‹ Scènes choisies [sous la direction] par Ch. GeorginChapitre 291 sur 443 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

MONSIEUR JOURI3AIX, COVIELLE, déguise.

COVIELLE. — Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'être connu de vous.

MONSIEUR JOURDAIN. — Nou, Mousicur.

COVIELLE, étendant la main à un pied de terre. — Je vous ai vu que 3 vous n'étiez pas plus grand que cela.

MONSIEUR JOURDAIN. — Moi ?

COVIELLE. — Oui. Vous étïcz le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.

MONSIEUR JOURDAIN. — Pour me baiser ?

COVIELLE. — Oui. J'étais grand ami de feu Monsieur votre père.

1. Bel escrimeur qui oublie de 1 M. Jourdain parle comme un parer ! noble.

-2. Ce cotre est plein de dédain : | 3. Que = alors que.

LE BOURGKOIS GENTILHOMME 203

MONSIEUR JOURDAIN. — De feu Monsicur mon père ? coviELLE. — Oui. C'était vm fort honnête gentilliomme '. MONSIEUR JOURDAIN. — Couiuient ditcs-vous? COVIELLE. — Je dis que c'était un fort lionnête gentilhomme. MONSIEUR JOURDAIN. — Mon père ?

COVIELLE. — Oui.

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous l'avez forl connu?

COVIELLE. — Assurément.

MONSIEUR JOURDAIN. — Et VOUS l'avcz coiinu pour gentilhomme ?

COVIELLE. — Sans doute.

MONSIEUR JOURDAIN. — Jc lîc sais douc Comment le monde est fait !

COVIELLE. — Comment?

MONSIEUR JOURDAIN. — H y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été marchand.

COVIELLE. — Lui, marchand ? C'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il était fort obligeant, fort onicieux-, el, comme il se connaissait fort bien en étoiles, il en allait ciioisir de tous les côtés, les faisait apporter ciicz lui, et en donnait à ses amis pour de l'argent •'.

MONSIEUR JOURDAIN. — Jc suis l'avi de vous connaître, aiin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père était gentilhomme.

COVIELLE. — Je le soutiendrai devant tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN. — Vous m'obligcrez. Quel sujet vous amène ?

COVIELLE. — Depuis avoir connu < feu Monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j'ai voyagé par tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN. — Par tout le monde ?

COVIELLE. — Oui.

MONSIEUR JOURDAIN. — Je pciise qu'il y a bien loin en ce pays-là -5.

COVIELLE. — Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et, par l'intérêt que ■ je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

1. En flattant liabilement la | 4. La construction de depuis manie de M. Jourdain, Coviel- avec rinfinitifétait fréquente au Je est certain d'être écouté et 17'^ siècle pour dcpufs ^Hf et l'incru. dicatif.

2. Officieux (de o^e/osH.s) = qui g j^^ remarque a bien la na'iatme a rendre sennce. \ y^^^ ^,^,J^ç jn^^ populaire. En a

3. Jolie périphrase pour ne pas le sens de jusqu'à (in, et l'accudire K^endre. satif).

MONSIEUR JOURDAIN. — Quelle ?

coviELLE. — Vous sQvez que le lils du Gi-and-ïurc^ est ici?

MONSIEUR JOURDAIN. — Moi ? NoU.

COVIELLE. — Comment ! Il a un train tout à fait magnifique ; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d'importance.

MONSIEUR JOURDAIN. — Par ma foi, je ne savais pas cela.

COVIELLE. — Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est amoureux de votre lille.

MONSIEUR JOURDAIN. — Le fils du Grand-Turc?

COVIELLE. — Oui ; et il veut être votre gendre.

MONSIEUR JOURDAIN. — Mou gendre, le lils du Grand-ïurc?

COVIELLE. — Le fils du Grand-Turc votre gendre. Comme je le fus- voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi; et, après quelques autres discours, il me dit : « Acciani croc soler ouch alla moiistapli gidelnm amanahem varaliUii oiissere carlnilath^, » c'est-à-dire: « N'as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la lille de Monsieur Jourdain, gentilliomme parisien? »

MONSIEUR JOURDAIN. — Le lils du Grand-Turc dit cela de moi ?

COVIELLE. — Oui. Gomme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j'avais vu Aotre lille : » Ah ! me dit-il, marababa sahcm! » c'est-à-dire : « Ah ! que je suis amoureux d'elle ! »

MONSIEUR JOURDAIN. — Mavababa sahcm, veut dire : Ah ! que je suis amoureux d'elle !

COVIELLE. — Oui.

MONSIEUR JOURDAIN. — Par ma foi.A'ous faites bien de me le dire; car. pour moi, je n'aurais jamais cru que Marababa sahem eût voulu dire : « Ah ! que je suis amoureux d'elle ! » Voilà une langue admirable que ce turc !

COVIELLE. — Plus admirable qu'on ne peut croire. Savezvous bien ce que veut dire cacaracamoiichen ?

MONSIEUR JOURDAIN. — Cacaracamoiichen? Non.

COVIELLE, — C'est-à-dire : « Ma chère ùme. »

MONSIEUR JOURDAIN. — Cacaracamouchcn, veut dire : « Ma chère âme ? »

COVIELLE. — Oui.

MONSIEUR JOURDAIN. — Voilà qui est merveilleux ! Caca-

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