OCTAVE, SCAPIN, SYLVESTRE
scAPix. — Qu'est-ce, seigneur Octave ? Qu'avez-vous ? Qu'y a-t-il ? Quel désordre est-ce là ? Je vous vois tout troublé.
OCTAVE. — Ah ! mon pauvre Scapin, je suis perdu ; je suis désespéré ; je suis le plus infortuné de tous les hommes.
scAPix. — Comment?
OCTAVE. — N'as-tu rien appris de ce qui me regarde ?
scAPix. — Non.
OCTAVE. — Mon père arrive avec le seigneur Géronte, et ils me^ veulent marier.
SCAPIX. — Hé bien ! qu'y a-t-il là de si funeste ?
OCTAVE. — Hélas ! tu ne sais pas la cause de mon inquiétude.
SCAPIX. — Non ; mais il ne tiendra qu'à vous que je la
1. La pièce est imitée du Phormion, de Térence. Mais Molière a fait aussi des emprunts aux modernes, et notamment au Pédant Joué du fameux Cyrano de Bergerac.
Les principaux personnages de la pièce sont :
Akgax'i-e, père d'Octave :
GÉRON'TE, père de Léandre ; Octave, fils d'Argante ; LÉANDRE, fils de Géronte ; ScAPiN", valet de Léandre ; Sylvestre, valet d'Octave.
2. Sur la place de me. Règle; Il se faut entr'aider, p. 34, n. 1.
sache bientôt ; et je suis homme consolatif ^, homme à m'intéresser aux allaires des jeunes gens.
OCTAVE. — Ah ! Scapin, si lu pouvais trouver quelque invention, forger quelque machine - pour me tirer de la peine où je suis, je croirais l'être redevable de plus que de la vie.
scAPix. — A vous dire la vérité, il y a peu de choses qui me soient impossibles, quand je m'en veux mêler. J'ai sans doute reçu du ciel un génie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d'esprit, de ces galanteries ingénieuses, à qui le A'ulgaire ignorant donne le nom de fourberies ; et je puis dire, sans vanité, qu'on n'a guère vu d'homme qui lut plus habile ouvrier de ressorts ^ et d'intrigues, qui ait acquis plus de gloire que moi dans ce noble métier^. Mais, ma foi, le mérite est trop maltraité aujourd'hui ; et j'ai renoncé à toutes choses depuis certain chagrin^ d'une affaire qui m'arriva.
ocTAVK. — Comment ? quelle affaire, Scapin ?
SCAPIX. — Une aventure où je me brouillai avec la justice.
OCTAVE. — La justice ?
SCAPIX. — Oui, nous eîimcs un petit démêlé ensemble.
SYLVESTRE. — Toi et la justice ?
SCAPIX. — Oui. Elle en usa fort mal avec moi; et je me dépitai de telle sorte contre l'ingratitude du siècle, que je résolus de ne plus rien faire. Basic ! Ne laissez pas de me conter A'otre aventure
[Après avoir ouï le récit d'Octave sur les aventures qui l'ont amené à épouser Hyacinte, Scapin promet son concours, non sans se faire un peu prier.]
SCAPIX, rt Oclave. — Et vous, préparez-vous à soutenir avec fermeté l'abord de votre père,
OCTAVE. — Je l'avoue que cet abord me fait trembler par avance ; et j'ai une timidité naturelle que je ne saurais A^aincre.
SCAPIX. — Il faut pourtant paraître ferme au premier choc, de peur que, sur^ votre faiblesse, il ne prenne le pied ''de vous mener comme un enfant. Là ! lâchez de vous compo-
d. Consolatif se disait plutôt des choses que des personnes.