PREMIÈRE NOTE
Ce que la création dit aux hommes. — On sait que la plupart des essais tentés pour donner aux Indiens de l'Amérique du Nord le goût de l'agriculture avec les habitudes d'un établissement stable, sont restés incomplets ou infructueux. Les jésuites français au Canada et les missionnaires
anglais aux États-Unis ont vainement formé, à plusieurs reprises, des villages de Peaux-Rouges: l'humeur vagabonde qui semble inhérente à leur race, et l'horreur pour tout travail suivi, ont toujours dispersé ces colonies naissantes. A peine si quelques hameaux indiens se sont maintenus sur cet immense continent ; encore les habitants n'y ont-ils point renoncé à la vie des forêts; souvent absents pour lâchasse ou pour des excursions sans but, ils laissent aux femmes le soin de cultiver et de soigner le bétail.
Outre les instincts, pour ainsi dire héréditaires, qui entraînent les Peaux-Rouges vers la vie sauvage, le préjugé, qui rend le travail honteux pour Thomme, entretient chez eux ces déplorables habitudes. L'Indien qui suit la tradition des ancêtres no connaît que deux occupations dignes de lui, la chasse et la guerre ; tout autre emploi de ses forces est une sorte de dégradation.
Cependant il existe des exceptions individuelles. Un missionnaire américain, Heckewelder, qui a publié un livre sur les Mœurs et coutumes des Indiens, raconte qu'il en a connu un dont l'activité soute-
nue avait réussi à créer ; une habitation abondamment fournie de tous les objets nécessaires à la vie, et que l'on aurait pu comparer à celle d'un petit fermier américain. Gomme il lui témoignait un jour son admiration et son étoimement, l'Indien lui dit :
— Lorsque j'étais jeune, je passais lesjournées à ne rien faire, comme les autres Peaux-Rouges, qui disent que le travail est bon seulement pour les nègres et pour les blancs ; mais un jour que je m'étais assis sur les bords du Susquehannah je fus frappé de voir les meechyahngus (lunes de mer) rassembler de petites pierres pour former un entourage et déposer leur frai. J'allumai ma pipe et continuai à les regarder, lorsqu'un petit oiseau se mit à chanter. Je tournai la tête de son côté, et je le vis travaillant avec sa femelle à faire son nid, tout en chantant. J'oubliai la chasse, et je me mis à réfléchir. Je voyais les poissons travailler gaiement dans l'eau, et les oiseaux dans l'air; et, me regardant, je vis que j'avais deux grands bras au bout desquels étaient des mains que je pouvais ouvrir et fermer à volonté; que j'avais un corps robuste
soutenu par deux fortes jambes.» Est-il possible, me dis-je, qu'ainsi formé j aie été créé pour vivre dans l'oisiveté, tandis que les oiseaux et les poissons, qui n'ont que leur bouche, travaillent joyeusement sans qu'on le leur dise ! Le Grand-Esprit n'avait-il donc aucun objet en vue quand il m'a donné ces membres? Cela ne peut être.» Depuis j'ai élevé une cabane, cultivé du maïs, et tandis que les autres passent leur temps à danser et souffrent de la faim, je vis dans l'abondance. J'ai des chevaux, des vaches, des cochons, de la volaille, et je suis heureux. Vous voyez, mon ami, que, pour apprendre à réfléchir et à travailler, il suffit d'écouter ce que la création dit aux Peaux-Rouges comme aux vidages pâles.