CHAPITRE XVIII
Capitale «de tous les Canadas.» —Une «vile multitude.» — Froid extrême. — Gaz protoxydc d'azote. — Ours et loups imaginaires. — Des « lionnes » en traîneaux. — Yachts quasiaériens. — Hôtels américains. — Gibier à discrétion. — Heures incommodes. — Montréal. — Québec — Halifax. — Écueils perfides. « Golfe de Fundy. — Marées phénoménales.^-Aurores boréales.
CM glacé, soleil par!
lottr beau comme U gloire, FroM comme le tombeau !
(Victor Hooo.)
Dans le cours de mes explorations dans T Amérique du Nord, j'ai visité Toronto, capitale du Canada depuis 1846, époque à laquelle les émeutiers de Montréal forcèrent le vice -roi actuel, loixl Elgin, en menaçant ses jours, à transférer le siège du gouvernement dans cette ville, située sur les bords nord-ouest du lac Ontario. La population de Toronto, qui n'était que de 2,000 âmes il y a vingt ans, est aujourd'hui de 22,000. Sous bien
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5 rapports, cette ville est digne du rang de caale qu'elle occupe. Ses rues sont larges , ses ifices publics fort beaux, surtout la Caserne et Collège du Haut -Canada; et la plupart des igasins et boutiques ne seraient pas déplacés as les rues de Richelieu et Vivienne, à Paris. Durant mon séjour à Toronto, il faisait un froid 3si intense que celui d'un hiver ordinaire à int-Pétersbourg. J'ai donc eu occasion de con- Lter, par ma propre expérience, ce que l'on enid dire quelquefois, savoir, qu'un froid extrême, ws sec, est bien plus supportable que ces froids >dérés, accompagnés d'humidité, qui sont notre rtage dans les latitudes brumeuses du nord de France et de l'Angleterre. J'ai même trouvé u moins pour ma pari) , que ce froid-là excite 3 facultés intellectuelles d'une façon analogue à lie qu'attribuent les savants au gaz protoxyde azote, découvert par le grand chimiste anglais, • Humphry Davy, de qui il a reçu le nom de gaz tarant. La quantité de riches fourrures que l'on yait dans les rues de Toronto était vraiment odigieuse. Il était très -rare d'y apercevoir, ime le dimanche, un homme coiflFé d'un chaau : chacun portait 'une casquette en fourrure aisse, qui s'attachait sous le menton en couant les oreilles. Quant aux vêtements, vous étiez até de croire que des ours et des loups, marant sur leurs pattes de derrière, traversaient à
chaque instant la rue, les paletots et les redingo^ étant presque tous confectionnés en peau de h ou d'ours, les poils en dehors. — Rarement j remarqué, sur les promenades publiques, un pays quelconque, autant d'animation que celle de Toronto, qui n'est autre, pendant quatifrii mois de l'hiver, que la surface gelée de sa magnies fique baie. De deux à quatre heures, chaque aprèmà < midi, cet espace cristallin, qui a 3 milles de lâiwi I fourmillait d'élégants traîneaux, remplis desdamew^c les plus fashionables de la capitale, ayant foxàh] automédon un mari, un frère, ou peut-être m^^ fiancé. Rapides comme une locomotive à vapeurlClK ces voitures sans roues décrivaient toutes sortes d^kig figures géométriques, en profitant, pour les angl de leurs parallélogrammes, par exemple, et pout| le centre de leurs cercles, de la présence de pi sieurs trois-mâts, qui se trouvaient çà et là em prisonnés dans la glace. Un peu plus loin, de traîneaux luttaient de vitesse, afin de toucher 1' avant l'autre la plage opposée de la baie. De tem en temps, nous jouissions de l'apparition d'ui! petit navire tout gréé, appelé ice-boat (bateau ï glace), qui franchissait en un clin d'œil des dis* tances immenses, sans autre moteur que ses voiles blanches : vus de loin, ces navires donnent l'idée d'un cygne volant à la surface d'un vaste étang, les ailes toutes déployées.
A en juger par Toronto, les hôtels publics da
anada m'ont paru placés sur le même pied que 3UX des États-Unis : vous n'êtes pas libre d'y mer une chambre ou un appartement, sans être, D même temps, obligés d'y prendre vos repas, tiant aux prix, il existe dans les grands hôtels un rif que l'on dépasse rarement. Dans la plupart !S cas, il est de 2 piastres (10 francs) par jour, t et là, comme à Ylrving-house de New-York, . Mansion-house de Mobile, des landlords * aux ^es aristocratiques augmentent cette somme une demi-piastre. Je n'ai trouvé le prix jourrlier porté à 3 piastres qu'au seul hôtel de Saintiarles à la Nouvelle-Orléans. Que vous soyez gé au premier ou au quatrième étage, vous payez ujours la même somme.
Assurément, ces conditions ne sont pas exorbimtes, vu la quantité et la qualité des aliments le l'on sert à chacun des trois repas. La venai- ►n ** figure sur la table du dîner pendant la maxire partie de l'année; vous avez à votre choix ut ce que les gourmets anglais les plus délicats tchercheraient en fait de viande; mais ne serait-il 3is plus rationnel de substituer à une certaine Drtion de ce qui est surabondant en nourriture
* Landlordy c'est-à-dire chef d'un hôtel public ou d'une au-
îrge.
** Je fus étonné de trouver, dans la Caroline du Sud, la chair
i perdrix aussi blanche, quand on la coupe, que celle d'un jeune
)ulet de France i je ne saurais affirmer qu'il en soit partout ainsi
ax États-Unis.
29& SCÈNES AMÉllCAIHES.
animale, un peu de vin, même ordinaire — ^k \i de France , bien entendu ? J'ai aussi remanpél o dans diverses localités que le vin de Bordeauxl t inférieur (qui s'améHœ-e en traversant rOcéan)! | n'est pas aussi cher en Amérique, quand Yom{ l'achetez en ville, que l'on serait tenté de le sup-l poser. — Jamais, dans un hôtel public, un m quelconque n'est compris dans les prix joum»liers ; et quand par hasard vous en demandez, m vous le fait payer, de même que dans les steamm transatlantiques, un prix assez élevé.
L'heure du diner dans les hôtels est extrêmement gênante pour une multitude de Français et d'Anglais. Dans telle vilte, comme Saint-Louis o« Baltimore, on dîne à deux heures et demie; ailleurs, comme à New-York, c'est vers trois, même dans les familles privées, sauf les cas de dîner de cérémonie. Ici, à Toronto, la table d'hôte est servi* à une heure précise. J'avais une peine infinie à me conformer à ces usages gastronomiques. Abstraction faite du précepte d'hygiène qui nous recommande une grande régularité, pour maintenir k bonne harmonie des fonctions de l'estomac, et conséquemment d'éviter de faire un repas substantiel sans appétit suffisant, la fixation de ces heures prématurées est accompagnée d'un autre inconvénient fort grave pour un étranger. C'est qu'elle le met dans l'impossibilité de distribuer son temps après le déjeuner, de façon à aller
visiter ce qu'il y a de curieux dans la localité ; car, souvent, tel ou tel objet intéressant est situé très-loin de Thôtel où Ton est descendu. Que si, par hasard, vous préférez la nourriture de T esprit à celle du corps, en d'autres termes, si vous ne rentrez pas à l'heure de la table d'hôte, il vous faudra payer tout comme si vous aviez été présent, puisque la règle est la même pour celui qui a la voracité d'un Vitellius, comme pour celui qui est sobre comme un saint Pacôme. Dans les hôtels bien organisés, vous pouvez, à la rigueur, réparer au souper les suites d'un dîner perdu, pourvu que vous vous contentiez de bœuf fumé froid, et que yous puissiez vous passer de la soupe, cet élément essentiel d'un dîner confortable.
Les Américains, généralement parlant, mangent extrêmement vite , — autre circonstance fort gênante pour bon nombre d'Européens. Les négociants retournent habituellement à leurs bureaux immédiatement après le dîner.
Le bois n'étant pas rare dans le Haut-Canada, district où est situé Toronto, la plupart des grandes routes qui aboutissent à cette ville sont planchéiées au lieu d'être pavées, jusqu'à une distance assez considérable. Ces plank-roads , comme on les appelle, n'exigent pas de répa-^ rations aussi fréquentes que nos différents genres de routes européennes, à ce que m'assurèrent le» Canadiens.
Dans les saisons où le port de Toronto et le fleuve Saint-Laurent ne sont pas obstrués de glaces, celui gui séjourne dans la capitale du Haut-Canada a journellement à sa disposition une occasion de faire une excursion charmante. C'est de suivre le cours du lac Ontario, ainsi que celui de cette portion du Saint-Laurent qui en sépare la pointe orientale de l'intéressante ville de Montréal. La population actuelle de cette cité, plutôt Française qu'Américaine, est de 63,000 âmes.
Elle est située sur la rive nord du fleuve, qu'elle borde, pendant la distance de près d'une lieue, d'un quai admirablement beau. Du sommet d'une montagne facile à gravir, à 2 milles derrière la ville, l'on jouit d'un panorama des plus saisissants : c'est une étendue immense, à droite et à gauche du majestueux Saint-Laurent. La cathédrale catholique de Montréal est la plus belle de toutes celles de l'Amérique du Nord; elle est surmontée de six tours, dont trois appartiennent à la façade principale.
Après avoir accompli un trajet de 180 milles de plus, vous arrivez à Québec, qui a été surnommée, à juste titre le « Gibraltar américain » , grâce à la force que la nature et l'art lui ont prodiguée. Donnant l'idée d'un énorme géant, gardien de la place, la citadelle est le premier point de la ville qui s'offre aux regards de l'étranger qui en approche; elle s'élève à la hauteur de 352 pieds