‹ Scènes américaines; dix-huit mois dans le Nouveau mondeChapitre 45 sur 91 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

(Suitt,)

Médecin englouti. — Le nectar et le poisen. — La « Roie de l'Alabama. » — Tonnerres et éclairs. — Feu du Bengale : effet sublime. — Clair de lune au Niagara. — Astre artificiel. — Cristallisations merveilleuses. — Talleyrand et les Américains. — Amis sincères.

• Elle était bien Jolie, an matin, sani ato«ra. De son jardin naisMnt Tiiitant les merreillea. Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles,

J£t du parterre en fleors suivant les longs détours.

• Elle était bien jolie, an bal de la soirée, Quand l'éclat df s flambeaux illuminait aoa front. Et que, de bleus sapbirs ou de roses parée.

De la danse folâtre elle menait le rond.

« Paii! Toilà son ooBTOi qui passe dans les ekamps! •

(Charles Nodiu.)

Si ces détails étaient moins tristes, nous pourrions ajouter au douloureux incident qui précède, le récit de plusieurs autres sinistres arrivés dans la région des chutes, depuis trente ou quarante ans ; comment, par exemple, un riche natif de Baltimore ftit englouti par une sorte d'avalanche d'écume,

en essayant de passer derrière la grande nappe d'eau du Fer-à-Cheval ; et comment un savant médecîn, le docteur Hungerford, de New- York, vit son canot de plaisance chavirer, il y a une dizaine d'années, à quelques mètres seulement des rapides; et, enfin, comment il continua, durant plus d'une heure, à se débattre courageusement au milieu des brisants, sans qu'il fût possible de le secourir le moins du monde. Nous passerons pareillement sous silence la mort regrettable d'une jeune personne distinguée de Philadelphie, nommée M"* Ruggs, sous les pieds de qui la terre s'affaissa tout d'un coup, tandis qu'elle s'amusait à cueillir des fleurs, trop près de la partie des bords ^Iris-Island qui s'avance en saillie au-dessus du torrent. Mais nous ne saurions nous dispenser de nous arrêter un instant au souvenir d'un événement déplorable qui, peu de mois avant ma visite au Niagara, vint répandre, pour ainsi dire, un voile funèbre sur toute la contrée d'alentour, tant était grande l'émotion sympathique qu'il y excita. Par une délicieuse matinée, à la fin du mois de juin, une nombreuse réunion de parents et d'amis se rendirent de Buffalo, où ils avaient fait halte en arrivant du Midi, au village de Niagara-Falls, avec le projet de passer toute cette grande journée d'été en promenades à travers les bocages féeriques qui se rencontrent çà et là, le long de la rivière, et qui, surtout, sont enchâssés

dans rintérieur des lies et des Ilots dont nous avons maintes fois parlé. Après avoir gaiement déjeuné dans le même hôtel où le hasard me fit descendre plus tard, ils coururent chercher l'ombrage désiré, au lieu du rendez-vous, sur Iris-Island, île qui sépare le F er-à- Cheval de la Chute américaine. L'âme vivifiante de ce groupe joyeux, c'était une charmante jeune fille de seize ans, nommée M"* de Forrest. A peine arrivée, elle fit choix d'un banc que l'on avait fixé près du bord de la falaise, l'un des points les plus pittoresques de l'île. Pendant qu'elle y restait absorbée par le spectacle grandiose de la cataracte placée sous ses yeux, un jeune homme, faisant partie de la même société, s'approcha d'elle à la dérobée, et, tout-àcoup, la poussa fort légèrement, n'ayant, comme on le devine bien, que l'intention de lui causer, en plaisantant, une frayeur passagère.

Se réveillant brusquement de sa contemplation extatique, la jeune fille dut éprouver une crainte trop réelle. La voilà qui tressaille ; en se levant comme pour fuir, elle perd sa présence d'esprit, puis son équilibre, et tombe, la tête la première, au fond du précipice! Son malheureux cousin, le jeune homme qui l'avait touchée, n'écoutant que son violent désespoir, et espérant sans doute sauver celle qu'il venait si involontairement d'entraîner à sa perte, se jeta à son tour par dessus les bords de l'abîme. Inutile d'ajouter que l'un et

l'autre furent horriblement mutilés par les projections aiguës des rochers, contre lesquelles ils allèrent heurter en tombant, puis noyés dans les eaux profondes du torrent ; tout cela se passa si promptement, que l'on n'eut pas le temps de recourir au peu de moyens qui eussent eu quelque chance de les arracher à cet affreux genre de mort. Le paysan qui me conta cette lamentable histoire, tandis que je me tenais sur Table-Rock, et, par conséquent, directement en face de l'endroit où elle était arrivée, la termina en disant que jamais il n'oublierait les cris déchirants des victimes, qui lui parvinrent aux oreilles au travers de la rivière, pas plus que les lamentations que proféra, lorsque la catastrophe fut consommée, la mère de cette charmante jeune fille, que naguère Ton surnommait à l'envi « la rose de l' Alabama. » Bien que les célèbres cataractes du Niagara n'exigent aucune circonstance étrangère pour mettre encore en relief les traits sublimes qui les caractérisent, cependant le touriste aura toute raison de se féliciter, si, pendant la durée de son séjour près de ces merveilles, un violent orage vient fondre sur le pays. Lorsque, de la fenêtre de votre hôtel, vous jetez alors les yeux dans la direction des chutes, il vous semble être témoin de l'explosion d'un vaste magasin de cette espèce de poudre fulminante que sait produire aujourd'hui la chimie, à l'aide du chlorate de potasse et

du phosphore, par exemple. Cette idée m'a été suggérée par Téblouissante teinte jaune mélangée de violet, que communique chaque éclair à ces immenses amas d'écume qui, en tout temps et en toute saison, constituent comme une espèce de coupole de neige raréfiée, au-dessus des eaux où elles prennent naissance. Ajoutez à cela le retentissement du tonnerre (dont le fracas est autrement assourdissant et formidable qu'il ne Test habituellement en Europe) , venant se confondre avec les bruyants éclats de la cataracte elle-même. En ce momenl^là, le spectateur éprouve malgré lui un saisissement indéfinissable, et devient plus disposé que jamais à ce que Ton pourrait appeler une admiration exagérée.

Dans le cas où l'époque de votre séjour au Niagara coïncide avec un quartier favorable de la lune, ayez soin d'en profiter, afin de jouir du phénomène si rare d'un arc-en-ciel lunaire, causé par la réfraction prismatique des rayons de l'astre des nuits à travers le nuage d'écume de la cataracte. Le peuple américain est si éminemment inventif et porté vers le progrès en tout, qu'il s'avisera sans doute un jour de créer une lune artificielle pour les portions du mois où le firmament ne présente pas aux regards la lune véritable ; il utilisera dans ce but une abondante source de gaz hydrogène bi-carboné (le gaz à éclairage), qui existe tout près des chutes, dans la petite île

de Cynlra. En cela, il Déferait, il est vrai, qu'imiter ringénieux procédé de feu Johnnie Bowyer, gardien de l'antique abbaye deMelrose, en Ecosse. Son vénéré maître, sir Walter-Scott, ayant, dans le premier de ses chefs-d'œuvre poétiques (le Lai du dernier ménestrel)^ conseillé au lecteur de visiter cette superbe ruine pendant qu'elle se trouverait argentée par les rayons de la lune, ce fidèle serviteur avait toujours soin de se pourvoir d'une gigantesque torche résineuse, dès que l'étoile de Diane commençait à se lever trop avant dans la nuit, pourque les pèlerinspoétiques pussent mettre à exécution la prescription de l'immortel écrivain.

Je fus également assez heureux pour voir l'effet produit par un froid extrême sur les eaux du Niagara. Bien que je fusse favorisé par une température assez douce et par un ciel très-serein durant mes courses vagabondes dans cette localité, cependant un froid Sibérien y avait sévi préalablement, pendant plusieurs semaines consécutives.

J'eus donc une occasion des plus favorables pour examiner de près les élégantes cristallisations qui en résultaient, et pour admirer en détail la brillante parure irisée, dont cette gelée prolongée avait revêtu les quatre bords latéraux des deux chutes « impériales » du Niagara.

Qu'il connaissait peu la classe élevée de l'Amérique, ce diplomate célèbre à qui l'empereur

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