CHAPITRE XIX tikifikwnkeT mm mv nukmjkmtk
[Suite.)
Le « Wchigan » et le Fer-à-Cheval. — Les oufs et les blàireanl. -^ Concert saurage. — Le steamer Caroline et son équipage. — Horreurs de la guerre civile. — Le tourbillon. — Le « Trou du Diable. » — Poursuite à outrance. — Un cerf-volant utile. — Un pont aérien. — L*erinite des cataractes. — Jeune quaker noyé.
O lov'd or Um lutis
Thj waters adorning.
Pour, Joliba ! pour
Thy faU streams to thé monittl, The halcyoa nuj fly
To thy wfcre ks wt pilIoW; Bot woe to the white maa,
Wtio tmktt in thy MUow l **
(lAHU.)
On conserve encore vivement, dans tout le Nord des États-Unis , le souvenir d*un événement arrivé sur le Niagara, il y a de cela une vingtaine d'an-
* Amour du lotus, qui pare tes eaux, précipite, ô Joliba ! ces torrents que soulèvent les lueurs de Taurore! L*alcyon peut ta reposer sur ta vague comme sur un doux rivage : mais malheur à rhomme blanc qui se confie à tes flots !
{Chtmt fkmèkf iur Himfà P«tk,)
nées. Les feuilles périodiques du territoire ayant annoncé d'avance la nouvelle , on vit affluer sur les bords de la rivière , au jour indiqué , plus de trente raille individus, la plupart accourant de très-loin. Le spectacle auquel ils allaient assister était certes d*un genre peu ordinaire. Un énorme pyroscaphe, nommé le « Michigann, faisant depuis longtemps le service du lac Erié , fut à dessein engagé dans la partie des eaux où prennent naissance les rapides. Vous devinez bien que les hommes qui le montaient s'empressèrent de l'abandonner avant que cet instant critique arrivât. — Mais il renfermait encore une autre sorte d'équipage, assez étrange, il faut l'avouer. Il consistait en deux ours grisons , un buffle des Montagnes-Rocheuses, deux blaireaux, un chien de la race dite Blood-hound, enfin , un gros chat , ainsi qu'une oie.
Au moment où le steamer commençait à pirouetter au centre du furieux tourbillon , les deux ours s'élancèrent par-dessus le bastingage, et, grâce à un hasard inouï, réussirent à gagner le rivage ; tous les autres animaux périrent en poussant des cris lamentables, chacun conformément à sa nature. Ce devait être là, en vérité, un concert passablement fantasque , dans son espèce. Le mugissement du buffle, l'aboiement rauque du chien, le glapissement aigu des blaireaux, le miaulement lugubre du chat , le gloussement de
l'oie, se confondant avec les rugissements des ours, qui prolongeaient leurs hurlements d'alarmes, à mesure qu'ils luttaient bravement contre la fureur des flots , le tout accompagné par le fracas assourdissant de la cataracte; voilà, ce me semble, une symphonie (plus ou moins cacophonique, il est vrai) , comme il est donné rarement aux mortels d'en entendre. Pendant le court laps de temps que dura la précipitation du pyroscaphe par-dessus la chute du Fer-à-chevaly ce dernier fut soudainement aplati dans toutes ses parties ; puis, déchiré, pour ainsi dire, en pièces, et broyé si parfaitement que tout ce que Ton put recueillir de ses débris, quand l'expérience fut terminée, ce furent deux ou trois minces fragments de planches seulement.
Il doit y avoir, directement au-dessous des chutes, un abîme presque sans fond, et, de plus, doué d'une force de succion vraiment prodigieuse ; car, après la destruction opérée volontairement au Niagara, postérieurement à la date du naufrage du Michigan, d'un gros vieux navire de guerre, on n'en retrouva qu'un seul petit morceau de bois, d'un pied de longueur, dont les rebords avaient été dentelés, comme par l'eflet d une scie; et pourtant les propriétaires du navire avaient eu soin de proposer une récompense de 10 piastres au premier qui leur rapporterait le plus gros morceau.
Lors de l'insurrection canadienne, en 1840, sous Papineau et Mac-Kenzie, un steamer, nommé
210 SCÈNES AIIÉBIGAINES.
ta Caroline, qui portait des provisions aux insnr* gés, fut pris par les Anglais, et dirigé, ayant tout son équipage à bord, par-dessus la cataracte du Fer-à-Cheval. Cette affreuse catastrophe eut lieu la nuit : elle dut produire un effet aussi sublime qu'il était terrible, car les Anglais commencèrent par y mettre le feu.
Indépendamment de la cataracte elle-même, la rivière du Niagara est féconde en phénomènes des plus intéressants. G* est ainsi qu'à 3 milles en aval des chutes, elle se met soudain à bouillonner et à tournoyer sur elle-même, avec une violence autrement grande que celle que l'on observe aux rapides situés en amont; de telle sorte que le vortex qui en résulte pourrait être assimilé, en tenant compte des proportions, à l'effroyable gouffre du Maëlstrôm, si redouté des voyageurs, dans les parages septentrionaux de la Norwége. A l'endroit en question, le Niagara décrit un angle droit, et devient plus étroit que partout ailleurs. Là, le courant est tellement impétueux que les eaux s'élèvent, vers le centre, à une hauteur supérieure de 10 pieds à celle qu'elles présentent auprès des bords. Quel que soit le volume du corps qu'un hasard malheureux engage, même dans le cercle extérieur de cette effrayante enceinte liquide, voir même un grand esquif, ou bien un massif tronc d'arbre^ aussitôt on le voit . acquérir un mouvement de rotation de plus en
plus accéléré ; quelquefois il reste dans cet état pendant deux ou trois jours consécutifs. Mais vient-il à être attiré vers le point central de ce Whirl'Pool, comme on l'appelle, aussitôt a lieu sa disparition totale, effet indubitable de Tirrésistible propriété absorbante que possède verticalement cet abîme de mort
En suivant toujours la rive américaine, vers le Nord , vous arrivez, à 1 mille plus loin , au lieu désigné sous le nom du Devil's H oie (le Trou du Diable). C'est une immense ouverture, creusée dans la falaise, d'une forme presque ellipsoïde ; en haut, elle est bordée, tout autour, de roches plus ou moins planes de surface. De là» vos regards plongent jusqu'à une profondeur de 200 pieds. Il est probable que le nom de sinistre augure que porte ce gouffre est dû à un événement lugubre dont il fut le théâtre, en 1759. Un détachement de soldats britanniques, après avoir été poursuivi à outrance par une horde d'Indiens^ mêlés de quelques Français, fut atteint sur cette espèce d'encadrement rocailleux qui enclave le a Devil's HolOé » En un clin d'œil, tous ces infortunés militaires furent poussés impitoyable*ment, à la pointe de la baïonnette, par-dessus le bord, et allèrent se broyer, à l'exception d'un seul faomme^ au fond du formidable trou.
Suivant certains géologues américainsi à une époque extrêmement reculée, la cats^acte du
Niagara se trouvait placée 5 ou 6 milles plus bas dans la rivière qu'elle ne Test actuellement, c'est-à-dire en face de la petite ville canadienne de Queenstown. Je me suis assuré, en interrogeant deux ou trois des habitants les plus instruits de cette localité, que cette opinion, émanant d'une tradition fort ancienne, est générale dans le pays.
Parmi les objets artificiels qui méritent, dans le voisinage du Niagara, d'attirer l'attention du touriste, celui qui vient en première ligne est, sans contredit, l'élégant pont suspendu qui fut Jeté, en 1848, par-dessus la rivière. Ce fut la grande solution du problème difficile qui avait pour objet la jonction, pour ainsi dire physique, du Canada et des États-Unis. Ici, les bords de la rivière sont d'une élévation considérable ; cette dernière remarque s'applique, sauf de rares exceptions, à toute leur étendue, depuis le lac Érié jusqu'au lac Ontario. En raison de cette circonstance, il fallut absolument faire passer la première corde, ou plutôt le premier fil de fer bien mince, d'un bord à l'autre, au moyen d'un cerf-volant ordinaire. Cette première opération terminée, un citoyen intrépide de Philadelphie, le nommé M. EUet, voyageant dans un panier d'osier, rapporta la deuxième chaîne en sens contraire. La hauteur de ce gracieux pont, à partir du torrent courroucé qui coule au-dessous, est de 230 pieds, et il en a
NIÂ6AKÂ. 213
759 de longueur. Les entrepreneurs s'étaient primitivement flattés que leur construction presque aérienne deviendrait assez solide pour que le train à vapeur de Buffalo pût y passer journellement, mais ils durent renoncer à cet espoir lors de son achèvement. Certes, il ne doit guère être susceptible d'un usage pareil, à en juger par la facilité avec laquelle il fléchissait incessamment sous mon propre poids (qui, soit dit en passant, n'est pas énorme), à mesure que je m'y acheminais lentement, et je m'y trouvais seul dans ce moment-là.
A l'époque de mon retour en Europe, les Américains, conjointement avec les Anglo-Canadiens, s'occupaient sérieusement des préparatifs d'un second pont suspendu, éloigné de A milles du premier ; il serait donc vis-à-vis du monument du général Brock. Toutes les apparences faisaient présumer que ce dernier pont pourra servir de voie ferrée, sans crainte de danger aucun.
Dans l'une des anses de Goat-Island (île aux Chèvres) , on vous indique la grève tout près de laquelle fut noyé, en 1831, un mystérieux personnage, surnommé, par les habitants de la contrée d'alentour, « l'Ermite de la Cataracte. » Deux années, mois pour mois, avant l'époque de sa fin tragique, ce jeune homme parut inopinément, un beau matin, au milieu des bons villageois. Pour tout bagage, il portait une couverture de laine,
21A SCÈNES AHtitIC&INES.
roulée en forme de cylindre, une guitare et tiDe flûte, n loua une modeste cabane, sous les ombrages de Goat-lttand, où il employât tous les moments qu'il ne consacrait pas à des courses admiratrices du paysage romantique (ce qui étùt son occupation favorite), à jouer sur ses instruments et à écrire de la musique. Comme il manifestait une répugnance très-prononcée à fréquenter ses semblables, personne n'osait le questionner relativement à son histoire. L'isolement qu'il recbercbait paraissait provenir de quelque cbagrin dévorant qui l'afiectait, et non pas être l'effet d'un remords de l'âme. Ce n'était pas non plus de la misanthropie proprement dite, ainsi qu'on était à même de s'en assurer par les rares conversations auxquelles il se livrait avec quelques-uns des habitants; et, dans cette dernière circonstance, l'on voyait clairement qu'il possédait une instruction variée. D'après certains renseignements obtenus depuis sa mort, on a été amené à penser qu'il était Écossais de naissance, et qu'il appartenait à la secte des quakers; son âge était de vingt-huit ans environ.