‹ Scènes américaines; dix-huit mois dans le Nouveau mondeChapitre 47 sur 91 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

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Péril imminent. — La « Nouvelle-Athènes. » — Atroces manipulations d'un chimiste. — Envahisseurs silencieux. — Colline mémorable. — Jour de Tan à Boston. — Reines d'un moment. — Mère des Bloomcristes. — Dames Américaines. — Esculapes d'outre-mer. — Arôme des fleurs. — Oiseaux des États-Unis.

*' Oar bark... no sbelter hère can flnd,

Sore shattered by the raffian seas and windl

... Chased by this teupest, and outrageons sea ! —

AU lonely o'er Uie désert waste she Aies,

Scourged on by aurges, storms, and bnrating akiefi ! >

(Falconbr's « Shipvoreck, > )

... Marc, sub noctem, tnmidis albescere cœpit Fluctibas, et prœceps spirare ralentins Eurus.

(Oyu», Méiam,, xi.)

En traversant le Sound^ ou Sund, vaste bras de mer qui sépare Long-Island du Connecticut, entre New- York et Boston, je courus un danger de naufrage tout aussi grand que celui dont j'ai parlé dans le dixième chapitre, bien que la cause ne fût pas semblable sous tous les rapports. A ce sujet, je dirai seulement que notre steamer, qui paraissait composé, en grande partie, de bois de sapin ou de peuplier, avait été primitivement destiné à

la simple navigation des rivières ; et maintenant il se trouvait surpris, au milieu d'une mer furieuse, par une affreuse bourrasque qui aurait pli, à chaque instant, l'écraser aussi facilement qu'un faiseur de tours écraserait un œuf dans le creux de sa main. J'eus alors l'occasion de remarquer ce qui m'avait souvent frappé en mer auparavant, c'est une tendance irrésistible, tant de la part de l'équipage que de celle des passagers, à raconter, pendant toute la durée d'une tempête, des histoires de quelque naufrage lamentable, arrivé à une époque plus ou moins antérieure. Ici, l'un des passagers, vieux loup de mer, eut bien soin de se conformer à l'usage consacré, en nous montrant certains brisants d'un aspect terrible, vers lesquels les impitoyables flots nous entraînaient. « Voilà, (( dît-il, le point précis où \ Atlantic sombra, avec « tout son monde (110 âmes), il y a juste deux (( ans! C'était dans ce mois-ci. » Pour le quartd'heure, nous étions tous persuadés qu'au sein de ces mêmes brisants nous allions trouver, nous aussi, un passage vers l'éternité.

Ce n'est pas à tort que Boston s'est conféré le titre de la « Nouvelle- Athènes. » Pour tout ce qui a rapport aux sciences, aux lettres et aux arts, les habitants des autres grandes villes américaines reconnaissent qu'elle mérite la palme. Pendant mon séjour à Boston, sa population flegmatique et puritaine était en grand émoi à cause d'une accu-

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sation terrible qui pesait sur Tua des professeurs les plus savants et les plus vénérés de leur université, le docteur Webster. Ce chimiste célèbre avait, disait-ou, assassiné un autre médecin, nommé le docteur Parkman, auquel il devait une forte somme d'argent. Diverses circonstances vinrent plus tard confirmer ces soupçons ; et il fut prouvé, presque évidemment, devant la cour d'assises du Massachusetts, que Parkman, après avoir été d'abord assommé avec un gros gourdin, fut coupé en morceaux, et que le docteur Webster incinéra ensuite ou décomposa rapidement, au moyen de procédés chimiques, ces fragments de cadavre. Bref, le témoignage inculpant était si accablant, que Webster fut condamné à mort et ignominieusement pendu, nonobstant l'intérêt affectueux qu'inspiraient aux Bostoniens sa femme et ses deux belles jeunes filles, de seize à dix huit ans, qui allèrent, avec désespoir, arroser de leurs larmes les genoux du gouverneur de- la province pour implorer le pardon de leur père, mais en vain !

Boston est la capitale de la province appelée autrefois la Nouvelle-Angleterre, et qui comprend cinq États : Vermont, New-Hampshire, Massachusetts, Connecticut, Rhode-Island. C'est à cette province que s'applique rigotireusement le terpie Yankee^ que l'on regarde mal à propos en Europe comme synonyme d'Américain en général. Ce mot est une corruption de l'ancienne expression Yan-

ô-kies^ signifiant Hommes taciturnes. La célèbre colonie des Pèlerins ou Puritains anglais, qui s'établirent à la fin de Tannée 1620 dans la Nouvelle- Angleterre, venant de la Hollande, fut ainsi désignée par les Indiens Narraghansets, propriétaires légitimes du territoire. Cette brave tribu ne soupçonnait guère d'abord que l'inaction de la langue des Pèlerins ne serait nullement associée plus tard à celle de leurs bras. Barbares, au plus haut degré, furent la plupart des moyens employés dans cette localité par l'homme blanc, pour la complète extermination de son semblable Y homme-rouge ; témoin l'histoire de Philippe de Pokanoket, sagamore ou chef des Wampanoags, et celle de Wetamoê, reine de Pocasset, etc*. On dirait, aujourd'hui, que les descendants de ces anciens Yan-ô-kies s'évertuent à faire oublier de leur mieux les qualités guerrières et cruelles de leurs pères ; car, non-seulement ils sont remarquables par la douceur et l'affabilité serviable de leur caractère (ce que j'ai été personnellement à même de constater à Boston) ^ mais ils ont en outre la réputation d'avoir la langue excessivement déliée, toutes les fois qu'ils se trouvent en contact avec un étranger **. Ne se doutant pas vous déplaire le moins du monde, ils vous ar-

* Voyez encore le chap. 26, à la page 279.

** Nous sommes loin d'appliquer cette remarque à la classe distinguée d'Américains dont nous ayons parlé à la fin du précédent chapitre.

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lâcheront en une demi-heure, à force de questions entassées rapidement, l'histoire détaillée de votre vie passée tout entière.

La population de Boston ne dépasse pas le quart de celle de New -York; elle est actuellement de 127,000 âmes. La ville est agréablement assise sur trois collines, ce qui est l'origine de l'épithèle Tremontain qu'on lui applique quelquefois. Dans son voisinage immédiat se trouve le plateau appelé Bunker' S'Hill, théâtre de la plus décisive des batailles livrées pour la cause de l'indépendance. Chacun sait que plusieurs Français éminents iSgurèrent à Bunker s-Hill : Lafayette, Rochambeau, Bozon deTalleyrand, les comtes de Ségur et de Grasse.

C'est à Boston que revient là. gloire d'avoir allumé, en 1774, le premier tison de cette effrayante révolution qui, pendant plus de six années, embrasa la majeure portion des deux hémisphères. Voici à quelle occasion.

La mère patrie (l'Angleterre) persistant à maintenir l'impôt sur le thé, malgré de violentes réclamations de la part de ses sujets Américains, une horde de perturbateurs , par suite d'un complot trop bien tramé, résolut de s'en venger d'une façon assez brutale. A un jour fixé d'avance, un grand nombre de ces émeutiers, après s'être vêtus à Y indienne, de pied en cap, allèrent aborder tous les navires nouvellement arrivés de la Chine, qui se trouvaient mouillés çà et là dans la baie. A

peine eurent-ils sauté sur le pont, qu ils jetèrent par dessus le bord jusqu'au dernier coffre de thé que renfermait chacun de ces bâtiments. Il périt ainsi de cette marchandise pour plusieurs millions de francs.

La ville de Boston est propre, bien bâtie; elle contient nombre de belles et utiles constructions, telles que l'Asile pour les Aveugles, etc. L'institut Lowell, dont le district manufacturier est le plus florissant des États-Unis, est situé à 26 milles de Boston : ce n'est pas à tort qu'on l'appelle souvent le « Manchester américain. » Son cimetière du Mont-Auburn ne le cède pas en beauté à celui de la « Ville Impériale. » A 12 milles de la Nouvelle- Athènes, est le village maritime de Nahant, qui jouit, conjointement avec New-port, dans Rhode- Island, d'autant de vogue, pendant la saison des bains de mer, que Trouville, dans la Basse-Normandie, aux yeux du beau monde parisien.

A Boston, de même qu'à New- York, le premier jour de l'an est observé d'une manière qui mérite d'être mentionnée ici. Pendant toute la journée, on n'apperçoit pas de femmes dans les rues, sauf celles appartenant aux rangs les plus inférieurs. Chez les classes riches, la maîtresse de la maison, vêtue avec un luxe oriental, reçoit, depuis dix heures du matin jusqu'à six heures du soir, la visite des hommes de sa connaissance, chacun desquels a le droit, dans cette circonstance, de

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ui présenter, s'il le désire, une ou deux personnes étrangères.

C'est là une cérémonie fort pénible pour ces reines d'un jour; aussi sont-elles enchantées lorsque le moment d'abdiquer est arrivé, à ce que m'assura une jeune et élégante dame de la « Ville Impériale. » Après le baise-main, qui a lieu dans le salon de parade, où la maîtresse reste assise sur une espèce de trône, auprès de son foyer flamboyant, les visiteurs se hâtent d'aller se reconforter avec les mets exquis et les vins généreux, dont une table reste incessamment chargée dans une pièce voisine. Dans les sallesde bal, on n'aperçoit presque jamais, dans les grandes villes de la partie est de l'Union, de sièges destinés aux dames : il paraît que ces dernières auraient peur de froisser leurs robes, si elles s'asseyaient. Elles se trouvent donc aflreusement fatiguées lorsque les danses sont terminées *.

Les dames Américaines ont , en général , un timbre de voix très-harmonieux et bien différent de l'accent des Anglaises. Plusieurs d'entre elles parlent peut-être un peu trop haut dans la routine ordinaire de la vie. Pour ce qui est de leur éducation, il y en a beaucoup sans doute qui sont, sous ce rapport, à la hauteur des Européennes les plus

* Nous ne devons pas omettre de rappeler que la fameuse madame Bloomer est native de Boston. — II en était de même de Marguerite FuUer.

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accomplies ; mais nous ne devons pas oublier que la grande majorité des jeunes filles, même dans les classes aisées, se trouvent privées des occasions favorables pour acquérir ce fonds d'instruction variée par lequel brillent , de nos jours, les jeunes personnes en France et en Angleterre. La plupart des grands établissements commerciaux, disséminés dans r Union, sont gérés par des jeunes gens de dix-huit à vingt ans. A dix-sept ans , et souvent plus tôt, les fils de famille sont habituellement lancés au milieu du tourbillon du monde. Ceux qui se destinent à la carrière des affaires (et c'est, sans contredit, parmi les classes aisées, la grande majorité) ne peuvent pas, on le voit, poursuivre aussi loin qu'il le serait à souhaiter leurs études classiques ou spéciales. Quant au système d'éducation particulière pour les jeunes garçons, il est ignoré chez nos frères transatlantiques ; il est rarement adopté, même pour les filles.

Un voyageur nouvellement débarqué aux États- Unis ferait bien de peser, en quelque sorte, chacune de ses paroles avant de les proférer, toutes les fois qu'il se trouvera dans une de ces attrayantes réunions dont la dame Américaine est l'âme. C'est ainsi qu'il doit se garder d'y employer certains mots qui sont parfaitement autorisés dans les salons du noble faubourg, à Paris. Avant d'avoir pu m'initier aux subtilités du bon goût américain, je commis un soir, dans une assemblée du

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beau monde à New- York, à ce que j'ai appris plus tard, une énorme faute contre les convenances, en annonçant tout simplement, et le plus innocemment du monde, qu'une dame connue de ceux et de celles qui m* écoutaient « était heureusement accouchée » peu de temps auparavant !

Par une sorte d'enchaînement d'idées, l'expression que nous venons de prononcer nous amène à dire quelque mots touchant la profession médicale aux États-Unis. Vous rencontrerez ça et là, on ne saurait le nier, des médecins éminemment instruits dans leur profession (et j'en connais plus d'un à New- York) ; mais, en thèse générale, nous pouvons affirmer que partout, dans la grande république Américaine, les jeunes disciples d'Hippocrate reçoivent beaucoup trop facilement leur diplôme de docteur. Après avoir suivi plus ou moins régulièrement des cours pendant l'espace d'environ trois ans tout au plus, vous subissez un examen plus ou moins sévère; puis, on vous remet un diplôme. Alors vous vous lancez dans la carrière de Boërhâave, avec tout le zèle qu'il vous plaira d'y mettre. Il n'est même pas nécessaire, aux États-Unis, d'être docteur proprement dit, pour exercer la médecine. Je n'ai pas le droit, j'en conviens, de critiquer ce dernier usage, attendu que nous le voyons prévaloir en Angleterre sur une vaste échelle ; au surplus, plusieurs des pharmaciens qui se livrent, en Amérique, à l'art de

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