujet. Voyons, (( qui m'en offrira 550 7 »
A mesure que les assistants répondent à cet appel par une offre nouvelle , le nègre continue à darder avec anxiété son regard du côté de celui qui a parlé le dernier, et, selon qu'il croit décou-
a reçu un nombre beaucoup plus cousidérable, c*est-à-dire 325,615. Mais tout porte à espérer, en ce qui concerne cet empire, que les importations d'esclaves diminuent graduellement : car, en 1848, le nombre en était de 60,000, tandis qu'il est descendu à 3,287 en 1851.
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vrii' dans les traits de cet enchérisseur une expression de bienveillance ou de sévérité, son propre fronts'épanouit ou s'assombrit visiblement, Il n'arrive jamais qu'un père de fainiUe soit vendu seul, et séparé de sa femme et de ses enfants, oi réciproquement.