partie de ceux de mon temps ton père Jérôme
Madeleine, et bien d'autres encore ! Au diable la tristesse ! vivons jusqu'à la mort.
J'étais étonné de ces propos décousus , Mauricet n'avait pas assez bu pour être troublé à ce point ; sa gaîté ne me rassurait pas; je lui trouvais un air égaré qui m'inquiétait. Gomme il riait tout seul ; il s'arrêta bientôt. Geneviève lui parla doucement de ses enfants qui étaient en .province, et dont le petit commerce prospérait. Alors il s'attendrit, il fit longtemps leur éloge ; puis, s'interrompant tout à coup, il se leva avec un effort désespéré, et dit d'une voix entrecoupée :
— Allons, les amis assez causé le moment
est venu d'aller à mes affaires.
Il chercha quelque temps son chapeau qui était devant lui, le mit en tâtonnant comme s'il n'eût pu trouver satète,fit un pas vers la porte, puis s'arrêta pour tirer sa montre qu'il déposa sur les papiers.
— J'aime mieux te laisser le tout, me dil-il en
balbutiant je pourrais les perdre, ici c'est plus
sûr.
Nous essayâmes de le retenir, il refusa ; je voulus alors le reconduire, il se fâcha et partit brusquement ; mais arrivé à moitié de l'escalier il revint sur ses pas.
— Allons, mille diables! dit-il ne nous quittons pas sur un mauvais mouvement !
Il embrassa ma femme, me serra la main et disparut.
Nous étions restés sur le palier tout émus et tout inquiets. Quand on n'eutendit plus ses pas dans l'escalier, Geneviève se tourna vivement vers moi :
— Mon Dieu ! Pierre Henri ; il y a quelque chose, me dit-elle.
— C'est mon idée, répondis-je.
— Il ne faut pas laisser Mauricet tout seul.
— Mais il se fâchera si je veux le suivre.
— Allons ensemble ! reprit-il, en nouant son bonnet et rajustant son petit châle de laine.
Je courus chercher mon chapeau et non,^ d<
rendîmes. La nuit était venue, on n'apercevait plub Mauricet; nous prîmes notre course jusqu'à la première rue qui tournait. Là, par bonheur, nous reconnûmes le maître compagnon qui suivait les maisons. Il marchait d'un pas tantôt vif, tantôt ralenti en faisant des gestes et en parlant tout haut; mais nous ne pouvions entendre ce qu'il disait. Il suivit plusieurs rues au hasard, revenant parfois sur ses pas, comme un homme qui ne prend pas garde à sa route. Enfin, il atteignit les halles, et, de là, se dirigea vers les quais.
Arrivé au pont du Châtelet, il s'arrêta encore, puis tourna brusquement vers une des cales qui descendent à la rivière. Geneviève me serra le bras avec un cri étouffé. La même pensée nous était venue à tous deux. Nous courûmes ensemble. La nuit était déjà noire; Mauricet glissait devant nous comme une ombre ; il s'enfonça sous une des arches du pont. Quand j'arrivai, il venait de quitter son habit et il s'approchait de l'eau qui s'engouffrait aux pieds de la pile en formant un grand remous. Il entendit venir, il voulut se jeter en avant, je n'eus que le temps de le saisir par le milieu du
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corps. Il se retourna avec une malédiction, l'obscurité l'empêchait de me voir; il reconnut seulement ma voix.
— Que fais-tu ici? Que veux-tu? s'écria-t-il ; ne t'avais-je pas dit de me laisser? Bas les mains, Pierre Henri, mille tonnerres ! je te dis de me làcher !
— Non, je ne vous quitterai plus, m'ècriai-je, en m'efforçant de le ramener vers la berge.
Il fit un effort pour se dégager.
— Mais tu n'as donc pas compris, malheureux, que j'étais perdu ! s'écria-t-il ; je ne peux plus faire honneur à ma signature ! que maudit soit le jour où j'ai appris à la mettre sur le papier! Tant que je n'ai pas su l'écrire, j'ai gardé ma réputation fidèlement ; je ne Fai pas engagée sur ces billets, que Dieu confonde ! mais à cette heure la chose est faite, il n'y a plus à reculer, faut être banqueroutier ou mort; j'ai choisi ! ne m'ostine pas, Pierre Henri, je suis dans un moment, vois-tu., où rien ne m'arrêterait; je suis capable de tout; au nom de Dieu ou du diable! laisse-moi !
ù se débattait avec rage ; malgré ma résistance,
il allait oa'éiihapper, quand Geneviève lui jeta les
deux bras autour du cou et s'écria :
— Mauricet, pensez à vos enfants !
Ce fut comme un coup de massue. Le malheureux poussa un gémissement; je le sentis chanceler et il tomba assis sur la grève. Nous entendîmes qu'il pleurait. Geneviève se mit à genoux d'un côté, moi de l'autre, et nous commençâmes à l'encourager en pleurant avec lui ; mais je ne trouvais rien de bon à lui dire, tandis que chaque mot de Geneviève lui allait, jusqu'au cœur. Il n'y a que les femmes pour cette science-là. Le maître compagnon, tout à l'heure si terrible, n'était plus qu'un entant incapable de résister. Il nous raconta, en sanglotant, tout ce qu'il avait souffert depuis huit jours qu'il commençait à voir clair dans ses affaires; je, compris alors que son incapacité à tenir des comptes avait été la véritable cause de sa ruine. Emporté par le courant des entreprises, rien ne l'avait averti du danger et il ne l'avait connu qu'en faisant naufrage.
Je profitai de cette même ignorance pour persuader à Mauricet que tout n'était point désespéré.
que sa situation offrait des ressources qu'il ne connaissait pas lui-même, et qu'il s'agissait seulement de la débrouiller. Le maître compagnon était comme tous ceux qui affectent de mépriser l'écriture et les chiffres ; au fond, il leur croyait une puissance secrète à laquelle tout devait céder. Nous réussîmes donc à le ramener chez nous, sinon consolé, du moins raffermi.
A la vérité le péril n'était que reculé. Je savais que dès le lendemain les mauvaises pensées allaient revenir. Je craignais surtout l'espèce de honte que donnent ces suicides manques. De peur de laisser croire qu'on a été lâche, on revient à son idée première avec acharnement ; on regarde la mort comme le seul moyen de prouver son courage, et l'on met de Tamour-propre à se tuer! j'avertis Geneviève qui promit de veiller sans relâche. A vrai dire, elle seule pouvait le faire, sans irriter Mauricet; les braves cœurs n'ont de force ni contre les femmes ni contre les enfants.
Quant à moi, j'avais à voir ce qu'on pouvait essayer pour éviter une débâcle. Je passai une partie de la nuit à établit le bilan du maître maçon, en
me servant de ses actes et de ses renseignements ; mais j'eus beau retourner les chiffres et refaire les calculs, le déficit restait toujours à peu près le même. En continuant l'affaire engagée, il y avait bien chance de rattraper le tout et d'étaler, comme on dit dans le jargon du métier; mais pour cela il fallait de l'argent ou du crédit, et où en trouver? .la vais beau me creuser le cerveau, aucun moyen ne se présentait. J'essayai pourtant dès le lendemain, mais toutes mes tentatives furent inutiles ; je fus renvoyé de l'un à l'autre avec force rebuffades. En me voyant prendre tellement à cœur les affaires de Mauricet, on m'y croyait intéressé, et je me nuisais sans le servir.
Cependant je persistai, décidé à remplir mon devoir jusqu'au bout. Le maître maçon était tombé dans un découragement muet; on ne pouvait attendre de lui aucune recherche, ni aucun effort. Quand j'essayais de le remettre sur pied, il me disait simplement :
— J'ai les jarrets coupés, laisse -moi où je suis !
Et je ne pouvais pas obtenir autre chose. J'étais au bout de mes imaginations, quand je me souvins
du riche entrepreneur qui m'avait autrefois encouragé à m'instruire. J'y avais souvent pensé dans mes propres embarras, mais sans vouloir lui demander secours. Je me rappelai toujours notre première entrevue, dans laquelle il m'avait prouvé que la réussite était la récompense du zèle et du talent; aller lui avouer qu'on avait échoué, c'était convenir qu'on s'était montré négligent ou incapable ; à tort ou à raison, j'avais toujours reculé pour mon compte devant cette confusion; pour Mauricel, j'eus moins de scrupuie.
Je craignais que le millionnaire n'eût oublié ma figure ; mais dès le premier coup d'ceil, il me reconnut. C'était déjà quelque chose ; cependant je me troublai quand il fallut dire le motif de ma visite. J'avais bien préparé mon discours ; au moment de le débiter je m'embrouillai. L'entrepreneur comprit que j'étais dans de mauvaises affaires, et que je venais lui demander de l'argent ; je le vis froncer le sourcil et serrer les lèvres comme un homme qui se met en défiance ; cela me redonna subitement courage.
— Faites attention que je* ne viens point pour
moi, m'écriai-je, mais puui' un brave compagnon,
qui m'a quasiment servi de père, et que vous connaissez, le père Mauricet. Ce qu'il vous demande, ce n'est ni une avance, ni un sacrifice, mais seulement de lui sauver la bonté d'une faillite, sans vous faire tort. Il s'agit d'une bonne action qui ne vous rapportera rien peut-être, mais qui ne doit non plus vous rien coûter.
— Voyons, dit l'entrepreneur, qui continuait à me regarder.
Je lui expliquai alors rapidement toute l'affaire, sans faire de phrases, mais sans perdre le fil de mon discours, et comme un capitaliste qui discute avec son égal. La force de la volonté m'avait élevé au-dessus de moi-même. Il écouta tout, me fit plusieurs questions, demanda les pièces justificatives, et me renvoya au lendemain.
Je m'en allai, n'ayant plus d'espoir. La chose me semblait trop claire pour qu'on remit la réponse, si on eût voulu accepter. Cet ajournement n'avait certainement d'autre but que de donner au refus une apparence de réflexion» Je retournai pourtant à l'heure convenue.
— J'ai tout examiné, nie dit l'entrepreneur, vos calculs sont justes Je me charge de l'affaire; vous pourrez dire à Mauricet de venir me voir, c'est un brave homme, et nous lui trouverons un emploi dont il sera content.
Nous quittons Paris. — Un nouveau logement. — Le maître maçon de Montmorency. — La vengeance d'un honnête homme. — Quel profit on peut tirer d'une infirmité. — Tout va bien*
Après le départ de l'ami Mauricet, je m'occupai de terminer mes propres affaires. La justice avait enfin prononcé, et je pus me libérer. Liquidation faite, il ne me resta que du papier timbré ! J'avais satisfait à tous mes engagements, mais je me trouvais pour la seconde fois ruiné !
J'allais encore reprendre la truelle, quand un
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architecte sous lequel j'avais travaillé me proposa de quitter Paris et d'aller m'établir à Montmorency. 11 m'y assurait des travaux pour la saison et promettait de me pousser.
— Le pays est bon, me dit-il ; il n'y a qu'un maître maçon, habile ouvrier, mais brutal, et dont on se sert faute de mieux. Avec un peu d'efforts, la meilleure partie du travail vous viendra. Ici vous végéterez toujours entre les gros entrepreneurs qui vous étouffent : il vaut mieux être un arbre parmi les buissons, qu'un buisson dans la forêt.
Je sentais trop bien ces raisons pour hésiter ; tout fut bientôt conclu. L'architecte me mena aux travaux, m'expliqua ce que je devais faire, et je revins à Paris pour chercher Geneviève.
Le moment du départ fut rude : c'était la première fois que je quittais la grande ville ! J'étais accoutumé à sa crotte et à ses pavés, comme le paysan à la verdure ou à l'odeur des foins. J'avais mes rues d'habitude où je passais tous les jours ; mon œil était fait aux gens ef aux maisons 3 tout était devenu, par le long usage, comme une part de moi-même : abandonner Paris, c'était démena-
ger à la fois mes goûts, mes souvenirs, ma vie entière. Les voisins, qui nous connaissaient depuis longtemps, vinrent sur leurs portes pour nous dire adieu ; quelques-uns nous plaignaient ! cela me fit faire bon visage, je les saluai en riant. Pour rien au monde, je n'aurais voulu laisser voir ma tristesse : je sentais bien que ce départ forcé était une humiliation ; il prouvait que le mauvais sort avait été plus fort que moi; je voulais protester contre la défaite en ayant l'air de ne pas la sentir. Quant à Geneviève, qui avait moins de regrets, elle ne songeait pas à cacher qu'elle pleurait. Chargée de paniers et de paquets, la pauvre femme répondait à tous les saluts et à tous les souhaits d'heureux voyage par des remereîments accompagnés de soupirs. Elle s'arrêtait à chaque porte pour embrasser une dernière fois les enfants ! Je m'impatientais de ces retards et j'allais toujours en sifflant, afin de me donner une contenance. Enfin, au détour de la rue, quand la dernière maison du faubourg eut disparu, je respirai plus librement.
Geneviève m'avait rejoint; nous montâmes ensemble dans la voiture qui portait notre pauvre
mobilier., et nous primes le chemin de Montmorency. Dieu sait combien de malédictions j'adressai en moi-même, pendant le chemin, à la lenteur du cheval et aux haltes du conducteur. Le sang me bouillait dans les veines. Cependant je me taisais ; j'aurais eu peur, si j'avais parlé, d'en trop dire. Geneviève faisait comme moi ; enfin nous arrivâmes à la tombée du jour.
Le petit logement que j'avais arrêté était au bas du village, dans une ruelle étroite où la charette eut peine à passer. J'ouvris la porte, mon cœur se serra; je fis signe à Geneviève d'entrer, et je retournai aider le voiturier à décharger les meubles. Je ne voulais point voir le désappointement de la pauvre femme devant notre misérable réduit.
Elle comprit sans doute ce que je sentais ; car elle reparut bientôt sur le seuil avec un sourire, en déclarant que nous serions là à souhait. Ellemême aida à tout transporter et à tout mettre en place. Quand nous eûmes achevé, la nuit était close; le voiturier repartit et nous restâmes seuls.
Notre logement se composait d'un rez-de-chaus-
sée plus ban que la ruelle . Il avait été autrefois carrelé ; mais les tuiles brisées formaient alors une sorte de macadamisage inégal et boueux. Une petite fenêtre donnant sur la cour du voisin apportait des odeurs de fumier, et une haute cheminée, qui occupait presque toute la largeur du pignon, renvoyait d'épais tourbillons de fumée. Je contemplais ce triste bouge avec une sorte de stupeur. Soit que je l'eusse mal jugé au premier aspect, soit que mes dispositions fussent différentes, je lui trouvais un air malsain et délabré qui ne m'avait pas d'abord autant frappé. Nos meubles mis en place, et la présence de Geneviève, loin de l'égayer, semblaient l'avoir assombri. Paré de tout ce qui pouvait l'embellir, le logis ne laissait plus de doute possible et se montrait dans sa définitive laideur ! Malgré ses efforts pour paraître satisfaite, Geneviève éprouva un malaise qu'elle ne pouvait cacher. Elle s'était assise sur le foyer, les deux coudes appuyés à ses genoux, et regardant devant elle. J'étais placé à l'autre bout de la pièce, les bras croisés. Une petite chandelle, qui finissait dans un bougeoir de ferblanc, nous éclairait seulement assez pour nous
— Ï95 — faire voir notre tristesse. Geneviève fut la première à sortir de cet abattement; elle se leva en poussant un soupir, chercha le panier de provisions qu'elle avait apporté de Paris, et commença à mettre le couvert; mais le pain manquait. Je sortis pour on acheter.
La boutique du boulanger était assez éloignée ; lorsque j'y entrai, plusieurs voisins se trouvaient réunis sur le seuil; ils avaient l'air d'écouter un gros homme qui parlait très-haut et avec un air de colère. Je n'y pris point garde d'abord, et j'attendais la miche qu'on était allé me chercher dans l'arrière-boutique, quand j'entendis mon nom prononcé par le gros homme.
— Il se nomme Pierre Henri dit la Rigueur, s'écriait-il ; mais le diable me torde le cou si je ne lui change pas son nom en celui d'affamé! Quand je devrais vendre ma dernière chemise, je lui ferai plus de chicanes et d'avanies qu'il n'en faudra pour le mettre sur la paille !
— Au fait, si nous laissons les Parisiens s'établir dans le pays, ils viendront nous manger le pain jusque sous le pouce ! fit observer un voisin, qu'à
ses mains noires je reconnus pour un travailleur de fer.
— Sans compter qu'ils finissent toujours par faire banqueroute ! ajouta l'épicier : à preuve, l'horloger de la grande place qui est parti sans me payer.
— Et attends-toi que le nouveau maître maçon n'aura pas meilleure mémoire , reprit le gros homme ; m'est avis que c'estquelque filou qui vient ici pour se cacher de la police.
Jusqu'alors j'avais écouté sans trop savoir si je devais avoir l'air d'entendre ; mais à ces derniers mots, le sang me monta à la tête, et je me retournai vers la porte :
— Pierre Henri n'a besoin de se cacher de personne, m'écriai-je, et la preuve, c'est que c'est lui qui vous parle.
Il y eut un mouvement général parmi les spectateurs. Le gros homme s'approcha du seuil.
— Ah! ah ! voilà donc l'oiseau? dit-il en me regardant en face d'un air insolent ; eh bien, je ne l'aurais pas reconnu au plumage ; pour un maître de la grande ville il a l'air un peu bonasse !
— Vous verrez a l'œuvre ce qu'il sait faire, répliquai-je brusquement ; les injures ne prouvent que la jalousie ou la malice : c'est au travail qu'il faut juger l'ouvrier.
— Reste à savoir si l'on en veut de ton travail ! reprit le maître maçon grossièrement : tu m'as enlevé une pratique ; mais si tu m'en enlèves une seconde, aussi vrai que je me nomme Jean Férou, je t'éreinte à la première occasion.
Je sentis que je devenais pâle, non de peur, mais de dépit. Cette grosse figure rouge de colère, et ces petits yeux gris qui flamboyaient de menace me remuaient le sang, je regardai le maître maçon en face :
— Faudra voir ça ! maître Férou; repris-je,en me contenant ; les gens qu'on veut éreinter ne se laissent pas toujours faire. Jusqu'à présent, j'ai défendu ma peau contre plus d'un mauvais compagnon, et j'espère ne pas la laisser à Montmorency.
— Eh bien ! à la bonne heure 1 s'écria le maçon qui releva sa casquette; nous verrons ce que tu sais foire de tes poings ! Le diable me brûle j'en aurai le
cœur net, et il ne sera pas dit que JeanFérou se sera laisser couper l'herbe sous le pied par un bousilleur de Paris.
Je ne répondis pas : la colère me gagnait et je me sentais près d'éclater. Je pris vivement le pain que j'étais venu chercher, et j'allais sortir quand le boulanger me réclama son paiement. Je répondis que j'avais déposé l'argent sur le comptoir; mais le marchand déclara n'avoir rien reçu. Il s'ensuivit un débat que l'intervention du maître maçon ne tarda pas à aigrir. Intéressé d'honneur, je soutenais mon affirmation avec persistance. Au plus fort de la contestation, une petite fille, qui se trouvait présente, déclara à demi-voix que je tenais l'argent caché entre mes doigts. Je rouvris vivement la main : c'était la vérité ! Dans mon trouble, j'avais repris sur le comptoir une pièce de douze sous et je l'emportais sans m'en apercevoir !
Le mouvement qui se fit parmi les spectateurs me donna le vertige ; je voulus balbutier une explication; mais me sentant soupçonné, je me troublai. J'étais inconnu, entouré de malveillance, sans aucun moyen de prouver que mon erreur avait été
involontaire; je compris que toutes mes justifications étaient inutiles : aussi, coupant court brusquement, je payai le marchand et je voulus sortir. Le maître maçon était debout dans la baie de la porte, une épaule appuyée au chambranle et les pieds arc-boutés au côté opposé. Il me regardait en ricanant.
— Manqué le coup! me dit-il ironiquement; pour aujourd'hui, il faudra payer son pain au prix du tarif.
— Laissez-moi passer ! m'écriai-je, à bout de patience.
— De quoi! de quoi! reprit-il d'un ton de plus en plus provocant ; on dirait que le Parisien se fâche.
— Le Parisien en a assez de vos injures, reprisje tout tremblant de colère, et il faut que vous lui fassiez place.
— Vrai ! et si je ne veux pas !
— Alors il se la fera.
— Ah ! oui-dà ; voyons un peu ça.
Je m'avançai résolument jusqu'à lui, il était toujours appuyé au mur, et les bras croisés.
— Jean Pérou, voulez-vous me laisser sortir? m'écriai-je les poings fermés.
— Non, dit-il, en ricanant.
Je le saisis par le bras et je le poussai rudement pour le forcer à me livrer passage.
Il ne s'attendait point sans doute à une telle hardiesse, car il fut sur le point de perdre l'équilibre; mais il se redressa sur-le-champ avec un jurement, revint à moi le bras levé et me frappa au front d'un coup qui m'étourdit. Je tâchai pourtant de me mettre en défense, et la lutte se soutint jusqu'au moment où je trébuchai contre le seuil, entraînant le maître maçon dans ma chute ! Tombé sous lui, je sentis bientôt ses deux genoux sur ma poitrine, tandis que ses poings me labouraient le visage. Les spectateurs, qui avaient laissé faire jusqu'alors, se décidèrent enfin à nous séparer. On m'arracha avec peine à maître Férou ; on me mit sous le bras le pain que j'avais acheté; on me montra mon chemin, et je repris machinalement la route du logis.
J'allais devant moi comme un homme ivre ; j'étais endolori dans tous les membres, et navré
jusqu'au plus profond du cœur. A la vue de la maison je ralentis le pas; j'avais peur des questions de Geneviève quand elle apercevrait mon visage sanglant et meurtri. Je ne pouvais me faire à Tidée de lui raconter les humiliations que je venais de supporter. Heureusement qu'elle avait cédé aux fatigues de la journée ; je la trouvai couchée et endormie.
Je me hâtai d'éteindre la chandelle qui brûlait encore, et de me mettre au lit. Mais j'y cherchai en vain le sommeil ; j'étais dévoré d'une sourde rage ! La haine du maître maçon m'avait gagné ; je lui voulais maintenant tout le mal qu'il avait souhaité me faire ; je cherchais par quel moyen je pourrais lui nuire et me venger '.Tout le reste m'était indifférent ! Je demandais tout bas l'aide du bon Dieu contre mon ennemi. La réflexion, au lieu de me calmer, excitait de plus en plus mes mauvaises pensées ; ma rancune était comme un abîme qui se creuse à mesure qu'on y travaille. Si je m'endormais de temps en temps, c'était pour faire des rêves de colère. Tantôt je voyais maître Férou ruiné, le bissac de mendiant sur l'épaule ; tantôt
— I9y — je le tenais sous mes pieds comme il m'avait tenu lui-même, et je le forçais à me crier merci ; d'autres fois je l'apercevais, les mains liées, entre quatre gendarmes qui le conduisaient à la prison des voleurs, et je lui renvoyais ses injurieuses railleries.
Au milieu d'un de ces cauchemars, je fus réveillé en sursaut par Geneviève. Je me dressai sur mon séant : une grande lueur éclairait notre logement ; on entendait au dehors un tumulte de voix, le bruit de gens qui semblaient courir ; puis le cri : Au feu! retentit. Je sautai à bas du lit, je m'habillai à la hâte, et je sortis. Deux hommes traversaient la rue en courant.
— Où est le feu? demandai-je.
— Au chantier de Jean Férou ! répondirent-ils en même temps.
Je m'arrêtai saisi : on eût dit que Dieu avait écouté mes prières, et qu'il s'était chargé de me venger ! Il faut bien l'avouer maintenant, le premier mouvement fut de satisfaction ; mais il ne dura que le temps d'un éclair : presque aussitôt je rougis en moi-même de mon contentement. Rg-
mené aux bons sentiments, il me sembla que j'étais plus obligé qu'un autre de porter secours au maître maçon, et de racheter par l'action mes souhaits de malheur. Cette idée fut comme une flamme qui me traversa le cœur. Je m'élançai à la suite des gens qui passaient, et j'arrivai au chantier de Férou.
Le feu, d'abord mis à un appentis, avait bientôt gagné tout le reste. Au moment où j'arrivai, les amas de charpente et de voliges formaient autour de la maison une ceinture de flammes qui empêchait d'y arriver. Des ouvriers couraient au milieu de la fumée, écartant les matériaux en feu. Je me joignis à eux, et nous finîmes par nous ouvrir un passage. Arrivés à la maison, nous la trouvâmes fermée. Quelques voix s'écrièrent que Jean Férou devait être chez son frère à Andilly ; mais plusieurs autres répondirent qu'ils l'avaient rencontré le soir même au village; l'un d'em l'avait même vu rentrer, comme il le dit, avec w oup de tisane dans la tête et une bouteille sous le bras. Tvre et endormi, il n'avait sans doute rien entendu.
Cependant le danger devenait de plus en plus
pressant. L'incendie, qui s'était étendu par derrière, passait déjà au-dessus de la toiture du petit pavillon. Nous frappions en vain à la porte refermée, nous appelions le maître maçon de toute la force de nos poumons : rien ne répondait ! Dans ce moment, il se fit sur nos têtes un effroyable craquement, et les tuiles détachées se mirent à tomber avec une pluie de charbons : c'était le toit qui éclatait! Tout le monde s'enfuit. Je me précipitais comme les autres vers l'extrémité du chantier,, quand un grand cri, parti derrière moi m'arrêta court. Je me retournai: Jean Férou, enfin réveillé, venait de paraître à l'une des fenêtres du pavillon.
Surpris dans son ivresse et encore tout étourdi, il regardait avec des exclamations d'épouvante, sans avoir l'air de bien comprendre. Toutes les voix lui crièrent à la fois de descendre et de fuir ; mais le malheureux, hors de lui, continuait à regarder les flammes qui couraient à travers le chantier, en répétant d'un accent lamentable :
— Le feu ! le feu !
Deux ou trois d'entre nous se décidèrent à revenir sur leurs pas et à se rapprocher du pavil-
Ion. L'incendie commençait déjà à fendre les planchers. Nous avertîmes le maître maçon que le moindre retard pouvait lui coûter la vie. Il parut enfin le comprendre , car il rentra vivement comme s'il se fût décidé à gagner la porte, et nous nous rapprochâmes pour lui porter secours. Des étincelles qui jaillissaient à travers les volets du rez-de-chaussée, nous apprirent alors que les flammes avaient envahi en même temps l'étage inférieur et les combles. Jean Férou reparut bientôt à la fenêtre, en criant que l'escalier était en feu et en demandant une échelle. Quelques-uns coururent en chercher ; mais, au milieu de ce désordre et de cette destruction, il était douteux qu'ils pussent en trouver à temps. L'incendie du rez-de-chaussée grandissait rapidement; au lieu de pétiller, la flamme commençait à gronder dans l'intérieur comme dans une fournaise. Jean Férou, chargé de papiers et de sacs d'argent, était à cheval sur la fenêtre, criant qu'on l'aidât à descendre; mais ceux qui se trouvaient là restaient immobiles par impuissance ou par épouvante. Je me sentis tout a coup saisi d'une courageuse volonté ; l'idée
du danger disparut, je ne vis plus qu'un homme à sauver.
Je courus à une des fenêtres du rez-de-chaussée, et, m'aidant des volets, j'arrivai jusqu'au cordon du premier étage. Là, mes épaules étaient presque au niveau des pieds du maître maçon ; je lui criai de s'en servir comme d'un point d'appui. Pérou, que l'émotion avait dégrisé, ne se le fit point répéter : il enjamba la fenêtre et se laissa glisser jusqu'à moi. Son poids me fit d'abord perdre l'équilibre, je chancelai; mais, me rattrapant au mur, j'enfonçai les ongles dans les jointures des pierres, auxquelles je me retins par un effort de vaillantise, et le maçon se servit de mon corps comme d'une échelle pour arriver à terre sans malheur.
Ce fut seulement quand je l'eus rejoint qu'il me reconnut. Il recula de trois pas, porta la main à son front, et, après avoir balbutié quelques mots que je ne pus comprendre, s'assit sur un débris de poutre qui fumait encore. Tant d'événements coup sur coup l'avaient anéanti; il était sans force pour s'expliquer et pour remercier.
Peut-être lui manquait-il aussi la volonté. Jean
Férou était un cœur où les sentiments entraient
aussi difficilement que le coin dans la pierre. Rien que pour ne [pas vous traiter en ennemi, il avait besoin d'un effort. Sa femme avait dû le quitter après dix-huit années de tourments et de patience; ses enfants avaient cherché hors de chez lui le pain des étrangers, et, de tous ceux avec lesquels il avait travaillé et vécu, aucun ne s'était fait son ami. Devenu mon obligé depuis l'incendie du chantier, il renonça à me nuire, mais ce fut tout. Quand je le rencontrais, il passait droit comme s'il ne m'eût jamais vu ; si Ton parlait de moi, il ne disait plus rien ou s'en allait brusquement : l'ours avait, seulement renoncé à mordre, sans s'apprivoiser.
Heureusement que les témoins du service rendu me dédommagèrent de cette froideur. Ils racontèrent comment je m'étais conduit avec le maître maçon, et l'on m'en sut d'autant plus de gré que l'on apprit en même temps ce que j'avais eu à en souffrir la veille. D'avoir seulement fait mon devoir parut de la générosité, et chacun me paya en estime ce que Jean Férou me refusait en reconnaissance.
Une rencontre faite par hasard me servit aussi de leçon et d'encouragement. On apercevait alors, sur le bord de la route qui conduit du bourg de Sarcelles à celui d'Ecouen, une maisonnette couverte de chaume, précédée d'un petit jardin où les fruits, les légumes et les fleurs, se trouvaient mêlés sans ordre, mais non pas sans goût. Là, demeurait un pauvre manouvrier dont je fis la connaissance par aventure, et qui me fut un exemple.
C'était un enfant trouvé, d'abord élevé par la charité d'un hospice, puis obligé de vivre, sans état, du travail le plus grossier. Laid, chétif et abandonné, il avait dû remplacer tout ce qui lui manquait par la bonne volonté. On l'employait d'abord à cause de son zèle ; mais, insensiblement, ce zèle était devenu de la capacité. Sa persévérance lui tenait lieu de force, son application d'adresse; comme la tortue de la fable, il arrivait toujours avant les lièvres qui avaient trop compté sur leur agilité. Cependant, à toutes ses disgrâces, Dieu avait ajouté une infirmité qui semblait combler la mesure : François était affligé d'un bégaiement confus qu'on ne pouvait entendra sans rire. Tout enfant, il avait
été pour ses compagnons une perpétuelle occasion de moquerie ; plus grand, il devint l'amusement des jeunes garçons et des jeunes filles. Voulant échapper à leurs railleries, il s'interdit la parole toutes les fois qu'elle ne lui était pas indispensable, et se résigna à ne remplir, dans les réunions de plaisir, que le rôle de comparse muet, toujours si dur pour notre vanité.
Seulement, comme il fallait un prétexte à son silence, il apprit d'un vannier à fabriquer des paniers communs. A la veillée d'hiver, près du foyer, et aux causeries d'été, devant les seuils, il apportait son travail. Tandis que les autres jeunes gens fumaient, riaient et parlaient, les coudes sur leurs genoux, il tressait son osier sans rien dire. On avait d'abord plaisanté ce qu'on appelait sa manie, puis l'habitude empêcha d'y prendre garde.
Le malheur de François l'avait ainsi conduit à utiliser des heures perdues pour ses compagnons. Il en tira un autre profit. Sa langue, à demi enchaînée, évitait toute parole inutile ; il ne parlait que quand il avait quelque chose à dire : aussi demeurait-il le plus souvent muet. Mais, dans ce re-
eueillement forcé, son esprit mûrissait lentement ; il poursuivait, tout bas et sans distraction, chacune de ses pensées! il recueillait et méditait celles qu'il entendait échanger entre les autres. Ses vanneries, vendues dans le pays, grossirent peu à peu ses épargnes. Son infirmité le tenait à l'écart des garçons du village et lui évitait les tentations de dépense. Au bout de quelques années, il fut assez riche pour acheter un coin de terre qu'il cultiva à ses moments de loisir, et dont les récoltes lui furent encore plus profitables que ses paniers. Il songea alors à se construire lui-même un logis ! La maisonnette s'élevait lentement, mais s'élevait toujours; enfin elle eut un toit, et le nouveau propriétaire put dormir chez lui !
Tout cela avait demandé dix années 1 François en consacra dix autres à perfectionner son œuvre et à arrondir son domaine. Il creusa un puits, planta des arbres fruitiers, attira des abeilles qui multiplièrent leurs essaims, acheta deux autres champs dont il fit sa prairie et son verger. Quand je le vis, il avait franchi ce fossé difficile qui sépare la pauvreté de l'aisance ; il pouvait sacrifier quel-
qnes fruits à de la verdure et quelques épis à dorosiers. Sa cabane, ombragée d'acacias, apparaissait à la droite du chemin, comme une ruche dans une touffe de fleurs.
11 me raconta alors ce que je viens de dire, non pas d'une haleine, mais par réponses courtes et souvent interrompues. Bien qu'il n'en eût plus besoin, François continuait à tresser ses paniers pour occuper ses doigts et avoir le droit de ne point parler. Un jour que je parcourais son domaine, et que j'exprimais mon admiration pour tant d'ordre, de persévérance et d'activité :
— Le mérite n'en est pas à moi, mais à Dieu qui m'a ôté la liberté de la parole, répondit François en souriant. Ne pouvant perdre mon temps à causer, je l'ai employé à agir. Notre vie dépend de notre volonté bien plus que de nos avantages, et vous voyez vous-même ici quel profit on peut tirer d'une infirmité.
Je profitai de l'exemple de François et je m'accoutumai à ne perdre aucun instant. Geneviève, de son côté, entreprit de blanchir le linge de quelques bourgeois du voisinage. Tout nous réussit. Ainsi
que L'archilecle lavait prévu, Les travaux m'arrivèrent en foule. Après avoir lutté deux ans, le maître maçon quitta brusquement le pays sans rien dire, et je n'en ai jamais entendu parler depuis.
Bientôt un fils et une fdle nous consolèrent de la perte de notre premier enfant. La bonne amitié, la joie, l'aisance et la santé formaient les quatre coins de notre ménage. Geneviève chantait tout le jour; les petits grandissaient en gazouillant; l'argent venait de lui-même à notre armoire; la bonne chance brillait sur nous comme un plein soleil ! Je puis dire que ce temps a été le meilleur de toute ma vie, car c'est celui où j'ai le mieux senti la bonté de Dieu. A la longue, on s'accoutume au bonheur, et on le réclame comme le paiement d'une dette, au lieu de le recevoir comme un cadeau ; mais alors je n'étais pas gâté par la Providence; j'avais encore sur les lèvres l'amertume du pain de la misère, ce qui me faisait mieux sentir le bon goût du pain de la prospérité.
Mauricet reparaît. — Le choix d'un parrain. — Notre fille Marianne. — L'architecte.
Les cinq premières années de notre établissement à Montmorency ne m'ont guère laissé de souvenirs. Je me rappelle seulement que le travail donnait de plus en plus, et que ceux qui avaient l'air de me mépriser lors de mon arrivée ne passaient plus près de moi sans porter la main à leur chapeau. J'étais désormais un personnage dans le pays. Devenu locataire du chantier de mon ancien con-
current, je m'y «'tais établi avec Geneviève. Nous «nions tapissé la maisonnette, repeint les vieux plafonds, garni les croisées de rideaux blancs, planté des rosiers du Bengale aux deux côtés de la porte. Un coin de terrain avait été transformé en jardin : ma femme y mettait des fleurs et du linge à sécher ; elle avait même recueilli un essaim égaré qui, à la longue, nous avait donné plusieurs ruches. Notre fils et notre fille poussaient comme des peupliers, couraient parmi nos plates-bandes et nos copeaux en gazouillant à faire taire les oiseaux. La tranquillité et l'abondance avaient élu domicile au logis. Je ne me souviens de ce temps que par une contrariété qui devint bien vite une joie.
C'était à la naissance de la petite Marianne. Nous avions pour voisine une dame de Paris riche à cent mille francs et bonne à proportion ; une vraie providence pour tous ceux qui l'approchaient. J'avais bâti des serres dans son parc, à son entier contentement, et elle avait, de plus, pris en gré Geneviève qui blanchissait son linge : aussi, deux ou trois mois avant la naissance de la petite, avaitelle demandé à être sa marraine, ce que la mère
et moi avions accepté avec reconnaissance. L'enfant vint au monde en bonne disposition de vivre; et j'étais dans le bonheur du premier moment quand Mauricet nous arriva. Je n'avais point revu le maître compagnon depuis ses mauvaises affaires, mais je savais que l'entrepreneur, qui l'avait pris à gages, lui faisait la place commode, et qu'il s'était repris de bon cœur à la vie. De fait, je le retrouvai aussi causeur, aussi jovial et aussi actif que dans les meilleurs temps; l'âge l'avait seulement un peu chargé d'embonpoint. Il nous embrassa à trois reprises, et ne put se retenir de pleurer.
— J'ai vu ton chantier en entrant, me dit-il, les deux mains posées sur mes épaules, et ses yeux humides tout près des miens ; il paraît que ça va, garçon... tu fais des provisions d'hiver pour les vieux jours... C'est bien, mon brave I La réussite des amis me donne de la santé !
Je répondis que tout marchait effectivement à souhait, et je lui expliquai rapidement ma position. Il m'écoutait, assis près du li d e Geneviève, notre petit Jacques sur ses genoux, et regardant la nouvelle arrivée qui dormait dans son berceau.
— Allons, rival : s'écvia-t-il quand j'eus fini ; il faut ({lie les braves gens prospèrent, ça fait honneur au bon Dieu ! J'avais besoin de savoir où tu en étais, et c'est pourquoi j'ai demandé au patron quelques jours de campo.
— Ainsi, vous nous restez ! dit Geneviève avec une satisfaction visible.
— Si c'est an effet de votre part, répliqua Mauricet ; je ne suis venu que pour vous d'abord î Depuis tant de semaines que nous étions séparés, j'avais faim et soif de ce paroissien-là !...
11 me prit encore les mains.
— Et puis, ajouta-t-il en se tournant vers la femme, je savais que la famille allait s'augmenter, et je mitonnais une idée, une idée qui me réjouit depuis trois mois !
— Quelle idée? demanda Geneviève.
— Celle de vous amener un parrain pour l'enfant.
— Un parrain ?
— Et le voilà ! acheva-t-il en frappant sur sa poitrine ; vous n'en trouverez jamais un de meilleure volonté, ni qui vous aime davantage.
Geneviève ne put retenir un mouvement, et nous échangeâmes un regard ; Mauricet s'en aperçut.
— Est-ce que j'arrive trop tard ? demanda-t-il ; auriez-vous déjà choisi ?
— Un parrain... non... balbutia la mère; nous n'avons qu'une marraine...
— Alors, c'est bien 1 reprit le maître compagnon; vous me la présenterez. De me retrouver ici, voyezvous, ça me donne le goût de la joie. Faut s'amuser à mort ! Je veux un baptême modèle, avec des dragées, du bordeaux à discrétion, et des gibelottes de lapin !... Ah ça ! elle n'est pas trop déchirée, au moins, la marraine ?
Je lui répondis avec un peu d'embarras, que c'était madame Lefort, notre riche voisine.
— Une bourgeoise ! répéta Mauricet; excusez du peu ! En voilà un honneur ! alors, il faudra se tenir sur son quant-à-soi. Mais soyez calmes, à l'occasion on sait avoir un certain genre. J'achèterai une paire de gants tricotés !
Nous n'avions pas eu le temps de répondre quand la voisine entra elle-même ! Je fus un moment interdit ; Geneviève s'était soulevée dans son lit. La
position devenait véritablement embarrassante. Elle le fut encore bien davantage lorsque madame Lefort rappela la promesse qu'elle nous avait faite, et déclara qu'elle venait s'entendre avec nous pour un parrain.
— Gomment! s'écria Mauricet en se redressant; un parrain? présenti j'arrive pour ça de Bourgogne. A ce que je vois, c'est madame qui doit être ma commère... Enchanté de l'avantage!.... Il faudra s'entendre pour les dragées.
Madame Lefort étonnée nous regarda; Geneviève étaitdevenue très-rouge, et arrachait le duvet de sa couverture de coton sans oser lever les yeux; il y eut un silence assez long pendant lequel Mauricet, qui ne s'apercevait de rien, faisait voyager Jacques sur ses genoux avec la chanson d'usage :
A Paris, à Paris, Sur un cheval gris.
À Rouen, A Rouen, Sur un cheval blanc.
— Ceci change tout, dit enfin la voisine, d'un ton un peu sec; je venais proposer de nommer
1 enfant avec mon frère, le conseiller de prefeo : j'ignorais que tous eussiez fait votre choix a mon insu.
ons pensé à rien ; c'est le maître compagoon qui, en arrivant tout a l'heure, noos*a fait la proposition.
— Et nous comptions en parler à madame,
— Minute! interrompit Mauricet, qui s'aperçut enfin de notre embarras; je ne veux contrarier personne! Ce que j'en ai di par affection : j'aurais aimé à nommer la petite, vu qu'une filleule est quasiment une fille; mais ma bonnlonté ne doit pas lui faire tort, et si Pierre Henri trouve mieux, il ne faut pas qu'il se gêne.
Il s'était levé ; l'expression joviale de sa bonne figure avait disparu; Geneviève et moi nous Ornes ensemble un geste pour le retenir; nous avions pris notre résolution du même coeur.
— . nxécriatje, on ne peut jamais trou mieux que \ amis comme v« «
— D'autant que madame Lefbrl vous connaît, ajouta Geneviève.
— Kt se tournant vers la voisine avec un de ces sourires qui supplient :
— C'est le brave Mauricet, eontinua-t-elle, l'ancien tuteur de Pierre Henri, dont j'ai si souvent parlé à madame: celui qui l'a aidé, après Dieu, à être un honnête homme. Quand la mère Madeleine est morte, il menait le deuil, et quand nous nous sommes maries il m'a conduite à l'église ! Dans le bonheur comme dans la tristesse il a toujuurs été avec nous! Madame comprend qu'il a droit de continuer son métier de protecteur près de nos enfants.
— Vous avez raison, dit madame Lefort, dont le visage avait repris sa sérénité; les nouveaux amis ne doivent point usurper la place des anciens; M. Mauricetj nous nommerons ensemble.
— Eh bien! s'écria le maître maçon, touché jusqu'aux larmes, je dis que vous êtes une brave femme'. Mais vous n'aurez pas de regret à ce que vous faites, car on a beau être dans sa grume,
comme le bois pas èquarri, on sait ce qu'on doit
aux gens bien nés. Madame n'a rien à craindre, elle sera contente de moi.
La voisine sourit et changea de conversation. Elle se montra très-polie avec Mauricet, qui, après son départ, déclara que c'était la reine des grosses gens. Quant à nous, il serra nos mains dans les siennes avec une expression de reconnaissance qui m'attendrit.
— Merci, les amis, nous dit-il d'une voix émue, je vivrais cent ans, voyez-vous, que je n'oublierais jamais cette heure ! Vous n'avez pas eu honte de votre vieux camarade, et vous avez risqué pour lui de perdre une riche protection ; c'est brave ça, et c'est juste ! Dieu vous en récompensera.
Le baptême se fit à la satisfaction de tout le monde. Mauricet eut des manières de préfet, et madame Lefort ne se montra point trop gênée d'un semblable parrain.
Après quelques jours passés avec nous, le maître compagnon nous quitta content de tout le monde. On pleura un peu en se disant adieu,; Mauricet n'espérait plus nous voir.
— Nous revoilà séparés jusqu'au jugement der-
nier, dit-il; mais n'importe, la dernière entrevue aura été bonne. Ce n'est pas chose si commune, savez-vous, que de se retrouver après une longue absence et de se quitter sans avoir rien à se reprocher l'un à l'autre. Vous êtes sur la grande route de la fortune, les enfants ; ne forcez point les relais et continuez votre chemin, en prenant garde aux ornières. Je vous laisse là une petite chrétienne qui me rappellera à votre souvenir. Et toi, Pierre Henri, qui écris comme on parle, ne fais plus le fainéant, ^ems-moi, de temps en temps, une lettre où tu me dirqs l'état du ménage; puisque le diable a inventé récriture, faut bien s'en servir.
Il nous embrassa encore, revint au berceau de sa filleule pour la regarder dormir, puis partit...
L'espèce de pressentiment qu'il avait eu en nous quittant devait se réaliser; je ne l'ai jamais revu, bien qu'il ait encore vécu, Dieu merci! de longues années. De temps en temps seulement des ouvriers m'apportaient verbalement de ses nouvelles avec de petits présents pour Marianne. Le bon compagnon était, disaient-ils, toujours aussi brave à l'ouvrage et aussi chaud pour ses amis ; l'entrepreneur,
qui avait vu à qui il avait affaire, le laissait maître dans sa partie. Mauricet vieillit ainsi heureux et utile, sans jamais croire qu'il eût pu mériter une meilleure position; c'était, comme on dit, un cœur simple et qui n'avait pas l'idée de refaire les partages après le bon Dieu. Il y a un an seulement que j'appris subitement sa maladie et sa fin. 11 était venu au chantier moins vaillant que d'ordinaire, avait reçu une pluie d'orage sans vouloir quitter, et, pris de la fièvre dès le soir, il avait rendu le dernier soupir le surlendemain. Soldat du travail, il était mort, pour ainsi dire, sur son champ- de bataille 1
Ce fut pour nous une rude nouvelle! Geneviève l'aimait d'une amitié spéciale ; elle fit prendre le deuil à la petite Marianne. C'était le dernier témoin de notre jeunesse qui s'en allait; notre dernier parent de choix qu'on mettait sous terre ! Maintenant notre famille commençait à nous; nos enfants allaient peu à peu nous remplacer; nous entrions dans la descente, au bas de laquelle s'ouvre la porte du cimetière! Heureusement qu'on ne s'arrête point à ces idées! Les hommes vivent comme le monde va, sous la volonté de Dieu!
C'est à lui de penser et à nous de nous soumettre. Jaeques et Marianne grandissaient sans nous donner de souci et sans en prendre ; c'était la bonne humeur de la maison. Le garçon tournait déjà autour des ouvriers et apprenait en regardant; la petite fille suivait partout sa mère, comme si elle avait besoin, pour vivre, de la voir, de lui rire et de l'embrasser. Cependant madame Lefort nous l'enlevait par instants. Elle-même avait une fille qui s'était prise de vive amitié pour Marianne et ne voulait jouer ou travailler qu'avec elle; Marianne était son encouragement et sa récompense. Insensiblement notre maison devint comme une dépendance de celle de la voisine. Une porte de communication, qui donnait autrefois du parc dans mon chantier, avait été rouverte. Quand mademoiselle Caroline n'était point chez nous, Marianne était chez elle. Tous les jours, l'enfant revenait avec quelques nouveaux présents : c'étaient des fruits, des jouets, des bijoux même! Plus d'un nous jalousait ces générosités; quant à moi, j'en avais de la reconnaissance, mais seulement à cause de l'amitié qu'elles prouvaient; j'étais plus heureux des
caresses de la petite voisine que de ses cadeaux. Pour dire la vérité, madame Lefort n'y mettait aucune mauvaise fierté. Notre enfant était toujours traitée comme régale de sa fille, à qui même souvent elle l'offrait en exemple. Tout alla le mieux du monde jusqu'au moment où M. Lefort accepta des fonctions qui le forcèrent de retourner à Paris. En apprenant qu'elle allait quitter Marianne, sa fille jeta les hauts cris; on eut beau lui faire des promesses, rien ne pouvait la consoler. Enfin, la veille du départ, madame Lefort arriva pendant notre souper; elle était suivie d'une femme de chambre qui repartit après avoir déposé un carton. Notre voisine chercha un prétexte pour faire sortir les enfants, et quand nous fûmes seuls :
— Je viens causer avec vous de choses sérieuses, dit-elle ; ne commencez point par vous récrier, et écoutez-moi avec tout votre bon cœur et toute votre raison. Nous le lui promîmes.
— Je n'ai pas besoin de vous parler de rattachement de Caroline pour Marianne, continua-t-elle ; vous en avez été témoin et vous avez pu en juger. Ma tille s'est accoutumée à vivre de moitié aver La
vôtre; elle en a besoin pour apprendre et pour être heureuse ; depuis qu'elle craint d'en être séparée, elle n'a plus de goût à rien; elle refuse tout travail et tout plaisir ; on dirait qu'on lui a ôté une portion de sa vie.
Geneviève l'interrompit pour exprimer sa reconnaissance d'une pareille affection.
— S'il est vrai que vous lui en sachiez gré, reprit madame Lefort, vous pouvez le lui prouver ; votre fille est pour Caroline une sœur de choix ; permettez qu'elle devienne une sœur véritable.
— Gomment cela? demandai-je.
— En nous la confiant, répliqua-t-elle.
Et, comme elle vit que nous faisions tous deux
un mouvement, elle s'écria :
— Ah 1 rappelez-vous votre promesse ; vous vous êtes engagés à m'écouter jusqu'au bout. Je ne viens point vous proposer d'arracher Marianne à votre amitié, mais seulement de lui laisser accepter la nôtre. Il ne s'agit pas de lui ôter sa famille; nous voulons lui en donner une seconde. J'aurai un enfant de plus sans que vous en ayez un de moins ; car tous vos droits vous resteront, et votre fille
aous reviendra aussi souvent que vous le voudrez. Geneviève et moi nous prîmes la parole en même temps pour élever des objections.
— Attendez, interrompit de nouveau madame Lefort; il faut me laisser tout dire. Ce que vous voulez avant tout, n'est-il pas vrai, c'est le bonheur de votre enfant; votre plus cher souhait est de lui assurer un avenir tranquille. Eh bien! je m'en charge 1 Non-seulement Marianne recevra la même éducation que ma fille, et partagera tous ses divertissements, mais je m'engage à assurer sa position, à la doter! Je n'ai qu'une fille, et je suis assez riche pour me donner ce plaisir.
La proposition était si extraordinaire, si inattendue, que nous en restâmes tout troublés ; elle s'en aperçut et se leva.
— Réfléchissez, dit-elle; je ne veux pas vous surprendre; demain vous me donnerez votre réponse, je prendrai alors des mesures pour que mes promesses deviennent un engagement écrit et formel.
Geneviève lui saisit la main, et voulut dire combien elle était touchée de tant de bonté.
— Ne me remerciez pas, continua madame Lefort; ce que je fais est pour ma fille, bien plus que pour la vôtre; en lui acquérant une compagne dévouée, je l'enrichis. Vous trouverez dans ce carton un des habillements de Caroline ; il est destiné à sa sœur d'adoption. Je sens ce que cette explication a d'émouvant pour vous; moi-même, voyez, j'ai peine à ne pas pleurer : aussi, je désire éviter un second entretien sur ce sujet. Si vous vous décidez à accepter mes propositions, conduisez-moi demain Marianne avec son nouveau costume, ce sera une preuve que Caroline peut la regarder comme sa sœur, sinon... épargnez à ma pauvre enfant et à moi-même le chagrin des adieux.
A ces mots, elle nous salua de la main et sortit. J'étais resté immobile devant la porte, le front baissé, les bras pendants. Geneviève tomba sur une chaise, se couvrit la figure de son tablier et se mit à sangloter. Nous demeurâmes ainsi longtemps sans nous rien dire, mais nous comprenant par notre silence. Le même combat se faisait dans nos cœurs. Malgré ce qu'avait pu dire madame
Lefort, nous sentions bien qu'en lui confiant Mais.
rianne nous renoncions à la meilleure part de nos droits, que l'enfant changeait de famille et que nous ne pouvions plus espérer que la seconde place dans son attachement; mais les avantages proposés étaient sérieux. Quelque prospère que fût, pour le moment, ma position, je savais, par expérience, que d'une heure à l'autre tout pouvait changer. Une faillite n'avait qu'à compromettre mon crédit, une maladie qu'à déranger mes affaires, ma mort qu'à exposer ceux qui survivraient à la pauvreté ! Ce que nous offrait madame Lefort était pénible pour Geneviève et pour moi, mais profitable à Marianne. Si, en songeant à nous, il était tout simple de refuser, en ne s'occupant que de notre fille , il était peut-être prudent de consentir. Cette dernière idée finit par dominer. Après tout, les parents vivent pour leurs enfants, non pour eux-mêmes ! Chacun de nous avait fait ces réflexions de son côté, et, quand nous pûmes causer, nous étions arrivés tous deux à la même pensée. Geneviève pleurait ; bien que je ne fusse guère plus vaillant, je tâchai de la raffermir.
— Allons, du calme ! lui dis-je en parlant bas
de peur de faire comme elle ; il ne s'agit pas de s'amollir, mais de faire son devoir. Pourquoi s'affliger, si notre enfant doit être heureuse ? Remercions plutôt Dieu de nous donner l'occasion d'un sacrifice à son profit; c'est preuve qu'il nous estime et qu'il nous aime.
Cependant je ne dormis guère cette nuit, et je me levai le lendemain au point du jour ; Geneviève était déjà debout, préparant les habits apportés la veille par madame Lefort. Elle ne fit aucune plainte, n'exprima aucun regret ; c'était une brave nature, qui ne remettait jamais en question ce qu'elle croyait nécessaire. Quand Marianne se réveilla, elle commença à lui revêtir en silence son nouveau costume. La petite fille parut d'abord surprise : elle voulait savoir pourquoi on lui donnait ces beaux habits de demoiselle ; mais sa mère, qui étouffait ses sanglots, ne pouvait répondre. L'étonnement de Marianne fit bientôt place à l'admiration ; elle poussait des cris de joie à chaque nouveau détail de toilette. Espérant tempérer un peu ces transports, je lui dis qu'elle allait nous quitter et partir avec madame Lefort ; mais cette nouvelle
la laissa presque indifférente. Geneviève me lança un triste regard. L'enfant continuait elle-même sa toilette et racontait tout haut ses espérances : elle aurait une place dans la calèche découverte de madame Lefort; toutes les petites filles du village la verraient dans son nouveau costume ; on allait la prendre pour une demoiselle ! Et comme sa mère, qui venait d'achever, voulut la serrer une dernière fois dans ses bras, elle se dégagea en l'avertissant de ne point friper sa collerette.
Geneviève poussa un faible cri et fondit en larmes. J'avais moi-même tressailli; un rideau venait de se déchirer devant mes yeux; je pris l'enfant par la main, je la fis entrer vivement dans la pièce voisine, et je revins vers la mère qui continuait à pleurer.
— Écoute, lui dis-je à demi-voix, nous nous sommes décidés à donner l'enfant dans son intérêt ; mais il faut savoir si, en voulant lui être utile, nous n'allons pas lui faire du mal !
— Ah ! tu as donc vu... comme moi !... bégaya Geneviève.
— J'ai vu, repris-je, que le bel habit lui faisait
— ±29 — oublier qu'elle allait vivre loin de nous, et que la vanité lui étouffait déjà le cœur.
— Elle aime mieux sa toilette que mes baisers ! dit la mère, en redoublant de larmes.
— Et nous ne faisons que commencer 1 ajoutaijc. On peut à toute force se priver de l'enfant qu'on aime, mais non pas consentir à sa corruption. Je ne veux pas que Marianne devienne plus riche, si c'est à condition de devenir plus mauvaise. Hier, nous n'avions vu qu'un côté de la chose, celui de l'intérêt ; il y en a un autre plus grave, celui de la moralité. En vivant comme une demoiselle, l'enfant oubliera bien vite d'où elle vient ; qui sait si elle n'arrivera pas à en avoir honte ? Gela ne peut pas être, cela ne sera pas ! Va lui ôter son costume, Geneviève, et reste sa mère, afin qu'elle reste digne d'être ta fille.
La pauvre femme se jeta dans mes bras, et couut déshabiller la petite. Nous laissâmes partir madame Lefort sans lui faire d'adieux, ainsi qu'elle nous en avait priés ; mais j'écrivis pour lui expliquer le mieux possible ce qui nous était arrivé. Elle ne répondit rien, et nous n'en entendîmes plus
parler : elle n'avait pu, sans doute, nous pardonner notre refus.
Cependant l'architecte auquel je devais ma position à Montmorency me continuait sa bonne volonté. Il me donnait tous les travaux dont il pouvait disposer, et ne négligeait aucune occasion d'accroître mes bénéfices. Je le regardais comme le véritable auteur de ma réussite, et je ne souhaitais rien tant que de le voir prospérer. Par malheur, c'était un homme que le plaisir entraînait. Confiant dans sa science et son activité, il croyait pouvoir faire face à tout, et ne comptait jamais avec ses fantaisies. L'habitation d'été qu'il avait construite était devenue le rendez-vous d'une société brillante. Ce n'étaient que fêtes et festins, sans parler des équipages et du jeu. Je m'aperçus bientôt que ses affaires s'embarrassaient : il faisait attendre les paiements, demandait des avances, acceptait toutes les entreprises. Son crédit en souffrit d'abord, puis sa réputation. On parlait, à demivoix, d'états de frais grossis, de pots-de-vin reçus; mais je repoussais ces accusations comme des calomnies. Pour ma part , j'avais toujours
trouvé M. Dupré facile en affaires, mais loyal.
Une compagnie parisienne lui avait confié, depuis deux années, la direction d'une briqueterie et de carrières dont l'exploitation avait pris, grâce à son activité, de très-grandes proportions. Cependant l'entreprise, prospère en apparence, n'avait réalisé jusqu'alors aucun bénéfice : les intéressés supposèrent que les absences fréquentes et forcées de M. Dupré favorisaient l'infidélité de quelque employé inférieur : ils pensèrent qu'une surveillance de détail était indispensable, et me la firent proposer. Avant d'accepter, je voulus consulter M. Dupré lui-même : il parut embarrassé ; mais, après avoir hésité quelques instants :
— Si ce n'est Pierre Henri, ce sera quelque autre, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même ; j'aime encore mieux avoir affaire à une connaissance qu'à un étranger.
Il m'engagea donc à accepter, mais en me conseillant de ne point me tourmenter outre mesure, de laisser les choses suivre leur cours, et, dans tous les cas, de ne rien faire sans l'avertir
J'entrai aussitôt en fonctions. Les exploitations
me parurent en excellent train, bien montées et vivement conduites. En voyant l'organisation de l'affaire, je ne pouvais comprendre quelle n'eût point donné de résultats plus satisfaisants. La curiosité m'engagea d'abord à en chercher la cause, puis la probité m'obligea à poursuivre. Dès le premier examen, j'avais reconnu des détournements considérables. Je réussis à en dresser la liste et à en apprécier la valeur : ils montaient à une somme d'environ vingt mille francs ! Tourmenté de ma triste découverte, j'allai voir M. Dupré, à qui je la communiquai. Au premier mot, il fit une exclamation : je crus qu'il doutait, et je lui mis sous les yeux toutes les preuves. Quand j'eus achevé, il me demanda si j'avais quelque soupçon sur les personnes; je répondis que je n'en avais aucun, la chose s'étant passée avant mon entrée dans l'affaire.
— Alors, n'en parle à qui que ce soit au monde! dit-il vivement ; fais comme si tu ignorais tout ; rappelle-toi que tu n'as rien vu.
Je levai les yeux, stupéfait. ïl était très-pâle, et ses mains tremblaient. Un affreux trait de lumière
me traversa l'esprit; je reculai en le regardant. Il porta un poing à son front avec désespoir... Je ne pus retenir un cri.
— Tais-toi, malheureux ! reprit-il d'un ton qui me lit peur; ce n'est qu'une irrégularité momentanée... mes affaires se rétabliront, et je dédommagerai les intéressés; mais songe que la moindre indiscrétion peut me perdre !
Il m'expliqua alors longuement les embarras dans lesquels il s'était trouvé, me développa tous ses plans, et me fit la liste de ses ressources. Je l'écoutais, mais sans en tendre; j'étais attéré. Je ne repris ma présence d'esprit que lorsqu'il me demanda de continuera ne point regarderpenàmt quelques semaines. Le sentiment de ma responsabilité me revint alors tout entier, et je compris ce que ma situation avait d'affreux.
— Excusez-moi, repris-je en balbutiant ; je puis n'avoir rien vu de ce qui était confié à d'autres, mais non pas de ce qui a été mis sous ma garde ; à partir d'aujourd'hui, j'abandonne ma place de surveillant.
— Pour qu'on m'en donne un autre qui pourra
faire lec et qui me ti
merci, s'écria. L'architecte amèrement
vous trouver plus de complaisance. Pierre Henri, • surtout plus de mémoire!...
— An z pas que j'aie rien oublié, monsieur! m' écriai- je, remué jusqu'au fond du cœur :
s que je vous dois tout, et ce que j'ai ^ partient...
11 fit un mouvement.
— Ne prenez pas ce que je dis pour des m ajoutai-je plus fort ; en réunissant m
je puis avoir dans quelques jours, onze mille fan Au nom de Dieu! prenez-les. . ro-
curer le reste, et acquittez-vou-
J'avais les mains jointes; M. Dupré resta quelque temps sans répondre; lui-mé ...
agité ; enfin il me dit avec abattement :
— Cest impossible Je vous remercie. Pierre
Henri, mais il est trop tard : je vous ruinerais SHH - is ne pouvez savoir tout...
Il s'arrêta. Je n'osais le regarder, et ; u-
- parler; il reprit, après un silen
— F li ;ue tous rouliez..... donnez v .
démission.... Tout ce que je - iemaode,
- ir ce que vous n'auriez point dû con-
naiT:
Il me congédia d'un geste, b rtis tout h : s
de moi.
Ce fut environ un mois plus tard que l'on me osa la grand prise qui devait me con-
duire en Bourgogne. Ce qui venait de se pasfl
: M. Dupré me décida à ac Sa vue me
rendait malheunux. et le secret dont j'étais dépositaire me faisait trembler; en m'éloignant, il me semblaquejel iss - rrière moi. Blalheureui ment, d s devaient le connaître : j ris peu
après que rert, et qu'à l'idée
d'un nneur public, mon ancien patron a
perdu la tête et s'était donné la mort.
Ici le mémorial de Pierre Henri était interrompu. Au milieu de copies d'acte?, de mémoires de frais et de notes d'affaire trouvaient pourtant plusieurs pages copiées, çà et là, sans indication des sources ; mais au haut desquelles le maître ma;on avait écrit : Por« wzs e>fa5TS : C'étaient des réflexions morales ou des eueignementi appropriés à leur éducation.
Notes mises pour les enfants de Pierre Henri. — Ce que la création dit aux hommes. — La mère de 'Washington. — Le tambour. — Les airs rustiques. — L'avocat et le paysan.