DEUXIÈME NOTE
Le tambour. — Les hommes ne cherchent malheureusement les leçons de l'expérience que dans les actes importants qui intéressent leur fortune ou leur honneur -, ils négligent les mille enseignements qui naissent autour d'eux des faits les plus vulgaires. Engagés sur cette route difficile de la
vie, ils ne s'efforcent point de reconnaître la bonne direction par les fossés ou les buissons; il leur faut des rochers ou de grands arbres ! Mais ceux-ci ne se montrent que de loin en loin, tandis que les autres se retrouvent à chaque pas ; le tout est de les voir et de les comprendre.
Je faisais hier cette réflexion en entendant le tambour d'un enfant.
C'est le fils d'un ami qui a tous les charmes de ses cinq ans; la santé qui fleurit, la joie qui vous égaie, les caresses qui vous attendrissent. Je l'ai tenu dans mes bras le jour où il est né, je l'ai vu grandir, et je dirais que je l'aime comme un fils si je ne savais pas ce que c'est que d'être père.
L'autre jour, je l'ai trouvé arrêté devant une boutique de jouets, dans l'extase de la convoitise. Je l'ai pris par la main, je lui ait fait faire le tour de l'étalage, et je lui ai dit de choisir. Imprudente permission ! après une courte incertitude, l'enfant a choisi un tambour !
Depuis, je l'entends du soir au matin sous ma fenêtre, essayant toutes les batteries. Si je commence à lire, il m'accompagne par un rappel ; si je veux
penser, il me fait entendre le pas de charge ; si je cause, il m'étourdit en battant la retraite. Impossible de compter sur un instant de repos ! à toute heure et par tous les temps, l'apprenti musicien est là, frappant sur sapeau d'âne. Tout le monde s'impatiente, et moi, qui m'impatiente plus que tout le monde, je n'ose rien dire, car je me sens la cause première de tout le mal : j'ai acheté le tambour! Que de gens en font autant chaque jour, et préparent eux-mêmes ce qu'ils doivent maudire plus tard 1
Vous d'abord qui gouvernez, que ce soit une maison ou un empire, et qui engagez ceux qui vous obéissent dans la voie des gloires stériles, en leur enseignant à faire du bruit plutôt qu'à être heureux !
Vous qui fournissez à vos ennemis un prétexte d'accusation qu'ils vont faire retentir partout contre votre nom !
Vous qui présentez à une imagination ardente de vaines espérances dont elle vous étourdira sans cesse !
Vous qui arrachez les paisibles à leur repos pour les lancer dans le tumulte de l'action !
Vous dont la plume distribue, à l'aventure, reloge ou le blâme, sans savoir ce qu'il doit en revenir aux autres et à vous-mêmes !
Ne faites-vous point tous pour les hommes ce que j'ai fait pour l'enfant ? Ne leur donnez-vous point un tambour ?
Son retentissement vous poursuivra longtemps et partout. Dieu veuille qu'il ne soit qu'un regret, jamais un remords !
Mais j'entends mon petit voisin qui pleure. Depuis deux jours son père avait voulu exiger de lui quelques heures de silence; indocile à tous les avertissements, il a continué son bruit , et l'on vient de crever son tambour.
Éloquente leçon pour nous tous qui abusons du plaisir ou de la renommée. A la longue, la constance du sort se lasse, comme celle du père de l'enfant ; quand la rumeur de notre prospérité a importuné tout le monde, quelqu'un finit par faire justice, il frappe l'instrument de notre joie, le bruit s'éteint, et il ne nous reste plus qu'à pleurer le trésor perdu.
Console-toi, pauvre enfant ! ce que tu regrettes
sera vite remplacé; mais bientôt les épreuves deviendront plus sérieuses, et tu apprendras à tes dépens que quiconque fait trop de bruit doit s'attendre à voir crever son tambour.