‹ Scènes de la bohême :Chapitre 4 sur 16 · AXIOME · texte numérisé non relu

AXIOME

«]La Bohême ignorée n’est pas un chemin, c’est un cul-desac. »

En effet, cette vie-là est quelque chose qui ne mène à rien. C’est une misère abrutie, au milieu de laquelle l’intelligence s’éteint comme une lampe dans un lieu sans air ; où le cœur se pétrifie dans une misanthropie féroce, et où les meilleures natures deviennent les pires. Si ou a le malheur d’y rester trop longtemps et de s’engager trop avant dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des brèches dangereuses, et pour retomber dans une Bohême voisine, dont les mœurs appartiennent à une autre juridiction que celle delà physiologie littéraire.

Nous citerons encore une singulière variété de bohèmes qu’on pourrait appeler amateurs. Ceux-là ne sont pas les moins curieux. Ils trouvent la vie de bohème une existence pleine de séductions : ne pas dîner tous les jours, coucher à la belle étoile sous les larmes des nuits pluvieuses et s’habiller de nankin dans le mois de décembre leur parait le paiadis de la félicité humaine, et pour s’y introduire ils désertent, celui-ci le foyer de la famille , celui-là l’étude conduisant à un résultat certain. Ils tournent brusquement le dos à un avenir honorable pour aller courir les aventures de l’existence de hasard. Mais comme les plus robustes ne tiendraient pas àunrégimequi rendrait Hercule poitrinaire, ils ne tardent pas à quitter la partie, et, repiquant des deux vei-s le rôti paternel, ils s’en retournent épouser leur petite cousine, et s’établir notaires dans une ville de trente mille âmes ; et le soir, au coin de leur feu, ils ont la satisfaction de raconter leur «mséred'ortiste, avec l’emphase d’un voyageur qui raconte une chasse

PRtFACK.

au llgre. D’autres s'obstinent et mettent de l’amour-propre ; mais une fois qu’ils ont épuisé les ressources du crédit que trouvent toujours les fils de famille, ils sont plus malheureux que les vrais bohèmes, qui, n’ayant jamais eu d’autres ressources, ont au moins celles que donne l’intelligence. Nous avons connu un de ces bohèmes amateurs , qui, après avoir resté trois ans dans la Bohème et s’être brouillé avec sa famille, est mort un beau matin, et a été conduit à la fosse commune dans le corbillard des pauvres ; — il avait 10,000 francs de rente !

Inutile de dire que ces bohémiens-là n’ont d’aucune façon rien de commun avec l’art, et qu’ils sont les plus obscui s parmi les plus inconnus de la Bohème ignorée.

Nous arrivons maintenant à la vraie Bohême ; à celle qui fait en partie le sujet de ce livre. Ceux qui la composent sont vraiment les appelés de l’art, et ont chance d’être aussi ses élus. Cette Bohême-là est comme les autres hérissée de dangers ; deux gouffres la bordent de chaque côté : la misère et le doute. Mais entre ces deux gouffres U y a du moins un chemin menant à un but que les bohémiens peuvent toucher du regard, en attendant qu’ils le touchent du doigt.

C’est la Bohême officielle ; ainsi nommée parce que ceux qui en font partie ont constaté publiquement leur existence, qu’ils ont signalé leur présence dans la vie ailleurs que sur un l'egistre d’état civil ; qu’enhn, pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont sur l’affiche ; qu’ils sont connus sur la place littéraire et artistique, et que leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours — à des prix modérés, il est vrai.

Pour arriver à leur but , qui est parfaitement détenniné, tous les chemins sont bons, et les bohèmes savent mettre à profit jusqu’aux accidents de la route. Pluie ou poussière, ombre ou soleil , rien n’arrête ces hardis aventuriers, dont

HUCFACE.

tous les vices sont doublés d’une vertu. L’esprit toujours tenu en éveil par leur ambition , qui bat la charçe devant eux et les pousse à l’assaut de l’avenir; sans relâche aux prises avec la nécessité, leur invention, qui inarclie toujours mèche allumée , fait sauter l’obstacle qu’à peine il les gène. Leur existence de chaque jour est une œuvre de génie , un problème quotidien qu’ils parviennent toujours à résoudre à l’aide d’audacieuses mathématiques. Cos gens-là se feraient prêter de l’argent par Harpagon, et auraient trouvé des truffes sur le radeau de la Méduse. Au besoin ils savent aussi pratiquer l’abstinence avec toute la vertu d’un anachorète; mais qu’il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez aussitôt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus belles et les plus jeunes , buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne trouvant jamais assez de fenêtres par où jeter leur argent. Puis, quand leur dernier écu est mort et enterré, ils recommencent à dîner à la table d’hôte du hasard où leur couvert est toujours mis, et, précédés d’une meute de ruses, braconnant dans toutes les industries qui se rattachent à l’ai't, chassent du matin au soir, cet animal féroce qu’on appelle la pièce de cinq francs.

Les bohèmes savent tout, et vont partout, selon qu’ils ont des bottes vernies ou des bottes crevées. On les rencontre un jour accoudés à la cheminée d’un salon du monde, et le lendemain attablés sous les tonnelles des guinguettes dansantes. Ils ne sauraient faire dix pas sur le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas n’importe où sans rencontrer yn créancier.

La Bohême parle entre elle un langage particulier, emprunté aux causeries de l’atelier, au jargon des coulisses et aux discussions des bureaux de rédaction. Tous les éclectismes de style se donnent rendez-vous dans cet idiome inouï, où les tournures apocalyptiques coudoient le coq-à-l’âne, où la rusticité du die-

PRKFACF..

ton populaire s’allie à des périodes extravagantes sorties du même moule où Cyrano coulait scs tirades matamores ; où le paradoxe, cet enfant gâté de la littérature moderne, traite la raison comme on traite Cassandre dans les pantomimes; où l’ironie a la violence des acides les plus prompts, et l’adresse dQ ces tireurs qui font mouche les yeux bandés ; argot intelligent quoique inintelligible pour tous ceux qui n”en ont pas la clef, et dont l’audace dépasse celle des langues les plus libres. Ce vocabulaire de Bohême est l’enfer de la rhétorique et le paradis du néologisme.

Telle est, en résumé, cette vie de bohème, mal connue des puritains du monde, décriée par les puritains de l’art, insultée par toutes les médiocrités craintives et jalouses qui n’ont pas assez de clameurs, de mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui arrivent par ce vestibule de la renommée en attelant l’audace à leur talent.

Vie de patience et de courage, où l’on ne peut lutter que revêtu d’une forte cuirasse d’indifférence à l’épreuve des sots et des envieux, où l’on ne doit pas, si l'on ne veut trébucher en chemin, quitter un seul moment l’orgueil de soi-même, qui sert de bâton d’appui ; vie charmante et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyi-s, et dans laquelle on ne doit entrer qu’en se résignant d’avance à subir l’impitoyable loi du vce t'ictis I

Mai, — 1850.

Cemmcnt fat iMtitué le eéMrle do I* Bohi^Bie.

Voici comment le hasard, que les sceptiques api>ellenl l’homme d’alTîiircs du bon Dieu, mil un jour en contact les individus dont l’association frutcrnelle devait plus tard constituer le cénacle formé de celle fraction de la Bohème, que l’auteur de ce livre a essayé de faire connaître au public.

Un matin, c’était le 8 avril, — Alexandre Schaunard, qui cultivait les deux arts libéraux de la peinture et de la musique, fut brusquement réveillé par le carillon que lui sonnait un coq du voisinage qui lui servait d’horloge.

— Sacrebleu, s’écria Schaunard, — ma pendule à plumes avance, il n'est pas possible qu'il soit déjà aujourd’hui. En disant ces mots, il sauta précipitamment

hors tl’uu meuble de son industrieuse invention et qui,

— jouant le rôle de lit pendant la nuit, — ce n'est pas pour dire, mais il le Jouait bien mal — remplissait pendant le jour le rôle de tous les autres meubles absents par suite du froid rigoureux qui avait signalé le précédent hiver — une espèce de meuble maître Jacques, comme on voit.

Pour se garantir des morsures d’une bise matinale, Schaunard passa à la hôte un jupon de satin rose semé d’étoiles en pailleté, et qui lui servait de robe de chambre. Cet oripeau avait été, une nuit de bal masqué, oublié chez l’artiste par une folie qui avait commis celle de se laisser prendre aux fallacieuses promesses de Schaunard,

— lequel, déguisé en marquis de Mondor, faisait r^nner dans ses poches les sonorités séductrices d’une douzaine d’écus — monnaie de fantaisie, découpée à l’emportepièce dans une plaque de métal, et empruntée aux accessoires d’un théâtre.

Lorsqu’il eut vêtu sa toilette d’intérieur, l’artiste alla ouvrir sa fenêtre et son volet. — Un rayon de soleil, pareil à une flèche de lumière, pénétra brusquement dans la chambre et le força à écarquiller ses yeux encore voilés par les brumes du sommeil-, — en môme temps cinq heures sonnèrent à un clocher d’alentour.

— C’est l’aurore elle-même, murmura Schaunard, — c’est étonnant. Mais, ajouta-t-il en consultant un calen- ^ drier accroché à son mur, — il n’y a pas moins erreur. — Les indications de la science ailirment qu’à cette époque de l’année le soleil ne doit se lever qu’à cinq heures et demie -, — il n’est que cinq heures, et le voilà déjà debout

— Zèle coupable, cet astre est dans son tort, — je porterai plainte au bureau des Longitudes. — Cependant, ajoutat-il, il faudrait commencer à m’inquiéter un peu; — c’est bien aujourd’hui le lendemain d’hier; et comme hier était le 7, à moins que Saturne ne marche à reculons, ce doit être aujourd’hui le 8 avril ; — et si j’en crois les discours de ce papier, dit Schaunard en allant relire une formule de congé par huissier, alïïchée à la muraille, c’est aujourd’hui à midi précis que je dois avoir vidé ces lieux et compté ès mains de M. Bernard, mon propriétaire, une somme de soixante-quinze francs pour trois termes échus, — et qu’il me réclame dans une fort mauvaise écriture. — J'avais, comme toujours, espéré que le hasard se chargerait de liquider cette affaire — mais il paraîtrait qu’il n’a pas eu le temps. — Enfin — j’ai encore six heures devant moi ; — en les employant bien, peut-être que... Allons... allons, en route... ajouta Schaunard. Il se disposait à vêtir un paletot dont l’étoffe, primitivement à longs poils, était atteinte d’une profonde calvitie, lorsque tout à coup — comme s’il eût été mordu par une tarentule — il se mil à exécuter dans sa chambre une chorégraphie de sa composition qui, dans les bals publics, lui avait souvent mérité les honneurs de la gendarmerie.

— Tiens, — tiens, s’écria- t-il, c’est particulier comme l’air du malin vous donne des idées, il me semble que je suis sur la piste de mon air !

— Voyons. — Et Schaunard — à moitié nu — alla s’asseoir devant son piano. Et après avoir réveillé l’iristrumenl endormi par un orageux placage d’accords, — il

commença tout en monologuant à poursuivre sur le clavier la phrase mélodique qu’il cherchait depuis si longtemps.

— Do, sol, mi, do, la, si, do, ré, — boum, boum. Fa, ré, mi, ré. — Aïe, aïe, il est faux comme Judas, ce ré, fit Schaunard en frappant avec violence sur la note aux sons douteux. — Voyons le mineur... 11 doit dépeindre adroitement le chagrin d’une jeune personne qui etfeuille une marguerite blanche dans un lac bleu. — Voilà une idée qui n’est pas en bas âge. — Enfin, puisque c’est la mode, et qu’on ne trouverait pas un éditeur qui osât publier une romance où il n’y aurait pas de lac bleu, — il faut s’y conformer... Do, sol, 'mi, do, la, si, do, ré, — je ne suis pas mécontent de ceci, — ça donne assez l’idée d’une pâquerette, surtout aux gens qui sont forts en botanique. — La, si, do, ré, — gredin de ré, va ! — Maintenant, pour bien faire comprendre le lac bleu, — il faudrait quelque chose d’humide, d’azuré, de clair de lune — car la lune en est aussi ; — tiens, mais ça vient — n’oublions pas le cygne, — fa, mi, la, sol, continua Schaunard en faisant clapoter les notes cristallines de l’octave d’en bas. — Reste l’adieu de la jeune fille — qui se décide à se jeter dans le lac bleu — pour rejoindre son bicn-aimé enseveli sous la neige ; ce dénoûment n’est pas clair , murmura Schaunard, — mais il est intéressant. — 11 faudrait quelque chose de tendre, de mélancolique, — ça vient, ça vient, — voilà une douzaine de mesures qui pleurent comme des Madeleines, — ça fend le cœur !

— Brr, brr, fit Schaunard en frissonnant dans son jupon semé d’étoiles, — si ça pouvait fendre le bois :

— il y a dans mon alcôve une solive qui me gêne

beaucoup quand j’ai du monde... à diner; je ferais un peu de feu avec... la, la... ré, mi — car je sens que l’inspiration m’arrive enveloppée dans un rhume de cerveau. Ah ! bah ! tant pis !.. continuons à noyer ma jeune ilUe. Et tandis que ses doigts tourmentaient le clavier palpitant, Schaunard, l’œil allumé, l’oreille tendue, poursuivait sa mélodie qui, pareille à un sylphe insaisissable, voltigeait au milieu du brouillard sonore que les vibrations de l’instrument semblaient dégager dans la chambre.

— Voyons maintenant, reprit Schaunard, comment ma musique s’accroche avec les paroles de mon poète — et il fredonna d’une voix désagréable ce fragment de poésie employée spécialement pour les opéras-comiques et les légendes de mirliton ;

La blonde Jeune fille,

Vers le ciel étoilé ,

En ôtant sa mantille,

Jette un regard voilé.

Et dans l’onde azuree

Du lac aux flots d’argent, . . .

— Comment, comment ! fit Schaunard transporté d’une juste indignation, l’onde azurée d’un lac d’argent — je ne m’étais pas encore aperçu de celle-là — c’est trop romantique à la fin — ce poète est un idiot — il n’a jamais vu d’argent ni de lac. — Sa ballade est stupide, d’ailleurs ; la coupe des vers me gênait pour ma musique; — à l’avenir je composerai mes poèmes moi-méme ; et pas plus tard que tout de suite, comme je me sens en train, je vais

fabriquer une maquetle de couplets pour y adapter nia mélodie. Et Schaunard, prenant sa tête entre ses deux mains, prit l’attitude grave d’un mortel qui entretient des relations avec les Muscs. Au bout de quelques minutes de ce concubinage sacré, il avait mis au monde une de ces difformités que les faiseurs de libretti appellent avec raison des monstres, et qu’ils improvisent assez facilement pour servir de canevas provisoire à l’inspiration du compositeur.

Seulement le monstre de Schaunard avait le sens commun et exprimait assez clairement l’inquiétude éveillée dans son esprit par l’arrivée brutale de cette date ; — le 8 avril.

Voici ce couplet :

Huit et liuit font seize.

J’pose six et retiens un.

Je serais bien aise De trouver quelqu’un.

De pauvre et d'honnétc,

Qui ni’prête huit cents francs Pour payer mes dettes Quand j’aurai le temps.

REFRAIX.

Et quand sonnerait au cadran suprême Midi moins un quart,

Avec probité je payerais mon terme (ter.)

A monsieur Bernard.

— Diable, dit Schaunard en relisant sa composition —

lcrme et suprême — voilà des rimes qui ne sont pas millionnaires, mais je n’ai point le temps de les enrichir. — Essayons maintenant comment les notes se marieront avec les syllabes, — et avec cet affreux organe nasal qui lui était particulier, il reprit de nouveau l’exécution de su romance. Satisfait sans doute du résultat qu'il venait d’obtenir, Schaunard se félicita par une grimace jubilatoire qui, semblable à un accent circonflexe, se mettait à cheval sur son nez chaque fois qu’il était content de luimême. Mais cette orgueilleuse béatitude n’eut pas une longue durée, — Onze heures sonnèrent au clocher prochain ; — chaque coup du timbre entrait dans la .chambre et .s’y perdait en sons railleurs qui semblaient dire au malheureux Schaunard : — Es-tu prêt ?

L’artiste bondit sur sa chaise. — Le temps court comme un cerf, dit-il... il ne me reste plus que trois quarts d’heure pour trouver mes soixante-quinze francs et mon nouveau logement. — Je n’en viendrai jamais à bout — ça rentre trop dans le domaine de la magie. — Voyons, je m’accorde cinq minutes pour trouver, et s’enfonçant la tête entre les deux genoux il descendit dans les abîmes de la réflexion.

Les cinq minutes s’écoulèrent, et Schaunard redressa la tête sans avoir rien trouvé qui ressemblât à soixantequinze francs.

— Je n’ai décidément qu’un parti à prendre pour sortir d’ici, — c’est de m’en aller tout naturellement ; il fait beau temps, mon ami le hasard se promène peut-être au soleil. 11 faudra bien qu’il me donne l’hospitalité jusqu’à ce que j’aie trouvé le moyen de me liquider avec M. Bernard.

Schaunard, ayant bourré de tous les objets qu’elles pouvaient contenir les poches de son paletot, profondes comme des caves, noua ensuite dans un foulard quelques effets de linge et quitta sa chambre, non sans adresser en quelques paroles touchantes ses adieux à son domicile.

Comme il traversait la cour, le portier de la maison, qui semblait le guetter, l’arrêta soudain.

— Hé, monsieur Schaunard, s’écria-t-il en barrant le passage à l’artiste, est-ce que vous n’y pensez pas ? c’est aujourd'hui le 8.

Huit et huit font seize,

J’pose six et retiens un,

fredonna Schaunard, — Je ne pense qu’à ça !

— C’est que vous êtes un peu en retard pour votre déménagement, dit le portier, il est onze heures et demie, et le nouveau locataire à qui on a loué votre chambre peut arriver d’un moment à l’autre. — Faudrait voir à se dépêcher !

— Alors, répondit Schaunard, — laissez-moi donc passer — je vais chercher une voiture de déménagement.

— Sans doute, — mais auparavant de déménager il y a une petite formalité à remplir. J’ai ordre de ne pas vous laisser enlever un cheveu sans que vous ayez payé les trois termes échus. — Vous êtes en mesure probablement ?

— Parbleu! dit Schaunard — en faisant un pas en avant.

— • Alors, reprit le portier, si vous voulez entrer dans ma loge, je vais vous donner vos quittances.

— Je les prendrai en revenant.

— Mais. pourquoi pas tout de suite? dit le portier avec insistance.

— Je vais chez le changeur. — Je n’ai pas de monnaie.

— Ah 1 ah ! reprit l’autre avec inquiétude — vous allez chercher de la monnaie ? Alors, pour vous obliger, je garderai ce petit paquet que vous avez sous le bras et qui pourrait vous embarrasser.

— Monsieur le concierge, dit Schaunard avec dignité — est-ce que vous vous méfieriez de moi, par hasard? — croyez-vous donc que j’emporte mes meubles dans un mouchoir?

— Pardonnez-moi, monsieur, répliqua le portier en baissant un peu le ton, c’est ma consigne. — M. Bernard m’a expressément recommandé de ne pas vous laisser enlever un cheveu avant que vous ne l’ayez payé.

— Mais regardez donc, dit Schaunard en ouvrant son paquet — ce ne sont pas des cheveux — ce sont des chemises que je porte à la blanchisseuse qui demeure à côté du changeur, à vingt pas d’ici.

— C’est différent, fit le portier après avoir examiné le contenu du paquet. Sans indiscrétion, M. Schaunard, pourrais-je vous demander votre nouvelle adresse ?

— Je demeure rue de Rivoli, répondit froidement l’artiste qui, ayant mis le pied dans la rue, gagna le large au plus vite.

— Rue de Rivoli — murmura le portier en se fourrant Tes doigts dans son nez — c’est bien drôle qu’on lui ait loué rue de Rivoli, et qu’on ne soit pas même venu prendre des renseignements- ici — c’est bien drôle ça. Enfin il

lü

SCÈMtlS DK LA UOUKUK.

u’cinporlcra toujours pas ses nieublcs saus payer. l*ourvu que l’autre locataire n’arrive pas emménager juste au moment où M. Scbaunard déménagera! Ça me ferait un aria dans mes escaliers. — Allons, bon — flt-il tout à coup en passant la tête au travers du vasistas, le voilà justement, mon nouveau locataire.

Suivi d’un commissionnaire qui paraissait ne point plier sous son faix, un jeune homme coiffé d’un chapeau blanc Louis XIII venait en effet d’entrer sous le vestibule.

— Monsieur — demanda-t-il au portier qui était allé au-devant de lui — mon appartement est-il libre?

— Pas encore, monsieur — mais il va l’étre. La personne qui l’occupe est allée chercher la voilure qui doit la déménager. Au reste, en attendant, monsieur pourrait faire déposer ses meubles dans la cour.

— Je crains qu’il ne pleuve — répondit le jeune homme en mâchant tranquillement uu bouquet de violettes qu’il tenait entre les dents 5 mon mobilier pourrait s’abîmer. Commissionnaire, ajouta-t-il, en s’adressant à l’homme qui était resté derrière lui, porteur d’un crochet chargé d’objets dont le portier ne s’expliquait pas bien la nature — déposez cela sous le vestibule et retournez à mon ancien logement prendre ce qu’il y reste encore de meubles précieux et d’objets d’art.

Le commissionnaire rangea au long d’un mur plusieurs châssis d’une hauteur de six ou sept pieds et dont les feuilles, reployées en ce moment les unes sur les autres, paraissaient pouvoir se développer à volonté.

— Tenez ! dit le jeune homme au commissionnaire en ouvrant à demi l’un des volets et en lui désignant un accroc qui se [trouvait dans la toile, voilà un malheur —

SCENES l)E LA UOHÊME. 11

VOUS m’avez étoile ma grande glace de Venise — lâchez de faire attention dans votre second voyage — prenez garde surtout à ma bibliothèque.

— Qu’est-ce qu’il veut dire avec sa glace de Venise ? marmotta le portier en tournant d’un air inquiet autour des châssis posés contre le mur — je ne vois pas de glace, mais c’est une plaisanterie sans doute — je ne vois qu’un paravent — enfin nous allons bien voir ce qu’on va apporter au second voyage.

— Est-ce que votre locataire ne va pas bientôt me laisser la place libre? il est midi et demi et je voudrais emménager, dit le jeune homme.

— Je ne pense pas qu’il tarde maintenant, répondit le portier ; — au reste, il n’y a pas encore de mal puisque vos meubles ne sont pas arrivés, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots.

Lejeune homme allait répondre, lorsqu’un dragon en fonction de planton entra dans la cour.

— M. Bernard — demanda-t-il en tirant une lettre d’un grand portefeuille de cuir qui lui battait les flancs.

— C’est ici, répondit le portier.

— Voici une lettre pour lui, dit le dragon, donnez-m’en le reçu, et il tendit au concierge un bulletin de dépécbes — que celui-ci alla signer dans sa loge.

— Pardon si je vous laisse seul, dit le portier au jeune homme qui se promenait dans la cour avec impatience — mais voici une lettre du ministère pourM. Bernard, mon propriétaire, et je vais la lui monter.

Au moment où son portier entrait chez lui, M. Bernard était en train de se faire la barbe.

— Que me voulez-vous, Durand?

— Monsieur, répondit celui-ci en soulevant sa casquette, c’est un planton qui vient d’apporter cela pour vous — ça vient du ministère. — Et il tendit à M. Bernard la lettre dont l’enveloppe était timbrée au sceau du département de la guerre.

— O mon Dieu! — fit M. Bernard, tellement ému qu’il faillit se faire une entaille avec son rasoir — du ministère — de la guerre. — Je suis sûr que c’est ma nomination au grade de chevalier de la Légion d’honneur que je sollicite depuis si longtemps; — -enfin on rend justice à ma bonne tenue. — Tenez, Durand, dit-il en fouillant dans la poche de son gilet, voilà cent sous pour boire à ma santé. Tiens, je n’ai pas ma bourse sur moi — je vais vous les donner tout à l’heure — attendez.

Le portier fut tellement ému par cet accès de générosité foudroyante, auquel son propriétaire ne l’avait pas habitué, qu’il remit sa casquette sur sa tête.

Mais M. Bernard, qui en d’autres moments aurait sévèrement blâmé cette infraction aux lois de la hiérarchie sociale, ne parut pas s’en apercevoir. — Il mit ses lunettes, rompit l’enveloppe avec l’émotion respectueuse d’un vizir qui reçoit un firman du sultan, et commença la lecture de la dépêche. Aux premières lignes, une grimace épouvantable creusa des plis cramoisis dans la graisse de ses joues monacales, et ses petits yeux lancèrent des étincelles qui faillirent mettre le feu aux mèches de sa perruque en broussailles. Enfin tous ses traits étaient tellement bouleversés qu’on eût dit que sa figure venait d’éprouver un tremblement de terre.

Voici quel était le contenu de la missive écrite sur papier à tète du ministère de la guerre — apportée à franc étrier par un dragon, et de laquelle M. Durand avait donné un reçu au gouvernement.

« Monsieur et propriétaire,

« La politesse qui, si l’on en croit la mythologie, est « l’aïeute des l)elles manières, m’oblige à vous faire sa- « voir que je me trouve dans la cruelle nécessité de ne « pouvoir point satisfaire à l’usage qu’on a de payer son « terme — quand on doit surtout. — Jusqu’à ce matin « j’avais caressé l’espérance de pouvoir célébrer ce beau « jour — en acquittant les trois quittances de mon loyer. « — Chimère, illusion, idéal! — Tandis que je sommeil- « lais sur l’oreiller de la sécurité — le guignon — anankè H en grec — le guignon dispersait mes espérances. Les « rentrées sur lesquelles je complais — Dieu, que le com- « merce va mal ! î ! — ne se sont pas opérées — et sur les a sommes considérables que je devais toucher je n’ai cn- « core reçu que trois francs — qu’on m’a prêtés — je ne vous les offre pas. — Des jours meilleurs viendront pour « notre belle France et pour moi — n’en doutez pas, mon- « sieur. Dès qu’ils auront lui, je prendrai des ailes pour « aller vous en avertir cl retirer de votre immeuble les « choses précieuses que j’y ai laissées, et que je mets sous « votre protection et celle de la loi qui, avant un an, « vous en interdit te négoce, au cas où vous voudriez le « tenter aQn de rentrer dans les sommes pour les'quelles « vous êtes crédité sur le registre de ma probité. Je vous « recommande spécialement mon piano — et le grand

« cadre dans lequel se trouvent soixante boucles de che- « veux dont les couleurs dilTérenles parcourent toute la « gamme des nuances capillaires, et qui ont été enlevées « Sur le front des Grâces par le scalpel de l’Amour.

« Vous pouvez donc, monsieur et propriétaire, dispo- « ser des lambris sous lesquels j’ai habité. Je vous en « octroie ma permission ici-bas revêtue de mon seing.

« Alexandre ScHAUNARD. »

Lorsqu’il eut achevé cette épUre que l’artiste avait écrite dans le bureau d’un de ses amis, employé au ministère de la guerre, M. Bernard la froissa avec indignation*, et comme son regard tomba sur le père Durand qui attendait la gratifleation promise, il lui demanda brutalement ce qu’il faisait là ?

— J’attends, monsieur!

— Quoi ?

— Mais la générosité que monsieur à cause de la

bonne nouvelle ! balbutia le portier.

— Sortez. Comment, drôle! vous restez devant moi la tête couverte ?

— Mais, monsieur...

— Allons, pas de réplique, sortez, — ou plutôt non, attendez-moi. — Nous allons monter dans la chambre de ce gredin d’artiste, qui déménage sans me payer.

— Comment, fit le portier, M. Schaunard !

— Oui, continue le propriétaire dont la fureur allait comme chez Nicollet. — Et s’il a emporté le moindre objet, je vous chasse, entendez-vous, — je vous châûâsse.

— Mais c’est impossible ça, murmura le pauvre por-

lier. — M. Schaunard n’esl pas déménagé, — il est allé chercher de la monnaie pour payer monsieur , et commander la voiture qui doit emporter ses meubles.

— Emporter ses meubles! exclama M. Bernard ; — courons, — je suis sûr qu’il est en train ; il vous a tendu un piège pour vous éloigner de votre loge et faire son coup, imbécile que vous êtes.

— Ah, mon Dieu ! imbécile que je suis! s’écria le père Durand tout tremblant devant la colère olympienne de son supérieur qui l’entraînait dans l’escalier.

Comme ils arrivaient dans la cour, le portier fut apostrophé par le jeune homme au chapeau blanc :

— Ah ça ! concierge, s’écria-l-il, est-ce que je ne vais pas bientôt être mis en possession de mon domicile ? — est-ce aujourd’hui le 8 avril ? — n’est-ce pas ici que j’ai loué, et ne vous ai-je pas donné le denier à Dieu, oui, — ou non?

— Pardon, monsieur, pardon, — dit le propriétaire, — je suis à vous. Durand, ajouta-t-il en se tournant vers .son portier, je vais répondre moi-même à monsieur. — (.’ourez là-haut, ce gredin de Schaunard est sans doute rentré pour faire ses paquets; — vous l’enfermerez si vous le surprenez, et vous redescendrez pour aller chercher la garde.

Le père Durand disparut dans l’escalier.

— Pardon, monsieur, dit en s’inclinant le propriétaire au jeune homme avec qui il était resté seul, à qui ai-je l’avantage de parler ?

— Monsieur, — je suis votre nouveau locataire, j’ai loué une chambre dans cette mai.son au sixième, et je

qu’il venait d’acheter à l’hôtel Bullion, où il faisait partie d’une venle de décorations d’un théâtre de société...

— Monsieur, reprit le propriétaire, j’aime à croire que vous avez des meubles plus sérieux que ceux-ci...

— Comment, du Boule tout pur !

— Vous comprenez qu’il me faut des garanties pour mes loyers.

— Fichtre ! — un palais ne vous suffit pas pour répondre du loyer d’une mansarde?

— Non, monsieur, Je veux des meubles, — des vrais meubles en acajou !

— Hélas ! monsieur, — ni l’or ni l’acajou ne nous rendent heureux, a dit un ancien. — Et puis, moi, je ne peux pas le souffrir, c’est un bois trop bêle, — tout te monde en a.

— Mais enfin, monsieur, vous a\-ez bien un mobilier, quel qu’il soit.

— Non — ça prend trop de place dans les appartements, — dès qu’on a des chaises ou ne sait plus où s’asseoir.

— Mais cependant vous avez un lit ! Sur quoi reposezvous ?

— Je me repose sur la Providence, monsieur !

— Pardon, — encore une question, dit M. Bernard, — votre profession, s’il vous plaît ?

F.n ce moment môme le commissionnaire du Jeune homme, arrivant de son .second voyage, entrait dans la

cour. — Parmi les objets dont étaient chargés ses crochets, on remarquait un chevalet.

— Ah, monsieur, s’écria le père Durand, — avec terreur ; cl il montrait le chevalet au propriétaire. — C’est un peintre !

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— Un artiste, — j’en étais sûr, — exclama à son tour M. Bernard, — et les cheveux de sa perruque se dressèrent d’effroi, — un peintre ! ! ! Mais vous n’avez donc pas pris d’information sur monsieur, reprit-il en s’adressant au portier. Vous ne saviez donc pas ce qu’il faisait !

— Dame, répondit le pauvre homme, il m’avait donné cinque francs de dernier à Dieu ; est-ce que je pouvais me douter...

— Quand vous aurez fini, — demanda à son tour le jeune homme.

— Monsieur, reprit M. Bernard en chaussant ses lunettes d’aplomb sur son nez, — puisque vous n’avez pas de meubles, — vous ne pouvez pas emménager. — La loi autorise à refuser un locataire qui n’apporte pas de garantie.

— Et ma parole donc ? fit l’artiste avec dignité. ■

— Ça ne vaut pas des meubles... vous pouvez chercher un logement ailleurs. — Durand va vous rendre votre denier à Dieu.

— Hein ? fit le portier avec stupeur — je l’ai mis à la caisse d’épargne.

— Mais, monsieur, reprit le jeune homme, — je ne puLs pas trouver un autre logement à la minute. Donnez-moi au moins l’hospitalité pour un jour.

— Allez loger à l’hôlel, répondit M. Bernard. — A propos, ajouta-t-il vivement en faisant une réflexion subite. — Si vous le voulez, — je vous louerai en garni la chambre que vous deviez occuper, — et où se trouvent les meubles de mon locataire insolvable. — Seulement vous

savez que dans ce genre de locafion le loyer se paye d’avance.

— Il s’agirait de savoir ce que vous allez me demander pour ce bouge? dit l’artiste forcé d’en passer par là.

— Mais le logement est très-convenable, le loyer sera de 25 fr. par mois, en faveur des circonstances. — On paye d’avance.

— Vous l’avez déjà dit — cette phrase-là ne mérite pas les honneurs du bis, — fit le jeune homme en fouillant dans sa poche. — Avez-vous la monnaie de cinq cents francs ?

— Hein ? demanda le propriétaire stupéfait , vous dites ?...

— Eh bien, — la moitié de mille, quoi ! — Est-ce que vous n’en avez jamais vu? ajouta l’artiste en faisant passer le billet devant les yeux du propriétaire et du portier, qui, à cette vue, parurent perdre l’équilibre.

— Je vais vous faire rendre, reprit M. Bernard respectueusement : — ce ne sera que 20 fr. à prendre, puisque Durand vous rendra le denier à Dieu.

— Je le lui laisse, dit l’artiste, — à la condition qu’il viendra tous les matins me dire le jour et la date du mois, — le quartier de la lune, — le temps qu’il fera et la forme de gouvernement sous laquelle nous vivrons.

— Ah ! monsieur, s’écria le père Durand en décrivant une courbe de 90 degrés.

— C’est bon, brave homme, vous me servirez d’almanach. — En attendant, vous allez aider mon commissionnaire à m’emménager.

— Monsieur, dit le propriétaire, je vais vous envoyer votre quittance.

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Le soir même, le nouveau locataire de M. Bernard, le peintre Marcel était installé dans le logement du fugitif Schaunard transformé en palais.

Pendant ce temps-là, ledit Schaunard battait dans Paris ce qu’il appelait le rappel de la monnaie.

Schaunard avait élevé l’emprunt à la hauteur d’un art.

— Prévoyant le cas où il aurait à opprimer des étrangers, il avait appris la manière d’emprunter cinq francs dans toutes les langues du globe. — Il avait étudié à fond le répertoire des ruses que le métal emploie pour échapper à ceux qui le pourchassent 5 et, mieux qu’un pilote ne connaît les heures de marée, — il savait les époques où les eaux étaient basses ou hautes, — c’est-à-dire les jours où ses amis et connaissances avaient l’habitude de recevoir de l’argent. Aussi, il y avait une telle maison où en le voyant entrer le matin on ne disait pas : — Voilà M. Schaunard,

— mais bien : — voilà lel^ou le 15 du mois. Pour faciliter et égaliser en même temps cette espèce de dîme qu’il allait prélever, lorsque la nécessité l’y forçait, sur les gens qui avaient le moyen de la lui payer, Schaunard avait dressé par ordre de quartiers et d’arrondissements un tableau alphabétique où se trouvaient les noms de tous ses amis et connaissances. — En regard de chaque nom étaient inscrits le maximum de la somme qu’il pouvait leur emprunter relativement à leur état de fortune, — les époques où ils étaient en fonds et l’heure des repas avec le menu ordinaire de la maison. Outre ce tableau, Schaunard avait encore une petite tenue de livres parfaitement en ordre et sur laquelle il tenait état des sommes qui lui étaient prêtées jusqu’aux plus minimes fractions, car il ne vou-

SUKiMiS UE LA UUUÉMB. 21

lait pas se grever au delà d’un certain chitfre qui était encore au bout de la plume d’un oncle normand dont il devait hériter. Dès qu’il devait vingt francs à un individu, Schaunard arrêtait son compte, et le soldait intégralement d’un seul coup, dùt-il pour s’acquitter emprunter à ceux auxquels il devait moins. De cette manière il entretenait toujours sur la place un certain crédit qu’il appelait sa dette flottante ; et comme on savait qu’il avait l’habitude de rendre dès que ses ressources personnelles le lui permettaient, on l’obligeait volontiers qu^and on le pouvait.

' — Or, depuis onze heures du. matin ^qu’il était parti de chez lui pour tâcher de grouper les 7 & fr, nécessaires, il n’avait encore réuni qu’un petit écu dû à la collaboration des lettres M. V. et R. de sa fameuse liste : — tout le reste de l’alphabet, ayant comme lui un terme à payer, l’avait renvoyé des fins de sa demande.

A six heures un appétit violent sonna la cloche du dîner dans son estomac, — il était alors . à la barrière du Maine, où demeurait la lettre U. — Schaunard monta chez la lettre U où il avait son rond de serviette, -7 quand il y avait des serviettes.

— Où allez-vous, monsieur? lui dit le portier en l’arrêtant au passage.

— Chez M. U..., répondit l’artiste.

— 11 n’y est pas.

— Et madame ?

— Elle n’y est pas non plus : — ils m’ont chargé de dire à un de leurs amis qui devait venir chez eux ce soir qu’ils étaient allés dîner en ville : — au fait, dit le portier, si c’est vous qu’ils attendaient, — voici l’adresse qu’ils ont

luktco, cl il lendit ù Scliaiiuard un bout do papier sur lequel .«ou ami U... avait écrit :

« Nous sommes allés dîner chez Schaunard, — rue..., n°... ; — viens nous retrouver. »

— Très-bien, dit celui-ci en s’en allant, — quand le hasard s’en mêle, il fait de singuliers vaudevilles. Schaunard se ressouvint alors qu’il se trouvait à deux pas d’un petit bouchon où deux ou trois fois il s’était nourri pour pas bien cher, et se dirigea vers cet établissement, situé chaussée du Maine, et connu dans la basse Bohême sous le nom de la Mère Cadet. C’est un cabaret mangeant dont la clientèle ordinaire se compose des rouliers de la route d’Orléans, des cantatrices de Montparnasse et des jeunes premiers de Bobino. — Dans la belle saison les rapins des nombreux ateliers qui avoisinent le Luxembourg, les hommes de lettres inédits, les folliculairesdes gazettes mystérieuses, viennent en chœur dîner chez la Mère Cadet., célèbre par ses gibelottes, sa choucroùte authentique, et un petit vin blanc qui sent la pierre à fusil.

Schaunard alla se placer sous les bosquets : — on appelle ainsi chez la Mère Cadet — le feuillage clair-semé de deux ou trois arbres rachitiques dont on a fait plafonner la verdure maladive.

— Ma foi, tant pis, dit .Schaunard en lui-même, je vais me donner une bosse et faire un Baltha.sar intime, et sans faire ni une ni deux, il commanda — une soupe, une demi-choucroûte et deux demi-gibelottes : — il avait remarqué qu’en fractionnant la portion on gagnait au moins un quart sur l’entier.

La commande de cette carte attira sur lui les regards

d’une jeune personne, vêtue de blanc, coiffée de fleurs d'oranger et chaussée de souliers de bal, — un voile en imitation — d’imitation — flottait sur des épaules qui au> raient bien dû garder l’incognito. C’était une cantatrice du théâtre Montparnasse, dont les coulisses donnent pour ainsi dire dans la cuisine de la Mère Cadet. Elle était venue prendre son repas pendant un entr’acte de la Lttcie^ et achevait en ce moment, par une demi-tasse, un dîner composé exclusivement d’un artichaut à l’huile et au vinaigre.

— Deux gibelottes, — mâtin ! dit-elle tout bas à la fille qui servait de garçon, — voilà un jeune homme qui se nourrit bien. — Combien dois-je, Adèle î

— Quatre d’artichaut, quatre de demi-tasse et un sou de pain. — Ça nous fait neuf sous.

— Voilà, dit la cantatrice, — et elle sortit en fredonnant :

Cet amour que Dieu me donne !

— Tiens, elle donne le la, dit alors un personnage mystérieux assis à la même table que Schaunard, et à demi caché derrière un rempart de bouquins.

— Elle le donne? dit Schaunard -, — je crois plutôt qu’elle le garde, moi. — Aussi on n’a pas idée de ça, — ajouta-t-il en indiquant du doigt l’assiette où Lucia de Lor mennoor avait consommé ses artichauts, — faire mariner son fausset dans du vinaigre !

— C’est un acide violent, en effet, ajouta le personnage qui avait déjà parlé. — La ville d’Orléans en produit qui jouit à juste titre d’une grande réputation.]}

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Scbaunard examina attentivement ce particulier, qui lui jetait 'ainsi des hameçons à la causerie. Le regard fixe de ses grands yeux bleus, qui semblaient toujours chercher quelque chose, donnait à sa physionomie le caractère de placidité béate qu’on remarque chez les séminaristes. Son visage avait le ton du vieil ivoire, sauf les joues, qui étaient tamponnées d'une couche de couleur brique pilée. Sa bouche paraissait avoir été dessinée par un élève de premiers principes^ à qui on aurait poussé le coude. Les lèvres, retroussées un peu à la façon de la race nègre, laissaient voir des dents de chien de chasse, et 'son menton asseyait ses deux plis sur une cravate blanche, dont l’une des pointes menaçait les astres, tandis que l’autre s’en allait piquer en terre. D’un feutre chauve, aux bords prodigieusement larges, ses cheveux s’échappaient en cascades blondes. Il était vêtu d’un paletot noisette à pèlerine, dont l'étolTe, réduite à la trame, avait les rugosités d’une rèpe. Des poches béantes de ce paletot s’échappaient des liasses de papiers et de brochures. — Sans se préoccuper de l’examen dont il était l’objet, il savourait une choucroûte garnie en laissant échapper tout haut des signes fréquents de satisfaction. Tout en man^ géant, il lisait un bouquin ouvert devant lui, et sur lequel 11 faisait de temps en temps des annotations avec un crayon qu’il portait à l’oreille.

— Eh bien, s’écria tout à coup Schaunard en frappant sur son verre avec son couteau, — et ma gibelotte !

— Monsieur, répondit la fille, qui arriva avec une assiette à la main, — il n’y en a plus -, — voici la dernière, et c’est monsieur qui l’a demandée, ajouta-t-elle en

8CàNES DB LA BOBÊMB. 25

déposant le plat en face de Thomme aux bouquins.

— Sacrebleu ! s’écria Schaunard. Et il y avait tant de

désappointement mélancolique dans ce : Sacrebleu ! que l’homme aux bouquins en fut touché intérieurement. Il détourna le rempart de livres qui s’élevait entre lui et Schaunard ; et, mettant l’assiette entre eux deux, il lui dit avec les plus douces cordes de sa voix : ‘

— Monsieur, — oserais-je vous prier de partager ce mets avec moi ?

— Monsieur, répondit Schaunard, — je ne veux pas vous priver.

— Vous me priverez donc du plaisir de vous être

agréable ? '

— S’il en est ainsi, monsieur... Et Schaunard avança son assiette.

— Permettez-moi de ne pas vous olîrir la tête, dit l’étranger.

— Ah ! monsieur, s’écria Schaunard, je ne souffrirai pas. — Mais en ramenant son assiette vers lui il s’aperçut que l’étranger lui avait justement servi la portion qu’il disait vouloir garder pour lui.

— Eh bien , qu’est-ce qu’il me chante, alors, avec sa politesse? — grogna Schaunard en lui-même.

— Si la tête est la plus noble partie de l’homme, dit l’étranger, c’est la partie la plus désagréable du lapin. — Aussi avons-nous beaucoup de personnes qui ne peuvent pas la souffrir. — Moi, c’est différent, je l’adore.

^ Alors, dit Schaunard, je regrette vivement que vous vous soyez privé pour moi.

— ^ Comment?... — pardon, fit l’homme aux bouquins.

— c’est moi qui ai gardé la tête. J’ai même eu l’honneur de vous faire observer que...

— Permettez, dit Scbaunard, en lui mettant son as> siette sous le nez. Qu’est-ce que c’est que ce morceau-là ?

— Juste ciel ! — Que vois-je ! ô dieux ! — Encore une tête ! — C’est un lapin bicéphale ! s’écria l’étranger.

— Bicé... dit Schaunard.

... — phale. — Ça vient du grec. — Au fait, M. de Buiïon, qui mettait des manchettes, cite des exemples de cette singularité. — Eh bien , ma foi, je ne suis pas fâché d’avoir mangé du phénomène.

Grâce à cet incident, la conversation était définitivement engagée. — Schaunard, qui ne voulait pas rester en reste de politesse, demanda un litre de supplément. L’homme aux bouquins en fit venir un autre. — Scbaunard offrit de la salade, — l’homme aux bouquins offrit du dessert. A huit heures du soir, il y avait six litres vides sur la table. En causant, la franchise, arrosée par les libations du petit bleu, les avait poussés l’un l’autre à se faire leur biographie, et ils se connaissaient déjà comme s’ils ne s’étaient jamais quittés. L’homme aux bouquins, après avoir écouté les confidences de Schaunard, lui avait appris qu’il s’appelait Gustave Colline 5 — il exerçait la profession de philosophe, et vivait en donnant des leçons de mathématique, de scolastique, de botanique, et de plusieurs sciences en ique.

Le peu d’argent qu’il gagnait à courir ainsi le cachet, Colline le dépensait en achats de bouquins. Son paletot noisette était connu de tous les étalagistes du quai, depuis le pont de la Concorde jusqu’au pont Saint-Michel. Ce

qu’il faisait de tous ces livres, si nombreux, que la vie d’un homme n’aurait pas suffi pour les lire, personne ne le savait, et il le savait moins que personne. Mais ce tic avait pris chez lui les proportions d’une passion ; et lorsqu’il rentrait chez lui le soir sans y rapporter un nouveau bouquin, il refaisait pour son usage le mot de Titus, — et disait : « J’ai perdu ma journée. » Ses manières câlines et son langage, qui offrait une mosaïque de tous les styles, les calembours terribles dont il émaillait sa conversation, avaient séduit Schaunard, qui demanda sur-le-champ à Colline la permission d’ajouter son nom à ceux qui composaient la fameuse liste dont nous avons parlé.

Ils sortirent de chez la mère Cadet à neuf heures du soir, passablement gris tous les deux, et ayant la démarche de gens qui viennent de dialoguer avec les bouteilles.

Colline offrit le café à Schaunard, et celui-ci accepta à la condition qu’il se chargerait des alcools. — Ils montèrent dans un café situé rue Saint-Germain-l’Âuxerrois , et portant l’enseigne deMomus, Dieu des Jeux et des Ris (i).

Au moment où ils entraient dans l’estaminet, une discussion très-vive venait de s’engager entre deux habitués de l’endroit. L’un d’eux était un jeune homme, dont la figure se perdait au fond d’un énorme buisson de barbe multicolore. — Comme une antithèse à cette abondance de poil mentonnier, une calvitie précoce avait dégarni son front, qui ressemblait à un genou, et dont un groupe de cheveux, si rares qu'on aurait pu les compter, essayait

(1) Voir leu Confetsiont de Siylvtuf,*par CHAMPrtKCRY.

28 gCÈNES DE LA BOHÊME.

vainement de cacher la nudité. Il était vêtu d’un habit noir tonsuré aux coudes, et laissant voir, quand il levait le bras trop haut, des ventilateurs pratiqués à l’embouchure des manches. Son pantalon avait pu être noir, — mais ses bottes, qui n’avaient jamais été neuves, paraissaient avoir d^à fait plusieurs fois le tour du monde dans les pieds du Juif errant.

Schaunard avait remarqué que son nouvel ami Colline et le Jeune homme à grande barbe s’étaient salués.

— Vous connaissez ce monsieur ? demanda-t-il au philosophe.

— Pas absolument, répondit celui-ci ; — seulement je le rencontre quelquefois à la Bibliothèque. Je crois que c’est un homme de lettres.

— Il en a l’habit, du moins, répliqua Schaunard.

Le personnage avec lequel discutait ce jeune homme était un individu d'une quarantaine d’années, voué au coup de foudre apoplectique, — comme l’indiquait une grosse tête enfoncée immédiatement entre les deux épaules, sans la transition du cou. L’idiotisme se lisait en lettres majuscules sur son front déprimé, couvert d’une petite calotte noire. Il s’appelait M. Mouton, et était employé à la mairie du 1V« arrondissement, où il tenait le r^istre des décès.

— Monsieur Rodolphe ! s’écriait-il avec un organe d’eunuque, en secouant le jeune homme qu’il avait empoigné par un bouton de son habit, — voulez-vous que je vous dise mon opinion ? — Eh bien , tous les journaux, ça ne sert à rien. — Tenez, une supposition. Je suis un père de famille , moi, n’est-ce pas ?... bon... — Je viens faire ma

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