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CHAPITRE XVIII

CATARACTES DU NIAfiARA.

Baffalo. — Lacs Erié et Ontario. — Chute canadienne, dite du « Fer-à-Cheval. » — Chute américaine. — Source des cataractes. — Table-Rock, ou la table rocailleuse. — Saut périlleux. — Mort de Sam Patch. — Surdité soudaine. — Batailles. — Les rapides. •— La riyière Niagara.

Già eraramo in loco ore s'adia il rimbombo Dell' acqua

(Lb Dante.)

Quand bien même la province de New- York ne posséderait ni la splendide cité de ce nom, ni les autres avantages dont nous avons fait Ténumération, et qui lui ont valu, conjointement avec cette belle capitale, le surnom de « État Impérial, » n'aurait-elle pas mérité au plus haut degré un titre plus superbe encore, s'il en existait, par cela seul qu'elle est la gardienne, pour ainsi dire, des grandes cataractes du Niagara? C'est pourquoi il

est de notre devoir de nous arrêter ici quelques instants, en nous bornant à quelques détails autant que possible nouveaux, et en évitant la répé tition fastidieuse du récit que les voyageurs qui nous ont précédé en ont fourni.

Sur la côte, ou plutôt sur la pointe la plus orientale du lac Érié, à la longitude de 70" ouest de Greenwich, et de 2* ouest du méridien de Washington, s'élève la ville de Buffalo, nouvel exemple frappant du caractère éminemment êDtreprenant des Américains. Cette florissante cité renferme, à l'heure qu'il est, une population de 56,000 âmes, et cependant celui qui en érigea la première maison existe encore; ce n'est autre que M. Rathbun, bien connu à New-York par le somptueux hôtel qu'il tient dans la rue de Broadway,

On a le choix entre deux modes de transport pour se rendre de Buffalo au village de Niagara- Falls, situé tout à côté de la cataracte : un petit pyroscaphe qui vous conduit jusqu'à Chippeway, ou bien le chemin de fer. J'ai préféré ce dernier comme plus expéditif, d'autant plus que le petit port de Chippeway se trouvait, à ce que j'ai appris, presque complètement bloqué par des glaçons dans ce moment-là. Le trajet est de 25 milles.

Pour bien comprendre la valeur des chutes du Niagara, il est essentiel de se rappeler que les lacs Érié et Ontario communiquent ensenable au

moyen d'une rivière sinueuse dont le parcours est d'environ 40 milles. Cette rivière, nommée « le Niagara, » après avoir coulé, pendant 21 milles, paisiblement et resserrée dans un lit étroit qui n'a guère que les trois quarts d'un mille en largeur, devient tout à coup large de 8 milles. Soudain, ses eaux, bouleversées comme par quelque puissance invisible, se roulent sur elles-mêmes et sont transformées en ondes écumantes. Elles continuent à tourbillonner de la sorte pendant la distance de 3 ou 4 milles, jusqu'à ce qu'elles rencontrent deux grandes îles verdoyantes. C'est alors que les flots de ce courant impétueux, en se partageant, vont immédiatement se transformer en deux immenses chutes, Tune appelée la « Chute américaine, » parce qu'elle avoisine le bord américain de la rivière; l'autre ayant pour nom le « Fer-à-Cheval, » qui est encaissée entré l'une des îles ci-dessus mentionnées, et la rive canadienne de cette même rivière.

Si l'on veut se faire une idée exacte de la quantité énorme d'eau qui constitue les chutes du Niagara, il suffit de ne pas perdre de vue que la rivière au milieu de laquelle elles se trouvent placées reçoit, dès son origine, c'est-à-dire, en sortant du lac Érié, à BufTalo, et par conséc[uent avant d'arriver à la cataracte proprement dite, toutes les eaux réunies des grands lacs Supérieur, Huron, Michigan, Érié, dont chacun est une vaste mer

intérieure. Des calculs qui méritent confiance nous apprennent que les lacs que je viens de citer, y compris leurs nombreux affluents, présentent une superficie de 150,000 railles carrés, ce qui équivaut à la moitié de la totalité de l'eau douce qui est disséminée sur la surface entière du globe. Les éléments des cbutes du Niagara ne sont donc pas, on le voit, à négliger pour celui qui s'occupe de cette merveille. Il est à remarquer que le niveau de la rivière du Niagara, où coule en partie cette prodigieuse quantité d'eau, n'est presque point modifié ni par la fonte des neiges à la fin de l'hiver, ni par l'évaporaiion solaire en été. Une fois tous les sept ans seulement, on observe un abaissement et, tour à tour, une élévation de ce même niveau, que les savants attribuent à une sorte de flux et de reflux septennal qu'éprouvent les puissants lacs eux-mêmes *. Il n'est donc pas étonnant que

* Le lecteur ne regrettera peut-être pas d*a?oir sous les yeux les chiffres suivants :

LOifiDiiii liiauR FioramoR

■illM BillM piiM

Le Lac Supérieur 650 100 900

Le Lac Michigan 300 60 900

Le Lac Huron 218 180 900

Le Lac Erié 290 63 200

Le Lac Ontario 210 40 500

Le niveau du lac Erié, d*où sort immédiatement la rivière du Niagara, est de 564 pieds au-dessus de celui de l'océan Atlantique.

Ce lac est bien plus sujet à d'impétueuses bourrasques en été, et à de violentes tempêtes en hiver, qu'aucun des quatre autres grands lacs. Pendant mon séjour en Amérique, il a péri dans un seul naufrage sur le lac Erié, 250 personnes! — H n'est pas im-

cette rivière fournisse aux chutes, là où celles-ci se forment, et qu'elle y verse la quantité presque fabuleuse de 102,093,650 tonnes d*eau, en moyenne, chaque heure. Bien que les bords du Niagara soient extrêmement élevés et rocailleux dans une multitude d'endroits, j'ai remarqué que nulle part ils ne deviennent montagneux, ainsi que Ton serait à priori tenté de le préjuger.

La chute du Fer-à-Cheval, vue du village de Niagara-Falls, sur la rive américaine, ne se montre pas autrement que de profil ; voilà pourquoi il est de toute nécessité de passer de l'autre côté de la rivière si l'on désire la considérer dans toute sa sublimité. On a de la peine à se figurer comment bon nombre de touristes se dispensent de remplir cette condition, principalement dans le but de gagner du temps, et ensuite par répugnance, peut-être, de hasarder leur sûreté personnelle au milieu des brisants contre lesquels le bac qui vous transporte est forcé de lutter. Pendant que je franchissais cet espace, je m'aperçus que, du point central du courant, la cataracte paraissait avoir une hauteur bien supérieure à celle que l'œil sem- ^ ble apprécier partout ailleurs. Il y a, je le crois, très -peu de personnes qui ne se sentent pas plus

possible que la cataracte de Niagara, qui prend en quelque sorte immédiatement naissance au lac Erié, soit Tune des causes principales des accès de colère, auxquels ce dernier se laisse aller si souvent.

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OU moins désappointées, la première fois que cette merveille unique du Nouveau-Monde frappe leurs regards. Dans ce moment-là, Ton se souvient mal* gré soi de toutes ces descriptions empreintes d'enthousiasme, ainsi que des rhapsodies exagérées que Ton a lues dans les récits de maint voyageur. Cette contrariété passagère est causée sans doute par une certaine illusion d'optique analogue à celle qu'éprouvent souvent ceux (et je me range dans cette catégorie) aux regards desquels la basilique de Saint-Pierre, à Rome, tant à l'intérieur qu'au dehors, se découvre pour la première fois.

Du reste, cette hauteur n'est pas excessive ; celle du Fer-à-Cheval est de 170 pieds, et celle dite « l'Américaine » n'en diffère pas notablement, car elle est de 154 pieds environ. Le rocher connu sous le nom de « Table-Rock » surplombe l'extrémité orientale du Fer-à-Cheval ; il présente une surface parfaitement plane, et son ensemble, vu de loin, suggère l'idée d'une gigantesque table ronde : de là le nom qui le distingue. Il se détache parfois, du corps de ce rocher, des fragments considérables; de telle sorte que ce n'est pas sans danger que Ton marche dessus, et même à peu de distance. Quelques mois après mavisite au Niagara, une masse énorme se sépara brusquement du point précis de Table-Rock, où j'avais cueilli un certain nombre de petites plantes sauvages. (Je les con-* serve soigneusement, comme on le conçoit). D*icî

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à une époque peu reculée, la totalité de ce rocher disparaîtra yraisemblablement, car Ton voit qu'il fait des progrès rapides vers sa destruction , sapé et miné qu'il est à la base par les chocs continus des vagues produites par la cataracte.

Tout à côté de Table-Rock, l'on a pratiqué une série de marches qui descendent jusqu'à l'endroit où commence l'effrayante promenade, derrière la volumineuse nappe d'eau qui constitue le Fer-à- ChevaL II n'est pas rare de voir d'intrépides étrangers s'aventurer sur ce descensus A verni ; les dames y sont habituellement en assez grande proportion ; mais il est nécessaire que chacun de ces téméraires, hommes comme femmes, se revête préalablement, afin de se prémunir contre les inévitables rejaillissements de l'écume, d'un costume passablement sauvage, lequel m'a rappelé celui qu'il m'a fallu, il y a quelques années, endosser, au moment de pénétrer jusqu'au fond de la célèbre houillière de Newcastle, en Angleterre.

Ce fut dans le voisinage de Table-Rock que le hardi sauteur Sam Patch, dont les exploits ont été racontés par les journaux français, il y a uûe dizaine d'années, s'élança, à deux reprises différentes, du sommet d'une échelle ayant 81 mètres de haut; il alla tomber dans l'une des parties les plus tumultueuses du torrent, sans se faire le moindre mal. Un peu plus tard , il ne fut pas aussi heureux, car il périt d'une manière horrible en

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tentant encore un saut périlleux du haut des chutes de Genessee , près de Rochester , situées près de la côte méridionale du lac Ontario. Le lecteur ne fera pas mal de retenir ce mot Genessee ; car ces dernières chutes viennent en première ligne après cellesdu Niagara, en cequi concerne les États-Unis. Pour ce qui est de l'intensité du bruit que fait entendre au loin la grandiose cataracte du Niagara, il serait diflTicile d'établir ici une règle fixe ; la direction du vent y joue un rôle important. Lors de ma première approche , je ne distinguai aucun son , même à une distance de 2 ou 3 milles seulement, pendant que le convoi s'arrêtait à une station. Pour prouver à quel point la sérénité du ciel et le calme atmosphérique exercent une influence sur la transmission du son, j'ajoute que je l'ai entendu jusque dans la petite ville de Lewiston, qui en est éloignée de 7 milles. Comme j'y passais la nuit , dans l'intention de traverser le lendemain le lac Ontario, j'eus tout le loisir, le soir, en sortant de mon hôtel, de tenter à ce sujet une expérience concluante. En efifet, pendant toute la durée d'une longue course autour du silencieux village de Lewiston, je ne cessai pas un seul instant de sentir bourdonner à mes oreilles le fracas lointain des chutes. Je me serais cru, en ce moment-là, transporté dans le voisinage de quelqu'une de nos grandes capitales européennes, tant il y avait d'analogie entre le

bruit que j'entendais et ce mélange confus de sons composés de voix humaines, de roulements de voitures , etc. , qui nous arrivent lorsque nous cheminons le soir, par exemple, sur Montmartre à Paris , ou bien sur le Monte-Pincio , à Rome. Certains voyageurs prétendent que le bruit de la cataracte de Niagara leur est parvenu jusque dans la ville de Toronto , située à 53 milles de là , sur la côte septentrionale du lac Ontario; quoi qu'il en soit, je ne pus pas, quant à moi, jouir de cet avantage durant mon séjour dans cette capitale du Canada. — Une surdité subite a été observée, dit-on, chez des personnes, des femmes surtout, qui étaient restées trop longtemps tout proche de la cataracte, à l'air libre.

Vers la fin du siècle dernier, les abords du torrent du Niagara furent le théâtre de plus d'une sanglante bataille. Parmi celles qui ont acquis une importance véritablement historique, on peut noter les combats de Fort-Erie, de Chippeway et de Lundy-Island; toutes ces localités se rencontrent entre Buffalo et le village de Niagara-Falls.

L'on a donné le nom de rapides, c'est-à-dire violents brisants , à l'espace compris entre le point où la rivière du Niagara commence à moutonner et les chutes proprement dites ; et ce n'est pas sans raison qu'ils partagent avec les chutes l'admiration des étrangers. Vous avez deviné sans doute que ces rapides se trouvent resserrés entre les îles

tM SCÈNES AUÉRICAINBS.

que DOua avons mentionnées plus haut, et les bords de la rivière. Grand, on le conçoit t doit être le danger pour celui qui ose s'aventurer dans une embarcation , quelque solide qu'elle soit, trop près de ce que nous appellerons la périphérie de ces brisants.

Depuis un demi-siècle, bien des catastrophes j ont eu lieu. Il s'agissait, en général , de pauvres bateliers , dont le câble qui les amarrait au rivage venait inopinément de se rompre; d'autres fois, un audacieux contrebandier y payait de sa vie sa témérité à vouloir traverser la rivière par l'app&t d'un gain illicite. De temps en temps, des hommes ivrea venaient aussi n'ajouter au catalogue des victimes. Tous ces malheureux furent entraînés, comme bien vous le pensez, au travers de l'étendue des rapides jusqu'aux chutes même, puis préci- {ùtés par dessus. L'œuvre de destruction, ou plutôt d'anéantissement, fut si complète dans chacun de ces cas nombreux, que jamais l'on n'a retrouvé ni les moindres lambeaux des corps humains, ni le plus mince éclat de bois ayant appartenu aux bateaux.

NlâtARA. Ml

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