‹ Scènes américaines; dix-huit mois dans le Nouveau mondeChapitre 26 sur 91 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

{Suit*.)

Domestiques-modèles. — Poésie sauvage. — La banjoo. — Un nègre endimanché. — « Dames aux camélias » noires. ~ Verandahs de Charleston. — Un chou rare. — Un sac de riz prolifique. — Homony ou maïs à la Caroline. — Signe de démarcation des États à esclaves. — États tirés au cordeau. — Tombeau d'Oscéola, — «Faucon Noir, » ou le chef des Winnebagos.

" I Dacite ab nrbe domum, mea carmina, dacite Daphnim. *

(ViAOïLE, Églogw*,)

Dans bien des localités, les esclaves des -deux sexes sont loués à des propriétaires dhôtels , ou bien à d'autres particuliers, par leurs maîtres, toutes les fois que ces derniers , par un motif de voyage ou autre , peuvent se passer momentanément de leurs services. Le nègre ne perçoit de la somme qui en résulte que 1 piastre (5 fr.) par mois ; mais il est abondamment pourvu de tout ce dont il a besoin aux dépens de la bourse de son

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maître titulaire, et s'il vient à tomber malade, c'est le médecin de celui-ci qui doit le soigner. On ne saurait rencontrer nulle part de meilleurs serviteurs que les nègres, soit qu'on les considère à leur état provisoire de mercenaires, soit qu'on les prenne dans leur position normale. Mille fois j'ai comparé leur douceur de caractère, leur complaisance et leur attention, empressée à répondre minutieusement aux exigences de ceux qu'ils sont appelés à servir, avec cette sécheresse, mêlée parfois d'impertinence, cette négligence, et cette servilité intéressée, dont on trouve tant d'exemples parmi les domestiques blancs, dans les provinces du nord. Aujourd'hui, ce genre de place est occupé généralement par des émigrés européens.

Sous leur noire enveloppe, il existe souvent un fond de véritable poésie chez les nègres. Pour s'en convaincre, l'on n'a qu'à feuilleter, par exemple, ce charmant recueil, si populaire par toute l'Amérique du nord, intitulé : Negro-Melodies, « Carillon du Nègre. » La plupart de ces effusions ont été composées par des esclaves. Remarquez , en outre, avec quel enthousiasme d'âme ils chantent ces mêmes mélodies, dans les délicieux concerts qu'ils aiment tant à donner à l'ombre des bocages fleuris de leur Caroline du Sud. L'un de leurs instruments favoris, c'est la banjoo^ espèce de guitare sauvage.

Parmi leurs airs de prédilection, il en estcer-

tains qui produisent sur le nègre, quand le hasard l'a conduit loin de la plantation où il est né , cet effet magique qu'opérait naguère, chez les soldats suisses , celui du Ranz des Vaches. La musique des nègres , de même que leurs simples arëytos ou ballades écrites, est empreinte d'une sorte de mélancolie plaintive dont une seule note, dont un seul mot fait souvent jaillir les larmes des yeux du voyageur qui les écoute , en réveillant chee lui le souvenir d'un bonheur passé et qui a disparu k tout jamais.

Un spectacle encore bien digne d'attention est celui que présente la multitude d'esclaves se pa* vanant sur les voies publiques , un dimanche ou autre jour de fête, quand ils ont revêtu leurs plus beaux habits. La seule portion constante du costume des hommes, qui varie à l'infini, selon le goût de chacun, c'est un col de chemise, très-blanc et très-empesé, qui monte en pointe^ au - dessus de leur cravate , jusqu'au delà des oreilles*

Quant à leurs chapeaux, l'on dirait qu'ils s'évertuent à en imaginer une forme nouvelle du jour au lendemain. J'en ai compté plus de dix espèces différentes : pour l'un, c'est un chapeau à large bord; pour l'autre, un chapeau à bord étroit, tandis qu'un troisième se croit admirable à voir» s'il est coiffé d'un chapeau veuf de bord aucun, et dénué même de fond. Celui-ci parait affectionner

les chapeaux tout blancs ; celui-là en préfère de gris ou de jaunes, etc.

L'apparence des négresses endimanchées est plus singulière encore , non pas tant par la coupe fantasque de leur robe de soie, de nuance plus ou moins voyante, qu'à cause de leur coiffure curieuse. Aucune d'elles ne porte de madras, à T exception de celles qui commencent déjà à vieillir ; le chapeau même est, en plein jour, extrêmement rare. C'est donc en essayant d'imiter la coiffure des cavaliers nègres qu'elles s'arrangent d'une manière convenable pour aller faire des conquêtes. Mais comme leur chevelure , ou plutôt leur laine , est, d'ordinaire, plus longue que celle des hommes, elles communiquent, on le conçoit, une forme des plus burlesques à leur têle , quand , après y avoir fait la raie de rigueur, elles redressent au moyen de pommade, vers la droite et vers la gauche , la masse crinière qu'il s'agit d'orner. La toilette féminine devient bien plus élégante et plus recherchée, chez une certaine classe de négresses libres que l'étranger remarque, avec douleur, faisant, dès la tombée de la nuit, leurs tournées dans la principale rue de Charleston, dans un but analogue à celui qui porte une classe semblable, parmi les femmes blanches , à souiller le soir, par leur présence, quelques-uns des plus splendides quartiers de Paris et de Londres.

La population de la florissante ville de Char-

leston est actuellement de 61,000 âmes. Si Ton en excepte les trois ou quatre grandes rues, où le commerce s'est le plus spécialement concentré , toutes les habitations des gens riches sont isolées les unes des autres. Chacune de ces somptueuses villas est pourvue, à chaque étage, d'un large balcon ou verandah, couvert pardessus, et faisant face à Test ou au couchant, afin d'en exclure les ardeurs du soleil. Au fort des chaleurs de l'été, les habitants peuvent clore , à volonté , le léger treillis peint en vert, qui se trouve toujours placé en réserve àl'une des extrémités du balcon. Quand les choses sont disposées de la sorte, la vigne qui ombrage le bord du petit toit se laisse tomber, en même temps que d'autres plantes grimpantes , sur toute la surface extérieure du treillis. Le jardin qui entoure chacune de ces charmantes demeures est embelli par un palmier nain , assez rare dans toutes les autres parties de l'Amérique septentrionale. Ce palmetto (c'est ainsi qu'on le désigne) est d'un port agréable à contempler, et fort touffu. Les Caroliniens font une grande consommation, en guise de légumes, du bourgeon printanier de cet arbre ; il est aussi volumineux qu'un gros melon, et sa saveur délicate rappelle celle de nos choux de Bruxelles. Comme le palmetto se rencontre assez abondamment dans la Caroline du Sud , cett& province, si fertile à tant d'autres titres, a reçu des Américains, à raison

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de cette circonstance, le surnom de Fair Palmetto land (la belle terre des palmettos) .

Pour se faire une idée des quantités prodigieuses de riz qui croissent aujourd'hui dans la Caroline du Sud, il suffit de réfléchir à l'usage auquel on consacre le son , ou tégument de la graine de riz^ dans les environs de Gharleston. On l'emploie, en effet, ainsi que je l'ai vu faire, à combler des fossés, et à dessécher des nmrais où l'on se propose d'élever prochainement des constractioûs. De là, on peut conclure quel immense développement cette précieuse graminée a pris, depuis l'époque de son introduction dans le Nouveau- Monde, en 1695. Au mois d'octobre de cette annéelà, un brigantin de Màdagas^car, ayant été forcé par une tempête de relâcher au port de Charieston, fit cadeau au gouverneur de cette colonie anglaise, d'un simple sac de riz, ett lui expliquant de quelle façon on le cultivait en Orient. M. Smith (le gouverneur) partagea son sac de riz entre cinq otl îiîx de ses amis, dont chacun sema sa portion-, en suivant les indications du capitaine africain. Si l'on demandait jusqu'à quel point le contenu de ce fameux sac a fructifié, nous n'aurions qu'à interroger non-seulement l'hémisphère nouvelle, mais encore l'Europe tout entière; quel lest en effet celui qui ignore la célébrité du riz des Carolines?

Les États Américains du Sud utilisent, du reste»

LA tàHOLI^fe DU StJl). 1^

«or excellent rît d'tnve infinité de façons diflftrentes. Snr la table des grands Mtete', pour)e ié]eûner, de même que pour lé thé du saik**, Ca ftiette de rit est de rigtreur : ce délicat petit ^âtte^u se fttit de la même manière qûB nos gâteaux êeplomb, «avoirs avec du m rédtrift ^n farine fin%v mélangée ensuite avec une portion considéitMè de beurre.

C'eist pfeireiHement dam ta Gatoline du Sud qu'on sait lé tWcUX api>Wter V'komony^, qui tfefet ftatre «hdse que le grain de maïs, groiSsâ!ërettiêiat cone^Sâfôé, après avoir été ptéalatAement dépouillé ie son périsperme; puis on l'accommode avec de ht Tëiîïie, du beurre et quelques épices surRnes. Eniii, l'on vous isert Souvent, à Charieston, parmi les ifitrewièts, une tourte ou pâte de coco ; t'est tout împlemfênt de la noix de coco moulue, ^u point te devenir une poudre impalpable % tati là transorWe iriiors en une sorte de pudding, par l'adcHion d'ingrédients aromatiques divers. Cette tonttë le ^oco paste pour être passablement infdij^^^stè.

'Si Ton veut savoir quels sont, à l'heure qu'il est, les Étals à esclaves, et ceux qui sont libres dans la grande République américaine, que l'on jette les yeux isur une ciute des États- Unis récemment publiée. Toutes les provinces situées au nord du 39' degré de latitude sont libres quant à leur population noirie ; les nègres de celles q«i se «ro^Vent^ au contraire^ plasém au 6ud«le cette éféme ligM

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géographique, sont esclaves. Cependant, certaines localités, appartenant à la Virginie, au Maryland et au Missouri, dépassent, dans une direction nord, la latitude que nous avons signalée, malgré les efforts que les Américains ont faits pour tirer, chose étrange! leurs États au cordeau.

Durant mon séjour dans la Caroline du Sud, j'eus plus d'une occasion de constater la vérité d'une remarque *que j'avais préalablement entendu appliquer aux habitants des États-Unis méridionaux en général, c'est que la grande masse de la population blanche surpasse en affabilité et en hospitalité les classes correspondantes des États du Nord. A Charleston, de même qu'à la Nouvelle-Orléans et à la Mobile, je n*ai guère retrouvé de traces de cet égoîsine chez les commerçants, par exemple, qui est, à peu d'exceptions près, inné aux enfants de Mammon, dans les provinces septentrionales.

Avant de quitter la Caroline du Sud, nous devons rappeler que le tombeau à!0$céoia, le chef des Indiens Séminoles, que nous avons déjà men* tiennes, s'élève dans une des îles qui parsèment la baie de Charleston. La dépouille mortelle de^ ce brave guerrier floridien repose au dehors des murs de la forteresse où il fut enfermé par les Américains, en 1837, à la suite de la sanglante bataille d'Okée-^Chobée. Il y mourut assez subite-

ment d'une esquinâncie, peu de mois après son incarcération. Tous les Indiens modernes, conjointement avec les hommes blancs, sont unanimes pour reconnaître dans Oscéola le chef le plus renommé que l'on ait vu surgir parmi les tt Peaux Rouges » depuis plus de deux siècles, à l'exception toutefois du. fameux Black -Hawk (Faucon -Noir), sachem ou chef des Winne-bagos. Durant de longues années, ce dernier cacique intrépide continua à tenir en échec quelques-uns des généraux les plus expérimentés du gouvernement fédéral. Mais, ne pouvant survivre au désespoir qu'il éprouva quand il vit tomber sa capitale de Prairie du Chien entre les mains de ses ennemis, en 1833, il se rendit précipitamment à Washington, pensant y trouver la mort. Il y rencontra pourtant plus de magnanimité qu'il n'avait raison d'en espérer. Le gouvernement, loin d'accepter sa reddition volontaire, le fit reconduire honorablement jusqu'aux foyers de sa tribu des Winnebagos, où il mourut, il n'y a pas plus de cinq années.

C'est à Faucon- Noir, que le poète anglais Thomas Campbell, applique les beaux vers sui^ vants :

*^ As monumental bronze unchanged bis look; A soûl that pity touched, but never shook; Trained from his tree-rocked cradle to bis bier, tbo fierce extrêmes of good and 111 to brook Impassive — fearing but the shame of fear, — A stoic ofthe woods — a man without à tearl"

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