‹ Scènes de la nature dans les Etats-Unis et le nord de l'Amérique [microforme]Chapitre 10 sur 17 · UNE RUDE PROMENADE POUR DE JEUNES JAMBES · texte numérisé non relu

UNE RUDE PROMENADE POUR DE JEUNES JAMBES

auquel nous avions contribué pour notre part, grâce au poisson de la rivière, mon fils et moi nous primes notre chemin par les côtes de Cash-Creek où, quelques années auparavant, J'avais été retenu plusieurssemaines par les glaces. Nous couchâmes à la taverne, et le lendemain, nous disposant à repartir, nous fûmes rejoints par nos compagnons ; mais il était plus de midi quand nous traversâmes la crique.

L'un de nos camarades de route, nommé Rose, d’une complection délicate et d’une tournure distinguée, s'avoua tout d'abord pour un mauvais marcheur, et dit “qu'il était bien aise que mon fils fût avec nous, car il pourrait, du moins, aller de pair avec lui. L'autre, un individu gros et fort, était déjà parti en avant. Nous marchions à la file, à la manière des Indiens, le long d'un étroit sentier frayé au milieu d’un champ de cannes ; puis, nous traversâmes des terrains couverts de piles de bois, à la suite desquels nous entrâmes dans a forét brélée. Ici, nous renconträmes tant de souches et de ronces, qu’il nous parut préférable de prendre au long de la rivière dont nous suivimes le cours sur un banc de petits cailloux, mon fils tantôt marchant à l'avant-garde, tantôt restant en arrière ; enfin, nous atteignimes .{merica, village très agréablement situé, mais d’un difficile accès. Nous nous arrêmes à la meilleure auberge, comme devrait le faire tout voyageur, soit à pied, soit à cheval; car là, du mois, on est sûr d’être bien traité, sans pour cela payer plus cher. Avant de repartir, nous établimes \. Rose pour notre trésorier. Nous avions fait dix milles

par des sentiers escarpés et raboteux, lorsque nous regagnâmes la rivière. Après sept autres milles non moins pénibles, nous trouvämes une maison près du bord, où nous résolümes de passer la nuit. La première personne qui s’offrit à nous fut une femme cueillant du coton dans un petit champ. Nous l’abordâmes en lui demandant si elle ne pourrait pas nous recevoir dans sa cabane. — Très volontiers, répondit-elle ; et j'espère que vous voudrez bien vous contenter du peu qui nous suffit pour vivre, à mon mari et à moi. Pendant qu’elie rentrait au logis pour préparer le souper, je pris, avec M. Rose et mon fils, le chemin de la rivière, sachant qu'un bain nous ferait beaucoup de bien. Quant à l’autre camarade, il refusa de nous suivre, et s’étendit sur un banc devant la porte. Le soleil allait se coucher ; des milliers de robins (1) fendaient l'air, se dirigeant vers le sud; l'atmosphère était calme et pure; devant nous s’étendait l'Ohio, comme un miroir poli: et ce fut avec un indicible sentiment de plaisir que nous nous élançàmes au milieu des ondes. Bientôt le brave homme de la hutte nous appela pour souper ; et en trois sauts nous l'eûmes rejoint. C'était un grand gaillard sec € osseux, avec une bonne figure bronzée par le soleil. Après notre frugal repas, nous nous couchâmes tous quatre sur un large lit étendu par terre, tandis que l’honnête couple se retirait au grenier.

Notre hôte, comme nous le lui avions recommandé, nous réveilla à la pointe du jour et nous dit que, spl

(4) Grive erralique, ou Litorne du Canada.

milles plus loin, nous trouverions un déjeuner beaucoup meilleur que notre dernier souper. Il ne voulut jamais recevoir d'argent; seulement, je parvins à lui faire accepter un couteau. Nous nous remimes en route; au départ, mon fils paraissait très faible, mais il reprit courage , tandis que notre vaillant compagnon que j'appellerai S. montrait tous le symptômes d’une extrême lassitude. Comme on nous l'avait annoncé, nous arrivèmes à une maisonnette habitée par une espèce de grand fainéant auquel le ciel avait accordé plus qu’il ne méritait, en lui donnant une femme active et six robustes enfants qui tous travaillaient pour le faire vivre. La femme nous accueillit bien; son langage et ses manières indiquaient une naissance beaucoup au-dessus de sa position. Jamais je n'ai mieux déjeuné : le pain était fait de blé nouveau, moulu par les mains de notre hôtesse aux yeux bleus; les poulets avaient été préparés par une de ses charmantes filles. Nous eûmes aussi d’excellent café, et mon fils put se régaler de lait frais. La bonne dame, qui maintenant tenaitun petitenfant sur son sein, semblait toute réjouie de nous voir manger avec tant d’appétit. Ses fils s'en furent à leur ouvrage, et le paresseux de mari s'installa devant la porte pour fumer sa pipe. Nous mimes un dollar dans la main potelée de l’eufant et dimes adieu à sa mére. D'abord, nous voulümes continuer le long du rivage ; mais il nous fallut bientôt rentrer dans les bois. | Cependant, mon fils commençait à s’affaisser, Cher enfant ! Je le vois encore se couchait sur une souche, | épuisé de fatigue, et de sresses larmes lui tombant des

yeux. Je baignai ses tempes, l’appelai des noms les plus doux ; et par hasard, ayant aperçu un gros coq d’inde qui trottait devant nous, je le lui montrai…. À cette vue, et comme soudain ranimé, il se lève et se met à courir après l'oiseau! De ce moment, il parut avoir acquis de nouvelles forces; et nous atteignimes enfin Wilcox, où nous nous arrêtâmes pour la nuit, A la vérité, on nous reçut assez mal et sans faire grande attention à nous; mais du moins nous eûmes à manger et un lit.

Le soleil se leva le lendemain dans toute sa splendeur, réfléchissant sur l'Ohio ses rayons couleur de feu. Impossible d’avoir une plus belle vue que celle dont nous jouissions en quittant Wilcox. Après deux milles à travers des bois inextricables, nous arrivâmes à Belgrade ; puis, ayant dépassé le fort Massacre, nous fimes halte pour déjeuner. S. se plaignait tout haut, nous donnant à entendre que le manque de routes rendait le voyage très désagréable. Il n’avait pour habitude, nous dit-il, ni de se cacher comme un voleur, dans les broussailles, ni de trébucher à la pleine ardeur du soleil, parmi les rochers et les cailloux. — De quelle manière alors avait-il donc voyagé? C’est ce qu'il ne jugea pas à propos de nous faire savoir. M. Rose se conduisait à peu près aussi bien que Victor ; et c'était moi maintenant qui marchais à l'avant-garde. Vers le coucher du soleil, nous avions regagné les bords de là rivière, en face l'embouchure du Cumberland. Sur une montagne, propriété du major B., nous trouvämes une maison où il n’y avait qu’une femme extrêmement

POUR DE JEUNES JAMBES. oh

pauvre, mais d’un cœur excellent. Elle nous dit qu’en cas que nous ne pussions traverser la rivière, elle nous hébergerait pour cette nuit; mais, ajouta-t-elle, comme la lune est levée, je vous passerai dès que mon bateau sera revenu. Morts de faim et n’en pouvant plus, nous nous étendimes sur l'herbe brûlée du soleil, en attendant notre maigre souper, ou l'esquif qui devait nous transporter de l’autre côté de la rivière. Déjà j'avais égrugé le grain, attrappé les poulets et j’allumais du feu, lorsque le cri : « Le bateau, le bateau », nous fit tous lever. Nous traversämes la moitié de l'Ohio, franchîmes l'île de Cumberland, et nous trouvâmes bientôt dans le Kentucky, la terre natale de mes enfants chéris. Je n'étais plus maintenant qu’à deux ou trois milles du lieu où, quelques années auparavant, j'avais eu mon cheval tué sous moi par la foudre.

Inutile de vous énumérer tout au long nos diverses stations et les rencontres que nous fimes, avant d’attindre les bords dela Rivière verte. Nous étions partis de Trinité le 15 octobre à midi; et le 18 au matin, on et pu voir quatre voyageurs qui, descendant une montagne, contemplaient, dans le lointain, les rayons du soleil réfléchis sur un horizon de forêts. L'épaisse gelée blanche qui recouvrait la terre et les clôtures des champs, étincelait à la lumière et fondait peu à peu. Que toute la nature semblait belle, dans son silence et dans son repos ! Mais les jouissances que j’éprouvais en admirant cette magnifique scène étaient bien troublées par l'état où je voyais mon fils : Il ne faisait plus que & traîner, comme un oiseau dont l’aile est brisée; les

il, 16

2h12 UNE RUDE PROMENADE

autres ne valaient guère mieux que lui; et pourtant il souriait, se redressait encore et s’efforçait dese maintenir à côté de nous. Le pauvre M. S... pantelant, et de plusieurs pas en arrière, ne parlait plus que d'acheter un cheval. Cependant, nous avions pour le moment assez bon chemin ; et le soir, nous arrivâmes à une maison où j'entrai pour demander à souper et des lits. En ressortant, je trouvai Victor qui déjà dormait sur l'herbe; M. Rose regardait ses pieds tout saignants ; quant à S..., il venait de s’administrer une dose de mononyahela (1), et du coup avait vidé la bouteille. Il fut décidé qu'à partir de là, au lieu de prendre par Henderson, nous couperions à la traverse, sur la droite, pour gagner directement Smith’s Ferry, par la route de Highland Lick Creek.

Le lendemain, nous reprîmes notre pénible voyage; ilne nous arriva rien de bien intéressant, excepté la rencontre d’un beau loup noir, tout à fait doux et apprivoisé et dont le propriétaire avait refusé cent dollars. M. Rose qui était homme de ressource et de goût, charmait nos ennuis avec son flageolet, et parlait souvent de sa femme, de ses enfants et de son foyer, ce qui me donnait encore meilleure opimon de lui. — En passant au long d’un verger, nous remplimes nos poches de pêches d'octobre; et quand nous arrivâmes à la tra versée de W'ater-River, nous trouvèmes les eaux extrèbasses. Déjà les vents avaient dispersé le gland sur les

(4) Voy. pour ce mot, au premier volume: « La Fête du 4 juillet dans le Kentucky. »

endroits peu profonds, et les canards huppés couraient aprés pour le ramasser. — Là, nous remarquâmes une grande source salée que fréquentaient les bufiles ; mais, Où sont-ils aujourd’hui, ces puissants animaux qui, faisant voler la poussière, exhalaient alors en longs beuglements leur colère ou leur amour?

Cependant, les pieds du bon M. Rose devenaient de plus en plus malades; M. S... était aux abois, et mon üls, chaque jour, paraissait plus leste et plus dispos. Le 20, il fit sombre et nous craignions de la pluie, d'autant plus que le terrain était plat et argileux. Dans ke comté d'Union, nous atteignimes une large clairière où se trouvait l'habitation d’un juge qui eut la complaisance de nous mettre dans la grande route et de nous accompagner un mille plus loin, avec d'excellentes instructions touchant les ruisseaux, les bois et landes qu'il nous faudrait encore traverser; ce qui toutefois ne nous eût pas tirés d’embarras, si un voisin à cheval ne s'était offert pour nous montrer notre chemin. La pluie tombait maintenant à verse, et nous incommodait fort; mais enfin, arrivés à Highland Lick, nous heurtèmes à la porte d’une cabane, que nous faillimes défoncer, en bousculant une chaise qui était placée derrière. Sur un sale lit, un homme était étendu, ayant devant lui une petite table sur laquelle se trouvait un | livre de commerce ; un pistolet pendait au clou à son chevet, et une longue dague espagnole à son côté. Il se leva, en me demandant ce que je voulais? — Une meillure auberge, et le chemin pour aller à Sugg. — Suivez k route, et au bout de cinq milles, vous trouverez le

Oh UNE RUDE PROMENADE

gîte que vous cherchez. Mes compagnons m'’attendaient en se réchauffant au feu de chaudières à sel. Le singulier personnage que je venais de voir n’était rien moins qu'un inspecteur. Il nous fallut traverser plus d’une crique avant d’apercevoir la bienheureuse hôtellerie ; le pays était montueux, le sol argileux et glissant; S... jurait, Rose ne faisait plus que clopiner, mais Victor se conduisait comme un vétéran.

Encore un jour, cher lecteur, et pour un moment, du moins, je fermerai mon journal. La matinée du 2 fut belle; nous avions bien dormi à Sugg, et ne tardâmes pas à entrer dans des landes de pins d’un aspect assez agréable, avec une bonne route devant nous. Rose et S... se trouvaient réduits à un Lel état, qu'ils nous proposèrent de nous laisser aller sans eux. Nous fimes halte pour délibérer un instant là-dessus ; mais leur parti était pris; ils voulaient continuer d’un train plus modéré : en conséquence, nous dûmes leur dire adieu. Je demandai à mon fils comment il se trouvait: — Il se mit à sourire et doubla le pas! bientôt nos anciens compagnons disparurent à notre vue. Environ deux heures après, nous étions assis sur le bac de Ra Rivière verte, nos jambes pendant au frais dans l’eau. A Smith's Ferry, la rivière prend l'aspect d’un lac profond : Les grands roseaux de ses bords, les saules touflus qui l’'ombragent, le vert foncé de ses ondes, forment un tableau remarquable en toute saison, mais particulièrement dans le calme d’une soirée d'automne. M. Smith nous donna un bon souper, accompagné d'u cidre pétillant, et d’un lit confortable ; et de plus, il fut

POUR DE JEUNES JAMBES. 245 convenu qu'il nous conduirait dans sa voiture jusqu’à Louisville. Ainsi finit notre promenade de deux cent cinquante milles! Si vous voulez nous accompagner le reste du voyage, vous n'avez qu'à vous reporter au l volume, à l’article « L'hospitalité dans les bois. »

Il est peu d'oiseaux des États-Unis, si mal connus, ou qui aient été aussi négligemment décrits, que les Cormorans. Quelques espèces même, parmi ceux d'Europe, ne sont pas encore bien déterminées; tant ils ont été superficiellement étudiés par des auteurs qui, après en avoir donné l'extérieur et les formes d’une manière satisfaisante, ont sans doute manqué d'occasions pour les observer plus à loisir, là où réellement on peut le mieux apprendre à les connaître, c’est-à-dire dans les lieux où ils se retirent pendant la saison des œufs.

Ceux d'Amérique ne sont pas, tant s’en faut, de grands voyageurs; et cependant ils émigrent tous, plus où moins, à certaines époques de l’année. Les trois | espèces auxquelles seules, pour le moment, j'entends faire allusion, sont confinées dans une partie relativement peu étendue de l'Amérique du Nord. Le grard Cormoran (Phalacrocorax carbo) monte rarement plus

haut que la côte méridionale du Labrador, et ne descend guère au sud aussi bas que la baie de New-York.

Le Cormoran à double crête (P. dilophus), qui est le second par la taille, s’avance plus loin dans les deux directions, du moins à ce qu’assure le docteur Richardson, bien que mon excellent ami le capitaine James Clark Ross ne fasse mention d'aucun des oiseaux de cette famille dans le cours de son voyage aux mers arctiques. Quoi qu’il en soit, ils nichent en grand nombre au Labrador, et durant l'hiver se rencontrent le long de nos côtes orientales, quelquefois jusqu’à Charleston, dans la Caroline du Sud.

Quant au Cormoran de la Floride (P. Floridanus), il réside constamment dans les parties méridionales de l’État d’où il tire son nom, et s’y montre en abondance , surtout au commencement du printemps et de l'été. C’est là, en effet, qu’il aime à faire son nid sur les îles, et au bord des petites baies de l’extrèmité sud de la péninsule, d’où il en part des quantités considérables, les uns pour visiter les eaux du Mississipi, et mème de l'Ohio; d’autres pour s’avancer à l’est, jus qu’au cap Hatteras (1); Mais tous reviennent aux Florides, aussitôt que le froid se fait sentir.

Le Cormoran de la Floride se risque rarement bien loin en mer. Il préfère le voisinage des terres, ets trouve dans les baies, les détroits et les larges rivières. Je n’en ai jamais vu à plus de cinq milles du rivage. Îl

(4) Dansla Caroline du Nord, sur l'Atlantique ; c'est l’un des caps les plus dangereux des États-Unis.

LE CORMORAN DE LA FLORIDE, 2h17

vit en toute saison par troupes , qui ne sont pas généralement très nombreuses. Les oiseaux de cette espèce n'en souffrent aucun du même genre dans les lieux qu'ils ont eux-mêmes choisis pour nicher ; ils s’accom-— moderont plus volontiers de la société d'individus appartenant à un genre différent. Le P. carbo se réserve les derniers sommets des rochers les plus escarpés et dont la base est battue par les flots; le P. dilophus s'établit sur les îles plates, à quelque distance des rivages du continent ; et le 2. floridanus se tient lui sur des arbres Dans celles de ces diverses stations que j'ai pu visiter, je n'ai trouvé aucun individu de cette dernière espèce mêlé avec ceux d’une autre; mais, je le répète. legrand Cormoran semble voir sans aversion le faucon pèlerin dans son voisinage; tandis que le Cormoran à double crête permet aux fous et aux guillemots de nicher près de lui, et que le Cormoran de la Floride s’associe à des hérons, des frégates pélicans, des quisquales et même des pigeons.

Celui-ci ne s'avance pas dans l’intérieur des terres: il aime mieux suivre les sinuosités des rivages et le cours des rivières, dût sa route, à un point donné, en tre trois fois plus longue. C’est le seul que j'aie jamais vu se poser sur les arbres. Mon savant ami le prince Charles Bonaparte, dans son remarquable ouvrage Synopsis des Oiseaux des États-Unis fait mention d’une autre espèce de Cormoran, sous le nom de Phalacrocoraæ graculus, qu’il décrit comme étant, à l’âge adulte, d’un noir verdâtre, avec quelques raies blan: ches éparses sur le cou, bronzé en hiver, ayant une

crôte d’un vert doré, et sur la tête, le cou et les cuisses, de petites plumes blanches. Il habite, ajoute-t-il, les deux continents, ainsi que l’un et l’autre hémisphère, Assez commun au printemps et en été, dans les États du centre, il le devient beaucoup plus dans les Florides où il niche, et n’abonde pas moins sous les cercles arctique et antarctique. Malheureusement, le prince n’en donne pas les dimensions, excepté pour le bec qu’il dit avoir trois pouces et demi de long. Le Cormoran de la Floride, en aucun temps, ne présente ces caractères: et comme je le crois différent de tous ceux indiqués jusqu’à ce jour, j'ai pris la liberté de lui donner un nom particulier, en attendant que la figure et la description permettent aux savants de s’en former une idée plus exacte et de confirmer s’il y a lieu, la nouvelle espèce, ou bien de lui restituer son ancien nom, en cas qu’elle en ait déjà reçu un.

Le 26 avril 1832, mes compagnons et moi, nous visitâmes plusieurs petites clefs, distantes de quelques milles du port où notre vaisseau était à l'ancre. M. Thruston nous avait donné sa fine barge, et nous accompagnait lui-même, avec son fameux pilote, M. Égan, tout à la fois pêcheur et chasseur des plus renommés. Les îles étaient séparées par d’étroits et tortueux canaux, et sur la surface des eaux limpides se réfléchissaient les sombres mangliers, parmi les branches desquels de nombreuses colonies de Cormorans avaient établi leurs nids, et étaient déjà sur leurs œufs. Il y en avait par milliers, et chaque arbre portait un nombre plus ou moins considérable de nids, quelques-uns cinq

ou six, d’autres peut-être jusqu'à dix. Les feuilles, les branches et les bourgeons étaient en quelque sorte tout blancs de fiente. Le thermomètre, à l'ombre, marquait 90 degrés (1), et les effluves délétères qui imprégnaient l’air des canaux nous incommodaient extrèmement. Les mangliers étaient en pleine floraison ; mais les Cormorans n’avaient encore rien perdu de leur vigueur, Nous mîmes notre bateau en sûreté, et nos gens commencèrent à rôder parmi les buissons pour chercher des œufs. La plupart des oiseaux sautèrent dans l’eau et plongèrent, ne reparaissant plus que hors portée; d'autres s’envolaient par troupes avec les marques d'une vive frayeur, tandis qu’un grand nombre restient en place sur les branches ou sur leurs nids, comme si nous eussions été des êtres entièrement étrangers pour eux. Mais hélas! ils n’apprirent que trop tôt à nous connaître, lorsque chaque décharge de nos carabines eut porté le ravage dans leurs rangs. Les morts flottaient sur l’eau, les blessés tâchaient de sortir des défilés et de gagner la mer; des troupes de cent ou plus, semblant attendre l'événement, nageaient assez loin de nous, pour que nos coups ne pussent les attendre ; tandis que d’autres, pressés du désir de revenir à leurs nids, planaient au-dessus de nous en silence. En peu de temps, le fond de notre bateau fut jonché de cadavres; on ramassa des œufs à pleins cha-

(1) Nous rappellerons, encore une fois, qu'il s’agit ici du thermomètre de Fahrenheit, en usage en Angleterre et dans l'Amérique du Nord ; 0 degrés équivalent à 32 et une fraction du thermomètre œntigrade,

peaux, et nous fimes enfin trève à notre œuvre de destruction. Excusez ce massacre, cher lecteur ; car, en vérité, si j'ai versé tant de sang, c’est que, sur les Clef de la Floride, avec un soleil brûlant sur ma tête, eth sueur me dégouttant de chaque pore, je pensais encore à vous, comme j'y pense en ce moment, où je suis paisiblement à vous écrire l’histoire de ces oiseaux, dans l’une des confortables et fraiches demeures de la plus belle de toutes les cités de la vieille Écosse,

Les Cormorans de la Floride s’accouplent dès les premiers jours d'avril, et commencent leur nid environ une quinzaine après. Il en est cependant beaucoup qui ne se mettent pas d'aussi bonne heure à l'œuvre; et jusqu’au milieu de mai, j'en ai vu qui faisaient encore leurs préparatifs. C’est l’eau qu'ils choisissent pour théâtre de leurs amours. Le 8 du même mois, par une belle et très chaude matinée, je poursuivais mes recherches sur l’une des îles dont j'ai parlé, lorsque j'arrivai à l'entrée d’un canal étroit et profond, presque entièrement couvert par des branches de mangliers et quelques grandes cannes, les seules que j’eusse jusqu'ici remarquées dans ces parages. Je fis halte, examina l'eau, et la voyant remplie de poissons, nrassurai que là, du moins, je n'avais à craindre la dent d'aucun requin. En conséquence je m’y engageai tranquillement, après avoir armé mon fusil des deux coups. Maïs bientôt des sons étranges parvinrent à mon oreille ; les poissons semblaient ne pas s’inquièter de ma présence, et j'avais ainsi marché au milieu d’eux, la longueur d'environ cent mètres, lorsque je m'aperçus qu'ils ve-

naient tous de disparaître. Cependant, les sons continuaient bruyants et sans interruption, semblables au tumulte d’une foule joyeuse. Tout à coup, le passage se rétrécit extrêmement, et j'avais de l’eau jusqu'aux aisselles. Enfin, Je parvins à me placer derrière quelques gros troncs de mangliers, d’où je découvris une multitude de Cormorans qui n'étaient qu’à quinze ou vingt pas de moi. Aucun d’eux ne paraissait m'avoir vu ni entendu, tout absorbés qu’ils étaient dans l’accomplissement de leurs cérémonies nuptiales. Les mâles nageaient avec grâce autour des femelles, en tenant élevées les ailes et la queue; puis, ils courbaient la tête en arrière, se gonflaient les plumes du cou qu’ils ramenaient, par un mouvement subit en avant, et faisaient entendre une note rauque et gutturale rappelant assez bien le cri d'un cochon de lait. Alors, la femelle s’enfonçait dans l'eau, et son mâle au-dessus d'elle, ne lissant plus passer que la tête ; bientôt après, ils reparaissaient tous lesdeux, nageaient joyeusement l’un autour de l’autre et ne cessaient, pendant tout ce temps, de croasser. Vingt couples où plus à la fois se trou- “aient engagés de cette manière ; et de fait, l’eau était loute couverte de Cormorans. Je n'aurais eu qu’à choisir pour tuer, Je voulus m'approcher doucement; ils ? i'aperçurent, et ma présence fut pour eux ce que serait pour vous l'apparition d’un fantôme. Après M'avoir un instant contemplé d’un air de stupéfaction, ils commencèrent à battre l'eau de leurs ailes et à plonger. J'avançais toujours ; mais déjà ils s'étaient dispersés, les uns en se cachant sous l’eau, les autres

en s’envolant, pour gagner au plus vite l'entrée du détroit. Je ne trouvai que quelques nids sur les mangliers; et quant à ce lieu de rendez-vous, il me semblait ne pouvoir être mieux comparé qu'au champ clos où les gélinottes cupido viennent célébrer leurs amours et vider leurs querelles ; à cela près que, parmi les Cormorans , il n’y avait pas eu de bataille en ma présence. Plusieurs beaux hérons se tenaient paisiblement sur leurs œufs, les moustiques bourdonnaient dans l’air, de gros vilains crabes de terre, à la carapace bleue, rampaient sous les mangliers, en se hâtant de regagner leurs retraites: et moi aussi, je me retirai comme j'étais venu, sans faire de bruit. Mais en me retournant, je pensais avec admiration à cet instinct si sûr des poissons qui, dès qu’ils avaient soupçonné la présence des Cormorans, s'étaient bien gardés d'aller plus loin, connaissant le danger, et plutôt avaient préféré venir à ma rencontre, tandis que je marchais vers les oiseaux. Enfin, je sortis de l’eau, accablé de chaleur, les yeux cuisants et les paupières fortement irritées Mais il soufflait une petite brise de mer qui me rafraichit et calma ma fièvre ; et je remerciai Dieu, comme je le fais encore en ce moment, d’avoir pu sortir sain et sauf de tant d’expéditions si aventureuses.

Le nid du Cormoran de la Floride est relativement petit, puisqu'il n’a que huit à neuf pouces de diamètre. Il est formé de bûchettes entre-croisées, plat et mal fini. On les trouve presque tous à l'exposition du couchant ; et d'ordinaire ils paraissent entièrement couverts d’excréments ainsi que les œufs, qui sont a

nombre de trois ou quatre de différente grosseur, dont en moyenne le grand diamètre est de deux pouces 1/4, sur une largeur d’un pouce 3/8. Ils semblent durs au toucher, parce qu’ils sont encroûtés de la matière calcaire qui les environne ; mais quand on les en a dégagés, ilreste une coquille d’une belle teinte uniforme d’un vert bleuâtre clair. Je ne puis rien dire de positif sur la durée de l’incubation. Les jeunes naissent aveugles, nus, tous noirs, et sont d'apparence grossière. J'en plaçai sur l’eau quelques-uns encore tout petits; à l’insant ils plongèrent, puis revinrent à la surface. et se mirent à nager, prêts à replonger au moindre bruit, Si vous vous en approchez quand ils ont un mois. ils sélancent hors du nid et disparaissent sous l’eau. Lorsqu'on ne les trouble pas, ils demeurent dans le nid jusqu'à ce qu’ils aient toutes leurs plumes et soient capables de voler; mais après cela ils ont encore plusieurs changements à subir, et n'arrivent à leur état parfait qu’au bout de deux ans.

Quand les parentsles ont abandonnés à leurs propres ressources, ils se réunissent en troupes nombreuses, et partent pour chercher leur nourriture dans les eaux tranquilles, au milieu des terres. On en voit alors par milliers, sur les lacs et les grands cours d’eau de l’intérieur des Florides. Ten est même beaucoup qui s’avancent jusqu'aux caps de la Caroline du Nord, au Mississipi, à l'Arkansas, au Yazoo et autres rivières, y compris le bel Ohio sur lequel on les rencontre parfois au commencement d'octobre, alors qu’ils se disposent à retourner aux lieux de leur naissance. Durant les

quelques semaines que je passai sur le Saint-Jean, À bord du schooner de guerre le Spark, je fus surpris de les voir en foule regagner déjà les îles: et je ne doute pas que si, dans de pareilles circonstances, j’eusse été le premier à découvrir cette rivière, elle n’eût recu de moi le nom de rivière des Cormorans. Tandis que nous étions à l’ancre, vers son embouchure, ils passaient près de nous, presque continuellement, sur une seule file ; et, quand ils avaient atteint la mer, partaient dans la direction du sud, en longeant le rivage.

Au mois d'octobre, sur le Mississipi, quand la température est beaucoup plus basse que dans les Florides, ils aiment à se tenir dans la posture inclinée qui leur est habituelle, sur les trains de bois et les troncs flottants où ils semblent se reposer (du moins, c'est ce que j'observai dans l'automne de 1820), ou bien sur les branches sèches des arbres au bord de l’eau. Quand le ciel était sombre, ils montaient haut dans les airs. planaient quelque temps en larges cercles; après quoi, sans redescendre et comme sentant que le froid n'était pas loin, ils suivaient rapidement et en longues lignes les sinuosités du fleuve. Lorsqu'ils tournoient, comme je viens de le dire, à une grande élévation, ils poussent fréquemment des cris qui ressemblent à ceux du corbeau. Si l’on cherche à s’en approcher, tandis qu'il sont perchés sur un pieu ou un tronc d'arbre, ils ne s’envolent pas tout d'abord, bien qu'élevés de plusieurs pieds au-dessus de l’eau, mais commencent par plonger dans le courant, reparaissent instantanément à la sur: face, rament avec leurs pieds, battent l’eau de leurs

LE CORMORAN DE LA FLORIDE. 255 ailes; et ce n’est qu'après avoir ainsi fait vingt ou trente mètres, qu’ils se décident enfin à prendre l'essor. De temps à autre, quand le froid est arrivé subitement pendant la nuit, on les voit au petit matin gagner les hautes régions de l'atmosphère où ils s’arrangent sur doubles files formant un angle, et partent à tire d’aile pour le sud.

Sur les courants d’eau douce, ilsse plaisent à pêcher dans les remous ; et à mesure que l’un se dépeuple, ou leur semble mal garni, ils s'envolent en rasant la surface, pour en chercher un autre. Mais dans les lacs de l'intérieur des Florides, ils pêchent indifféremment là où ils se trouvent; et de même autour des îles, ainsi que sur les baies et les détroits de la côte. Par un beau temps, quand le soleil verse des flots de chaleur et de lumière, ils choisissent quelque banc de sable bien acré, tantôt une île couverte de rochers, où ils passent ensemble des heures entières à s'étirer les ailes et à se réchauffer, comme font souvent les pélicans et les vau- (ours.

Le Cormoran dela Floride, ainsi que plusieurs autres | espèces que Je connais, nage parfaitement sous l’eau et plonge avec une grande facilité; de sorte que c’est | pee perdue que de le suivre après qu'il a reçu un coup de fusil, à moins qu'il ne soit grièvement blessé, | En voyant approcher l'ennemi, ilse met à battre l’eau de ses ailes, comme en se jouant, ou comme il a coutume de faire, quand il se baigne élève un instant ses deux ailes, rame en donnant de vigoureux coups de palte et puis s'envole. Sur un lac, 1l aime mieux plonger

que fuir dans les airs; il nage, en ne laissant à découvert que sa tête et son cou, de même que l’anhinga, et peut s'enfoncer plus profondément encore, sans avoir besoin de faire paraître le derrière.

Pour atteindre leur proie, ces oiseaux ne plongent que lorsqu'ils sont posés sur l’eau, et jamais en volant, comme l’affirment certains compilateurs. La forme même de leur bec et le manque de cellules aériennes, dont sont pourvus presque tous les plongeurs, expliquent suffisamment cette différence. Aussi ne les voiton jamais s’élancer dans l’eau d’une certame hauteur, à la manière des fous et autres oiseaux, soit quand ils cherchent leur nourriture au vol et s’avancent au loin sur la mer, en résistant à des coups de vent tels, que le Cormoran qui s’aventure rarement hors de la vue des rivages, n’oserait lui-même en affronter; soit lorsque, ainsi que les mouettes, ils effleurent rapidement les vagues, et enlèvent leur proie en passant. Aussitôt ressorti de l’eau, le Cormoran avale le poisson qu’il a pris, quand il l’a saisi du bon côté; autrement, 1l le jette en l'air et le recoit dans son bec, la tête la première. Mas s'il est trop gros, il l'emporte vers le bord, ou bien st pose sur un arbre, et là, le bat et le déchire avant de le manger. Son appétit est insatiable ; il se gorge Jusqu’à n’en pouvoir plus, chaque fois qu’une bonne octasion se présente.

Le vol de ce Cormoran est plus vif peut-être que celui des autres espèces mentionnées ci-dessus. Il voyage en donnant continuellement des coups d'ailes qu'l interrompt, pour planer par intervalles, avec une

grande élégance, surtout lorsque commence la saison des amours, ou quand, dans les temps sombres, il se réunit avec d’autres, pour former de grandes troupes. Îse nourrit principalement de poisson, et préfère ceux de petite taille. Sur les clefs de la Floride, je me procurai cinq échantillons de l'hippocampe, tout frais encore et n'ayant aucun mal, bien que je les eusse arrachés du bec des Cormorans. Ces oiseaux sont difficiles à tuer et vivent très longtemps.

Is n’exigent pas trop de soins en captivité; mais leurs mouvements disgracieux sur le sol, où ils sont quelquefois obligés de se servir de la queue pour se soutenir, les rendent déplaisants à voir. En outre, ils mangent sans mesure, empestent tout de leur fiente, etau lieu de vous charmer par leur voix, ne savent faire entendre qu’une sorte de grognement. Leur chair est noire, ordinairement dure, et ne peut convenir qu'au palais d’épicuriens blasés. Les Indiens et les Nègres des Florides tuent les jeunes, quand ils sont pour quitter le nid, enlèvent la peau et les salent, comme provisions. J'en ai vu vendre sur le marché de lk Nouvelle-Orléans; les pauvres les achètent pour faire du bouillon.

Un de ces Cormorans que je tuai, non loin du nid, et que je reconnus pour une femelle, avait les plumes de la queue couvertes d'herbes marines, extrêmement délicates, d’un vert clair, et qui semblaient y avoir poussé ; j'en ai souvent remarqué de semblables sur des tortues de mer.

Les petites plumes des côtés de la tête tombent dans

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le temps où l’incubation commence, et ne reparaissent pas pendant l'hiver, ainsi que certains auteurs l'ont prétendu; elles ne subsistent non plus que quelques semaines, comme on l’observe souvent chez les aigrettes et les hérons.

En remontant un jour le Mississipi, au-dessus de sa jonction avec l'Ohio, je trouvai la navigation interrompue par les glaces. Cela me contrariait beaucoup: mais je n'avais d'autre parti à prendre que de charger mon pilote, qui était un Français du Canada, de nous conduire en un lieu convenable pour établir nos quartiers d'hiver. C’est ce qu’il fit, en nous choisissant un endroit où le fleuve décrivait une grande courbe appelée Tawapatee-Bottom. Les eaux étaient extraordinairement basses, le thermomètre indiquait un froid excessif, la neige enveloppait la terre, des nuages obscurcissaient les cieux; et comme toutes les apparences nous interdisaient pour le moment l'espoir de continuer notre voyage, nous nous mimes tranquillement à l'œuvre. Notre grand bateau à quille fut amarré tout près du bord, et la cargaison ayant été mise en sûreté dans les

bois, nous fimes sur l’eau un abatis de gros trones, que nous disposèmes autour de notre embarcation de manière à la garantir de la pression des masses de glaces flottantes. En moins de deux jours, nos provisions, notre bagage et nos munitions étaient déposés en tas, sous l’un des magnifiques arbres de la forêt; nous étendimes nos voiles par-dessus, et un véritable camp séleva dans la solitude. Mais comme tout nous semblait sombre et menaçant! Si nous n'avions eu en perspective le plaisir que promettait à notre esprit la contemplation de cette nature pourtant si sauvage, il aurait bien fallu nous résigner à passer le temps dans le triste état où sont réduits les ours durant leur hibernation. Toutefois nous ne tardâmes pas à trouver de l'occupation et des ressources; les bois étaient remplis degibier : daims, ratons, dindons et opossums venaient rôder jusqu'aux alentours de notre camp; tandis que, sur la glace qui maintenant joignait les deux rives du vaste fleuve, s'étaient installées des troupes de cygnes, objet de convoitise pour les loups affamés dont nous prenions plaisir à les voir déjouer l'attaque désespérée, Cétait un spectacle curieux d'observer ces blancs oiseaux, tous accroupis sur la glace, mais attentifs à chaque mouvement de leurs insidieux ennemis. Que l'un de ces derniers se hasardât à approcher, même à cent mètres, aussitôt, poussant leur cri d'alarme qui telentissait comme le son de la trompette, les cygnes lent debout, étendaient leurs larges ailes, faisaient, en courant, quelques pas sous lesquels résonnait la glace, avec un bruit semblable au roulement du ton-

nerre à travers les bois; et enfin ils s’'envolaient d'un air de triomphe, laissant les loups tout mortifiés et contraints d'imaginer d’autres ruses, pour satisfaire les pressants besoins de leur appétit.

Les nuits étaient extrêmement froides, aussi faisionsnous continuellement un bon feu, pour lequel le boisne nous manquait pas : frènes et noyers tombèrent sous notre hache, et nous les débitämes en bâches d'une grosseur convenable, pour les rouler en un gros tas au sommet duquel, à l’aide de menues broussailles, le feu fut allumé. Nous pouvions être une quinzaine, les uns chasseurs, ceux-ci trappeurs. mais tous plus ou moins habitués à la vie des bois; et lorsqu’au soir nous étions revenus de nos diverses expéditions, et rangés autour de ce brasier flamboyant qui 1luminait la forêt, je vous assure que, pour un pinceau hardi, nous offrions le sujet d’un tableau à grand effet. Sur un espace de trente mètres ou plus, la neige avait été refoulée et empilée de façon à former un mur cireulaire qui nous défendait de la bise. Autour de nous notre batterie de cuisine se déployait avec un certain appareil, et hui jours ne s'étaient pas écoulés que venaison de toute sorte, dindons et ratons, pendaient aux branches à pro fusion. Du poisson aussi, et d’une excellente qualité, figurait avec honneur sur notre table; nous nous l’étions procuré en faisant des trous à la glace des lacs. De plus ayant remarqué qu’à la nuit les opossums sortaient de leurs retraites sur les bords de la rivière, pour y rentrer au matin, nous apprimes ainsi à connaître leurs pa sages et à leur tendre des piéges où plus d’un se prit

Cependant, au bout de quinze jours, le pain manqua, et deux de nos camarades furent dépêchés, pour tàcher de nous en avoir, vers un village situé sur la rive occidentale du Mississipi. A la rigueur, nous eussions pu le remplacer par du blanc de dindon ; mais du pain est toujours du pain, et l’homme civilisé se passerait de tout autre aliment plutôt que de celui-là. L'expédition quitta le camp avec l'aurore, L'un de nos envoyés faisait grand bruit de sa connaissance des bois, l’autre suivait et ne disait rien. Ils marchèrent toute la journée etrevinrent le lendemain matin, les paniers vides. Une seconde tentative fut plus heureuse : ils nous rapportérent, sur un traineau, un baril de farine et des pommes de terre. Quelque temps après arrivérent plusieurs Indiens, et l'étude de leurs manières et de leurs mœurs fut pour nous une utile et bien agréable distraction.

Nous étions là depuis six semaines ; les eaux avaient toujours été en baïissant, et couché sur le flanc, notre bateau était resté complétement à sec. Sur les deux rives du fleuve, les glaçons amoncelés formaient de véritables murailles. Chaque jour, notre pilote venait voir quel était l’état des choses, et s’assurer par luimême s'il n’y avait pas d'apparence de changement. Une nuit nous dormions tous d’un profond sommeil, sauf lui, qui se leva subitement en criant de toutes ses forces : La débâcle, la débâcle! au bateau! garçons, prenez vos haches; et vite, ou tout est perdu ! Réveillés en sursaut et nous précipitant, Comme si nous eussions été attaqués par une bande de sauvages, nous cou-

rûmes pêle-mêle au rivage. En effet, la glace se rompait avec un fracas semblable aux détonations d'une pesante artillerie; et comme les eaux s'étaient soudainement gonflées, par suite du débordement de l'Ohio, les deux fleuves se heurtaient l'un l’autre avec fureur, Des masses congelées se détachant par larges fragments se levaient un moment, presque droites, pour retomber avec un bruit épouvantable, comme fait la baleine blessée, lorsque, dans l’agonie de la douleur, elle se dresse un instant, puissante et terrible, et bientôt après plonge au milieu des ondes écumantes. Nous étions extrêmement étonnés de voir que le temps qui, la veille au soir, était calme et à la gelée, venait de tourner au vent et à la pluie. L'eau ruisselait par toutes les fissures de la glace ; c'était un spectacle à faire perdre courage. Quand le jour vint l’éclairer, il nous parut encore plus redoutable et plus étrange. Toute la masse des eaux était dans une agitation violente ; la glace qui la recouvrait naguère flottait à la surface par petits fragments; et bien qu'entre chacun d'eux il y eût à peine l'espace d’un pied, l'homme le plus téméraire n’eût osé s’aventurer à faire un pas dessus. Notre bateau était dans un danger imminent. Les arbres qu'on avait placés autour pour l'abriter, avaient été coupés ou broyés, et leurs débris battaient le frêleesquif; impossible de le remuer. Alors notre pilote nous employa tous à ramasser de grosses brassées de roseaux qu'on laissait tomber le long de ses flancs. Et fort heureusement, avant qu'ils fussent anéantis par le choc, l'embarcation se retrouva à flot et put se mettre en mouvement, soutenue sur

ces sortes de bouées. Désormais plus tranquilles, nous promenions nos regards sur celte scène grandiose , lorsqu'un horrible craquement se fit entendre, paraissant venir d'environ un mille plus bas, et tout à coup l'immense digue que formait la glace céda: le courant du Mississipi s'était fait passage en refoulant l'Ohio, et en moins de quatre heures la débâcle était complète.

Durant ce même hiver, la glace fut si épaisse, qu’en face Saint-Louis les chevaux et les lourdes charrettes purent traverser le Mississipi. Nombre de bateaux avaient été retenus prisonniers comme le nôtre, de sorte que les provisions et autres articles de nécessité devinrent extrêmement rares et se vendaient à un très haut prix. — Ceci arriva il peut y avoir à peu près vingt-huit ans.

C'est au commencement d'octobre; après la saison des œufs, que ces Grèbes font leur première apparition sur les eaux de nos États de l’ouest, telles que celles de l'Ohio, du Mississipi et de leurs nombreux tribulares. Je les ai souvent vus arriver. à cette époque,

volant haut dans les airs et suivant le cours des fleuves, L'idée communément reçue que ces oiseaux n’accomplissent leurs migrations que par eau, est on ne peut plus absurde. Jai déjà fait quelques remarques à ce sujet; mais comme on n’en peut trop dire, quand il s’agit de combattre une erreur qui tend à s’accréditer, je répète ici que j'ai vu des troupes de Grèbes passant, au temps de leurs migrations, très haut en l'air, et avec une grande rapidité, sans pour cela paraître plus gènés que beaucoup d'oiseaux en apparence mieux doués pour le vol.

Un soir, le 44 octobre 1820, je me laissais aller paisiblement au cours de l'Ohio; le temps était très calme, et je fus surpris d'entendre au-dessus de ma tète, comme un sifflement d'ailes semblable au bruit que fait un faucon lorsqu'il fond sur sa proie. Je levai les yeux et vis une troupe de Grèbes, trente environ, qui glissaient vers les eaux, comme pour s’y poser, à un quart de mille de moi. Déjà ils m’étaient plus qu'à quelques pieds de la surface, lorsque, se renlevant tout à coup, ils continuèrent leur route et disparurent. Mais peu de temps après ils revinrent, passèrent à quarante où cinquante mètres de moi, en décrivant un cercle, et finirent par s'abattre pèle-mêle. Je les vis bientôt tout occupés à se baigner et faire leur toilette, selon l'habitude des canards, des cormorans et autres oiseaux aquatiques. Je me mis à ramer autour d'eux; à peine firent-ils attention à moi, et je pus m'en approcher à mon aise. Quand je les jugeai en nombre suffisant et qu'ils me parurent bien serrés l'un contre l’autre, Je

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trait et en tuai quatre. Le reste s'enfuit, d’abord en nageant; mais bientôt ils prirent leur essor et s'envolèrent en petit corps très compacte, dans la direction du courant, et ne semblant pas décidés à se reposer de sitôt. Je ramassai les morts:il y en avait quatre, comme je l'ai dit, trois jeunes et un adulte, dont le plumage d'hiver commençait à paraitre, et tous de l'espèce du Grèbe cornu. Je remarque ici qu’en général les Grébes ne muent pas aussitôt que la plupart des autres oi seaux, après qu’ils ont eu des petits. Ainsi, lorsque le Grèbe à crête part en septembre pour le sud, sa tête est encore ornée de la plupart des plumes qui lui composent cette parure pendant le printemps et l'été.

En automne eten hiver, les Grèbes cornus abondent sur les grandes rivières ou les baies de nos États du sud; mais ils sont rares le long des côtes, dans les discts de l’est et du centre. Sur les rivières, aux environs de Charleston, et de là jusqu'aux embouchures du Mississipi, on les rencontre, à ces mêmes époques, en quantités considérables, quoique jamais par troupes de plus de quatre à sept individus. Ils recherchent par-

lculièrement les cours d’eau dont les bords sont cou- | verts de grands jones, de roseaux et autres plantes, et dans lesquels le flux de la marée se fait sentir. Là ils ‘vent plus en sûreté et plus tranquilles que sur les | (langs, où cependant ils arrivent en foule quand approche le temps de s’accoupler, c’est-à-dire vers les Dremiers jours de février. A ce moment, on croirait ue ces oiseaux peuvent à peine voler, tant on les voit rarement faire usage de leurs ailes; mais qu'ils soient

poursuivis et qu’il souffle une bonne brise, alors ils s'enlèvent très facilement de dessus l’eau, et volent à des centaines de mètres, sans paraitre fatigués. En décembre et janvier, je n’en ai jamais vu qui eussent gardé la moindre trace de crête; tandis qu’en mars, lors de leur retour vers le Nord, les longues plumes commencent à leur repousser sur la tête. Il faut, je CroIs, quinze jours ou trois semaines, pour que ces touffes aient acquis leur entier développement; et ce changement s’accomplit plus tôt chez les vieux que chez les jeunes, dont quelques-uns quittent le Sud portant encore leur livrée d'hiver.

Sur terre, le Grèbe cornu ne fait pas meilleure contenance que le Grèbe de la Caroline, car, de même que ce dernier, il est obligé de s’y tenir presque droit, appuyé sur le derrière, les tarses et les doigts étendus latéralement. Il plonge en un clin d'œil, et une fois qu'il a connu les effets du fusil, on n’a plus guère chance de l’approcher. Souvent au seul bruit de la détonation les vieux disparaissent sous l’eau, bien qu'étant déjà hors de toute atteimte. Les jeunes, pour la première fois, s’y laissent prendre plus aisément; mais le moyen le plus sûr de s’en procurer, c’est de se servi de filets de pêcheur, dans les mailles desquels 1ls s'embarrassent.

Sauf une espèce de faucon tenant de près au circus cyaneus (1), je ne connais pas d'oiseau qui ait les yeux de la couleur de ceux du Grèbe cornu. L'iris est extt-

(1) L'oiseau Saint-Martin.

LE GRÈBE CORNU. 267 rieurement d'un rouge vif, avec un cercle intérieur blanc. ce qui lui donne un air tout à fait singulier. Chez aucun de nos plongeons et de nos Grèbes, je n'ai trouvé rien de pareil. Le Grèbe cornu ne semble pas voir mieux pour cela, ni être plus diurne queles autres; on ne peut pas dire qu'il se nourrisse d'objets que leur petitesse rendrait plus difficiles à découvrir, puisque dans l'estomac des Grèbes de la plus grande espèce jai trouvé d'aussi menues graines que dans celui de ce dernier. La raison de cette étrange coloration de l'iris reste donc pour moi un mystère.

La plupart de ces oiseaux se retirent, pour nicher, très haut dans le Nord; cependant il en demeure quelquesus, toute l’année, dans les limites des États-Unis ; et «lors ils élèvent leurs petits sur le bord des étangs, spécialement dans les parties septentrionales de l'État del'Ohio, au voisinage du lac Érié. Deux nids que je trouvai avaient été placés à quatre mètres de l’eau, au sommet d’une toufle de grandes herbes sèches et foules; ils étaient composés de ces mêmes herbes grosstrement entre-croisées jusqu’à une hauteur d'environ | sept pouces. Le diamètre, à la base, pouvait être au moms d’un pied ; l’intérieur, de quatre pouces seulement, était mieux fini et rembourré de plantes plus délicates, dont on voyait en outre, sur les bords, une | tertaine quantité que l'oiseau, sans doute, y avait lais— “es en réserve pour en recouvrir ses œufs quand il ‘ait obligé de les quitter. Je comptai, dans l'un de ces nids, cinq œufs, sept dans l'autre; tousrenfermaient des petits bien développés (on était au 29 juillet), et mesu-

raient en longueur un pouce trois quarts, sur deux huitièmes et demi de large. La coquille, lisse et d'un blanc jaunâtre uniforme, ne présentait ni points ni taches d'aucune sorte. Les nids pouvaient être à cinquante mètres l’un de l’autre, et sur le bord sud-ouest de l'étang. Je note exactement tous ces détails, à cause de la proche parenté de cet oiseau avec le Grèbe à oreilles de Latham, et parce qu’en n’y faisant pas attention, on pourrait les confondre l’un avec l’autre, ainsi que leurs œufs, qui sont précisément de la même longueur; mais J'observe que ceux du Grèbe à oreilles sont d’un bon huitième de pouce moins larges, ce qui leur donne une forme plus allongée. Jai constaté la même différence entre les œufs de ces deux espèces en Europe. Je ne suis pas certain si le mäle et la femelle couvent à tour de rôle; néanmoins, comme j'en vis deux couples sur l’étang, je serais porté à le croire. Les nids n'étaient point attachés aux jones qui les entouraient. et ne me paraissaient nuilement faits pour pouvor flotter, en cas de besoin, ainsi que l'ont prétendu divers auteurs.

Je n'ai pu voir encore de ces Grèbes tout petits: mais d’après ce que je connais des autres espèces. j'affirmerais presque que ce que l’on raconte de l'habttude où seraient les parents de les emporter sur leur dos ou sous leurs ailes, pour les soustraire au danger. n’est qu'une fable. En pareil cas, les Grèbes ont coutume de plonger ou de s'envoler tous à la fois, et Je ne vois pas alors comment les vieux et les jeunes s’y pr draient pour se tenir ainsi attachés l’ua à l’autre.

Dans l'estomac de presque tous ceux que j'ai ouverts, J'ai remarqué une quantité considérable de matières comme des poils roulés en pelotes, semblables à celles qu’on trouve dans les hiboux. Je ne sais s’ils les dégorgent, mais certainement elles ne passeraient pas au travers des intestins. À moins qu’on ne tienne ces oiseaux dans une volière pour les y étudier, c’est un point qu’on ne peut guère espérer d’éclaircir. Sur la mer, leur nourriture consiste en crevettes, petits poissons et crustacés ; dans les eaux douces, ils savent attraper insectes, sangsues, grenouillettes et lézards aquatiques. Îls mangent aussi des graines d'herbes, et dans un seul estomac j'en ai recueilli assez pour remplir la coquille d’un de leurs œufs. Quant à leur vol, il se compose de battements d'ailes réguliers et courts, exécutés avec une grande rapidité.

Une fois, cheminant avec grand'peine au travers des bois magnifiques qui recouvrent les terrains ondulux des environs de la rivière Verte, au Kentucky, je lus surpris par la nuit. Je dus alors redoubler d’attention et n’avancer que très lentement. Je craignais

même de m'égarer ; mais heureusement la lune se leva et vint m'apporter, fort à propos, le secours de sa lumière amie. Je commençais à trouver l’air singuliérement piquant, et la brise légère qui, de temps à auti, agitait la cime des grands arbres, me donnait envie dé faire halte et de dresser ma tente pour la nuit, Tantôt je songeais aux campagnes de mon vieil ami Daniel Boon, à ses aventures étranges, au milieu de ces mêmes bois, ainsi qu’à la marche extraordinaire qu’il lui fallut faire pour sauver ses semblables au fort Massacre, et les empêcher d'être scalpés par les Indiens; tantôt je m'arrêtais au bruit des pas d'un opossum ou d’un raton sur les feuilles sèches, puis je reprenais ma course fatigante, l’esprit occupé de souvenirs, les uns gais, les autres tristes. Tout à coup le reflet d’un feu lointain vint m’arracher à mes rêveries et me donner un nouveau courage. Je hâtai le pas et j'apercçus, en approchant, différentes formes qui semblaient s’agiter devant la flamme, comme des spectres: et bientôt des éclats de rire, des cris et des chants m'annoncérent qu'il s'agissait de quelque joyeuse réunion : j'avais sous les veux ce que, dans le pays, où appelle un camp à sucre. Hommes, femmes et enfants tressaillirent tous quand je passai près d’eux ; mais 1 avaient l'air de braves gens, et sans plus de cérémonie que le cas n’en comportait, je me dirigeai vers le feu, où je trouvai deux ou trois vieilles femmes avec leurs maris qui avaient le soin des chaudières. Leurs simples vêtements, de grossière étoffe du Kentucky, me plaisaient bien plus à voir que les turbans enrubanés de

nos citadines, ou les perruques poudrées et les habits brodés des beaux de l'ancien régime. Je reçus un cordial accueil, et l'on m'offrit un gros morceau de pain avec un plat de mélasse et quelques pommes de terre.

Épuisé par une longue marche, je m'étendis du côté opposé à la fumée, et ne tardai pas à m'endormir d’un profond sommeil. Quand je me réveillai, il faisait jour. Une épaisse gelée couvrait la terre; mais la troupe rustique déjà levée, après avoir dit sa prière, s'était | remise à l'ouvrage avec un nouvel entrain. Je portais avec bonheur mes regards autour de moi : tout le terrain aux environs semblait avoir été déblayé et lébarrassé du taillis et des broussailles, et l’on eût dit que les érables hauts et serrés, qui seuls restaient lebout, avaient été plantés en alignement. Entre eux trpentaient divers ruisseaux qui faisaient entendre un loux murmure en précipitant leur cours vers une ri- ‘ère; le soleil fondait peu à peu les gouttes de rosée lue le froid avait rendues solides, et déjà quelques cantres ailés joignaient leurs refrains précoces aux cœurs bruyants des filles des bois. Qu'un éclat de rire ‘int à être répété par l'écho sous les voûtes de la forêt, «sitôt répondait le houhou de la chouette ou le glouglou du dindon ; et les garçons se réjouissaient, en prêlt l'oreille à cé signal. Avec de grandes cuillers on wilit, dans les chaudières, le jus de l’érable qui ‘épaississait ; les plus jeunes de la troupe apportaient \&aux la séve recueillie des arbres, tandis que çà et À on voyait les hommes robustes occupés d’abord à lire une entaille au tronc des érables, puis, à l’aide

d’une tarière, pratiquant un trou dans lequel ils introduisaient un tuyau de canne par où le liquide devait s’écouler. Une demi-douzaine de travailleurs s'étaient emparés d’un beau peuplier jaune dont le tronc, scié en plusieurs pièces, avait été creusé en augets qui, placés sous les tuyaux, servaient à recevoir la séve.

Maintenant, cher lecteur, si jamais dans le cours de vos voyages il vous arrive de traverser, soit en janvier, soit en mars, ces terrains couverts d’érables qui s'étendent sur les rives charmantes de la rivière Verte; soit, en avril, ceux qui longent le Monongahela aux eaux profondes ; ou bien encore, si vous vous égarez au bord de ces limpides ruisseaux qui, du sommet des montagnes Pocano, roulent impétueux vers le Lehigh, et que ki vous rencontriez un Camp à sucre, suivez mon conseil arrêtez-vous un moment : que vous soyez à pied oui cheval, si vous avez soif, nulle part ailleurs vous ne trouverez un breuvage plus agréable et plus sain que le jus de l’érable. Dans les Florides, un homme boira de la mélasse délayée dans l’eau ; au Labrador, 1l boira ct qu'il aura; à New-York ou à Philadelphie, il borra te qu'il voudra ; mais, au milieu des bois, qu'une gorgte de la séve de l’érable lui paraîtra fraîche et délicieuse: Bien souvent. dans mes longues excursions, j'ai apai ma soif en appliquant mes lèvres au tuyau d’où couhi la liqueur sucrée; j'aurais voulu ne pas quitter abondantes sources que m'offrait la Providence, et l'a! eût dit que mon cheval lui-même s’en éloignait avt regret !

Je vais essayer de vous faire connaître, en deux mots, la manière dont on obtient ce sucre : L'arbre qui le fournit, l’érable à sucre (acer saccharinum), croît plus ou moins abondamment dans toutes les parties de l'Union, depuis la Louisiane jusqu’au Maine. Sur chaque tronc, à la hauteur de deux à six pieds, on fait une incision dans laquelle on introduit un tuyau de canne où d'autre bois (1); on place dessous un auget pour recevoir la séve qui distille goutte à goutte, aussi lim— pide que la plus pure eau de source. Quand tous les arbres, sur un certain espace, ont été ainsi perforés, et lorsque les augets sont remplis, on en verse le contenu dans de grands vaisseaux. Pendant ce temps, un camp a été dressé au milieu des érables; des chaudières de fer sont établies sur des supports en pierre ou en brique, et l'ouvrage avance rapidement. Quelquefois des familles du voisinage se réunissent aux premiers arrivés; cest comme une partie de plaisir, et tout ce monde reste ainsi hors de chez soi, pendant des semaines, car les augets et les chaudières veulent être surveillés sans relâche, jusqu'à ce que le sucre soit fait. Les hommes et les jeunes gens se chargent de la grosse besogne ; les femmes et les filles ne manquent pas non plus d’occupation.

I faut dix gallons de séve pour faire une livre de

(2) Ordinairement de sureau ou de sumac; pour les augets, on évite de se servir de châtaignier, de chêne, et surtout de noyer noir, Parce que la séve se chargerait de Ja partie colorante de ces bois, et même en contracterait un certain goût d'amertume,

Il. 18

27h UN CAMP A SUCRE.

beau sucre grainé. Mais en barboutes (A), on en obtient davantage, à la vérité d’une qualité inférieure, que l’on appelle cake sugar. Quand la saison est trop avancée, le jus nese prend plus en grain par la cuisson, mais donne seulement un sirop. J'ai vu de ce sucre d'érable d'un si bon usage, qu’au bout de six mois de fabrication il ressemblait à du candi; je me rappelle très bien le temps où, devenu un objet de commerce assez important dans le Kentucky, il se vendait de six à douze cents la livre, suivant la qualité. Alors (je parle d'il y à 25 ou 30 ans) il était journellement demandé dans les magasins et sur les marchés.

Les érables qu'on a travaillés de cette façon ne durent plus guère, les entailles et les trous pratiqués dans leur tronc finissant par les altérer; car après qu’ils ont ainsi pleuré quelques années, ils tombent malades, poussent, par le bas, des excroissances monstrueuses, dépérissent graduellement et finissent par mourir. Cependant je ne doute pas qu'avec des soins convenables on ne püt obtenir la même quantité de séve, sans maltraiter autant les arbres. Il est grand temps que les propriétaires et les fermiers y fassent attention et songent un peu plus à la conservation de leurs érables.

(1) In lumps, c’est-à-dire en masses non cristallisées.

LE PÊTREL FULMAR.

Le Fulmar, oiseau de moyenne taille, est cependant doué d'une force considérable, et se fait remarquer par son vol puissant et bien soutenu. En automne et en hiver, on le voit sur nos côtes de l'Est, qu’il abandonne au commencement de l'été, pour gagner, au Nord, les retraites où il élève ses petits. Je ne l’ai jamais trouvé plus bas que Long-lsland; mais, en revanche, je l'ai souvent rencontré sur les bancs de Terre-Neuve et sur l'espace qui de là s'étend jusqu’à nos rivages. De septembre à mai il est véritablement très commun, surtout autour des bancs que fréquentent les pêcheurs de morue, et où il fait sa principale nourriture de leurs rebuts.

Un jour d'août, par un temps calme, et pendant ue de mes traversées d’Angieterre à New-York, je me procurai plusieurs de ces oiseaux. Pour les attirer, nous d'avions qu’à jeter n'importe quoi par-dessus le bord; Is venaient se poser autour du bâtiment, et ne sembaient pas le moins du monde effrayés d'un coup de sil. Une fois j'en tuai un sur l’eau et si près de nous, ue je pouvais parfaitement distinguer la couleur de “Yeux. On en voyait un grand nombre qui nageaient Br pelits pelotons de huit à dix; et, de loin, ils parais-

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saient d’un blanc dont la pureté contrastait agréablement avec le bleu foncé de la mer. Ils flottaient légers sur les ondes, où les uns se jouaient avec aisance, tandis que d’autres semblaient profondément endormis. La plupart avaient les plumes des ailes et de la queue en mauvais état, comme déchirées, et plusieurs étaient enduits d’une sorte de graisse qui leur donnait un aspect sale et déplaisant. Ceux que l’on prit, étant blessés, rendirent par les narines et dégorgèrent quantité de matière huileuse; maisils ne cherchaïent pas à mordre, ce qui peut sembler étonnant de la part d'oiseaux armés d’un bec crochu aussi fort. Leur vol est beaucoup moins gracieux que celui des puffins, et c’est toujours en droite ligne, et sans s'élever, qu'ils se dirigent vers la proie.

Je fus très désappointé en ne trouvant pas le Fulmar sur les rochers du Labrador, où j'avais d’autant mieux espéré d’en voir, qu’au printemps, lorsqu'ils remontent vers le Nord, ils ne manquent jamais de passer par longues files en face l'entrée des détroits de Belle-lle. Leur retour des régions arctiques a été observé par le capitaine Sabine, sur la côte du Groënland : «D 23 juin au 31 juillet, dit-il, pendant que nos vaisseau étaient retenus dans les glaces, par le 74° degré de latitude, les Fulmars ne cessèrent de passer, en regagnant le Nord, par troupes qui ne le cédaient en nombre qu’à celles du pigeon voyageur, quand il parcourt le divers États de l'Amérique. » Lors de mon excursil au Labrador, on m’assura qu'ils nichaient sur les il du Veau-Marin, au large de l'entrée de la baie

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Fundy.——L’'œuf, d’une forme ovale régulière, avec une coquille lisse, fragile et d’un blanc pur, est long de 9 pouces 7/8, sur deux pouces seulement de large. Mon très estimable ami M. Selby, dans ses Z/lustrations d'Ornithologie britannique, fait les remarques suivantes au sujet de ce Pétrel : « Saint-Kilda, l’une des Hébrides, aux bords escarpés et semés d’écueils, est, dans les limites du Royaume-Uni, la seule localité que fréquente annuellement le Fulmar ; le reste de nos côtes, soit en Écosse, soit plus au sud, étant rarement visité même par quelques individus de cette espèce qui se sont égarés. À Saint-Kilda, ces oiseaux abondent pendant les mois du printemps et de l'été ; ils nichent dans les cavernes et les crevasses des rochers ; et par les divers usages auxquels on emploie le duvet, les plumes et l'huile que fournissent les jeunes, ils deviennent une grande ressource pour les pauvres habitants. Is ne pondent qu'un œuf blanc, gros et très fragile ; les petits éclosent vers la mi-juin, et se nourrissent de l'huile que leurs parents rejettent et qui est le produit de leurs aliments habituels. A peine ont-ils des plumes, que les insulaires leur font une guerre acharnée, et, pour les atteindre, exposent souvent leur vie en escaladant les horribles précipices au milieu desquels le nid est caché, Comme la plupart des oiseaux de ce groupe, ils ont la faculté de lancer de l'huile avec une grande force par leurs narines tubulaires , et c’est même en cela que consiste leur principal moyen de défense. Aussi faut-il aire bien attention à les prendre ou à les tuer par surprise, avant qu’ils aient rejeté ce liquide si précieux

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aux habitants qui s’en servent pour l'entretien de leurs lampes. Le Fulmar a l'appétit vorace ; toute substance animale lui est bonne; cependant il préfère celles qui sont d’une nature grasse, telles que l'huile de baleine et de veau marin. C’est pour cela qu’ils suivent en troupes la trace des baleiniers ; ils sont si friands de ce mets favori, qu'on les voit souvent s’abattre sur l'immense cétacé, avant qu'il soit mort, et commencer immédiatement à lui déchirer la peau avec leur bec crochu, pour se repaître jusqu’à satiété de sa graisse. »

Le révérend W. Scoresby, dans ses Régions arctiques, rendà peu près le même témoignage des mœurs du Fulmar, d'après les observations qu’il a faites aux mers polaires. « Le Fulmar, dit-il, est le compagnon assidu des pêcheurs de baleines. Il se joint à l'expédition immédiatement après qu’elle a passé les îles Shetland, et suit les vaisseaux à travers les déserts de l'Océan, jusqu'aux plus hautes latitudes. Il est continuellement aux aguets, attendant qu’on lui jette quelque chose par-dessus le bord. La plus mince particule de graisse ne peut lu échapper; à ce point que les mousses, pour le prendre, se servent souvent d’un hamecon qu’ils amorcent avec de la viande grasse ou du lard de baleine, et qui pend au bout d’une longue corde. Au printemps, avant qu'il se soient gorgés de gras de baleine, la chair de ces pétrels est encore mangeable, et même on peut dire qu’elle devient très bonne, après qu’on l’a dépouillé de sa peau, bien nettoyée de toute la substance jat nâtre et huileuse qui forme couche en dessous, et qu'on a eu soin de la laisser convenablement tremper dans

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l'eau. — Ces oiseaux volent avec une aisance et une agilité remarquables; ils peuvent monter contre le vent, en affrontant la violence de l'ouragan, et reposent très tranquillement sur la mer au milieu de son agitation la plus furieuse. Cependant on a remarqué que, pendant les grands coups de vent, ils se tiennent extrêmement bas et ne font, pour ainsi dire, qu'écumer la surface des vagues. Par terre, ils marchent péniblement, d'un air gauche, et les jambes tellement ployées, que les pieds touchent presque le ventre. Sur la glace, ils se reposent le corps à plat, et la poitrine tournée au vent. De même que le canard, ils ramènent parfois leur tête en arrière et se cachent le bec sous l’aile.

» Ils sont extrêmement avides de gras de baleine : parfois, au moment d'en harponner une, vous n’en apercevez encore que quelques-uns; mais dès que le dépècement commence, ils se précipitent de tous côtés et se trouvent souvent réunis par milliers. Ils se pressent dans le sillage du vaisseau que marque une trace de graisse; et comme leur voracité ne connaît pas la crainte, ils approchent à quelques mètres des hommes occupés à mettre le monstre en pièces, et même, si le flot ne leur apporte pas la pâture en quanüté suffisante, ils se hasardent si près de la scène où ls pêcheurs opèrent, qu’on peut les tuer à coups de gafle et quelquefois les prendre avec la main. Autour de la poupe, la mer en est par moments si complétement couverte, qu’on ne peut lancer une pierre du bord, sans en attraper quelqu'un. Lorsqu'on jette ainsi quelque chose au milieu d'eux, les plus rapprochés de

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l'endroit où l’objet tombe prennent l'alarme, et la panique se communiquant de proche en proche, ils partent par milliers. Mais, pour s'élever dans l’air, ils ont besoin d’abord de s’aider de leurs pieds, et l’eau qu'ils frappent tous à la fois, rejaillit et bouillonne avec un bruid sourd, en produisant un effet très singulier. Il n’est pas moins amusant de voir la voracité sans égale avec laquelle ils saisissent les portions de gras qui tombent devant eux, ainsi que la grosseur et la quantité des aliments qu’ils engloutissent pour un seul repas. Pendant tout ce temps, on ne cesse d’entendre une sorte de gloussement étrange; car ils se dépêchent, craignant de n’en pas avoir assez, et regardent d’un œil d'envie et même attaquent avec fureur ceux d’entre eux qui tiennent les plus beaux morceaux. D’habitude il leur arrive de se gorger si complétement, qu’ils ne peuvent plus voler. Dans ce cas, lorsqu'ils ne se sont pas soulagés en rendant gorge, ils tâchent de gagner quelque glacon sur lequel ils restent jusqu’à ce que, la digestion étant en partie faite, ils aient recouvré leur capacité première. Alors, si l’occasion le permet encore, ils reviennent au banquet avec le même appétit. On à beau tuer de leurs camarades et les laisser flotter au milieu d'eux, ils ne paraissent s'inquiéter d’aucun danger pour eux-mêmes.

» Le Fulmar ne plonge jamais que lorsqu'il est excité par la vue d’un morceau de gras sous l’eau. Quand 1 y a quelqu'un auprès de lui, il surveille d’un œil at tentif l’homme et la proie, et fait continuellement aller ses pieds, sans pour cela bouger de place. Plus il vol

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autour de lui de ses compagnons, plus il devient audacieux. Ses plumes sont si épaisses, qu’il est difficile de le tuer d’un coup de fusil; son bec crochu, fort et armé d'une pointe acérée, peut faire de cruelles blessures.

» Lorsque la charogne vient à manquer, les Fulmars suivent la baleine vivante; et parfois, quand ils planent à la surface de l’eau, le pêcheur, d’après leur manière de voler, reconnaît la position du géant des mers qu'il poursuit. Sur la baleine morte, ils restent à peu près sans prise, tant qu’un animal plus puissant qu’eux n’en a pas déchiré la peau. Ils ne sont arrêtés ni par l’épiderme, ni par le réseau muqueux; mais la peau proprement dite esttrop dure pour qu’ils puissent l’entamer. »

Ce singulier animal se trouve, en plus ou moins grand nombre, dans la plupart de nos États du sud, de l'ouest et du centre. C’est le Didelphis virginiana de Pennant, Harlan et autres auteurs qui nous ont donné quelques détails sur ses mœurs; mais aucun d'eux, que je sache, n’a mis en lumière son penchant à la ruse et à la dissimulation ; et comme moi-même j'aieu diverses occasions de l’étudier de près, j'ai pensé

que de nouvelles particularités ajoutées à sa biographie ne seraient pas sans intérêt.

L'Opossum aime à se cacher pendant le jour, mais ne se confine nullement dans des limites déterminées, quand il sort pour marauder la nuit. De même que beaucoup d’autres quadrupèdes dont l'instinct est avant tout carnassier, il se nourrit quelquefois de fruits et d'herbe; et même, quand la faim le presse, il se rabat sur des insectes et des reptiles, et son allure, dans ses courses ordinaires, quand il croit que personne ne l’observe, est un amble véritable; en d’autres termes, et comme chez le jeune poulain, ses deux pieds du même côté se portent à la fois en avant.—Le chien de Terre-Neuve a la même habitude. —Sa constitution est robuste, comme celle des animaux du Nord, en général; il supporte les froids les plus rigoureux sans hiberner, quoique sa fourrure et son poil soient, on peut le dire, comparativement peu fournis, même au cœur de l'hiver; mais, en revanche, il est revêtu d’une peau très épaisse, au-dessous de laquelle s'étend presque toujours une couche de graisse. Ses mouvements sont lents d'habitude, et quand il s’en va l’amble, en se promenant, avec sa queue préhensile et singulière qu'il porte juste au-dessus du sol, et ses oreilles rondes dirigées en avant, il a soin d'appliquer son museau pointu sur chaque objet qu’il rencontre en son chemin, pour reconnaître quelle sorte d'animal a past par là. Il me semble, en ce moment, en voir un sautillant doucement et sans faire de bruit, sur la neige fondante, au bord d’un étang peu fréquenté, et flairant

tout ce qui l'entoure, pour dépister la proie que sa soracité préfère. Mais il vient de tomber sur la trace fraiche d'une perdrix ou d’un lièvre; il relève son museau, aspire l'air subtil et piquant; enfin il a pris son parti : c’est de ce côté qu'il faut aller, et il s’élance du train d’un homme marchant bon pas. Bientôt ils’arrôte, comme ayant fait fausse route et ne sachant plus dans quelle direction avancer. Sans doute que le gibier s’est dérobé par un grand saut, ou bien a rebroussé tout court, avant que l’Opossum ait repris la piste. Il se dresse tout droit, se hausse sur ses jambes de derrière, regarde un instant aux environs, flaire encore à droite et à gauche, et puis repart. Maintenant ne le perdez pas de vue : au pied de cet arbre majestueux, il a fait halte ; il tourne autour du noble tronc, en cherchant parmi les racines couvertes de neige, et trouve au milieu d'elles une ouverture dans laquelle il s’insinue. Quelques minutes s’écoulent ; et le voilà qui reparaît, tirant après lui un écureuil déjà privé de vie; il le tient dans a gueule, commence à monter sur l'arbre et grimpe lentement. Apparemment qu'il n’a pas trouvé la première bifurcation à sa convenance, peut-être s’y croirait-il trop en vue; et il monte toujours, jusqu'à ce quil ait atteint un endroit où les branches, entrelacées avec des vignes sauvages, forment un épais berceau ; kil se fait une place commode, s'arrange à son aise, enroule sa longue queue autour d’une des jeunes pousses, et de ses dents aigues déchire le pauvre écureuil qu’il tient, pendant tout ce temps, avec ses griffes de devant.

Les beaux jours du printemps sont revenus; les arbres poussent de vigoureux bourgeons; mais l'Opos. sum est presque nu et semble épuisé par un long jeûne. Il visite les bords des criques, et prend plaisir à voir les jeunes grenouilles dont il se régale en attendant. Cependant le phytolacca et l’ortie commencent à développer leurs boutons tendres et pleins de jus qui lu seront une précieuse ressource. L'appel matinal du dindon sauvage frappe délicieusement ses oreilles, car il sait, le rusé, qu’il va bientôt entendre la voix de femelle, et qu'il pourra la suivre à son nid, pour sucer ses œufs qu’il aime tant. Et tout en rôdant ainsi à travers les bois, tantôt par terre. tantôt sur les arbres, de branche en branche, il entend aussi le chant d’un coq: et son cœur tressaille d’aise, en se rappelant le bon repas qu’il a fait l'été dernier dans une ferme du voisinage. Doucement, l’œil attentif, il s’avance et parvient à se cacher jusque dans le poulailler !

Honnète fermier, pourquoi aussi, l'an passé, avezvous tué tant de corneilles ? oui, des corneilles ; et pardessus le marché, pas mal de corbeaux ! Vous en ave fait à votre guise; c’est très bien! Mais maintenant courez au village, achetez des munitions, nettoyez votre vieux fusil, apprêtez vos trappes, et recommandez vos chiens paresseux de faire bonne garde, car voit l'Opossum ! Le soleil est à peine couché, mais l'appéti du maraudeur est toujours éveillé. Entendez-vous le er de vos poulets? il en tient un, et des meilleurs, ei l'emporte sans se gêner, le fin compère. Qu'y far maintenant ! Oui, guettez le renard et le hibou, et fl

citez-vous encore une fois, à la pensée d’avoir tué leur ennemi, et votre ami à vous, le pauvre corbeau. Sous cette grosse poule, n'est-ce pas. vous aviez mis il y a huit jours, une douzaine d’œufs; allez les chercher à présent! Elle à eu beau crier et hérisser ses plumes, l'Opossum les lui a ravis l'un après l’autre. Et voyez-la, la malheureuse, courant à travers votre cour, hébétée et presque folle : elle gratte la terre, cherche du grain et ne cesse, tout ce temps, d'appeler ses petits. Mais aussi vous avez tué des corbeaux et des corneilles! Ah! si vous aviez été moins cruel et plus avisé, l’'Opossum n'aurait pas quitté ses bois, et il eût dû se contenter d'un écureuil, d’un levraut, des œufs du dindon sauvage, ou des grappes de raisin qui pendent, avec tant de profusion, de chaque arbre de nos forêts. Inutiles reproches ! vous ne m'écoutez pas.

La femelle de l'Opossum peut être citée comme un modèle de tendresse maternelle. Plongez du regard au fond de cette singulière poche où sont blottis ses jeunes, chacun attaché à sa tétine. L'excellente mère ! non-seulement elle les nourrit avec soin, mais les sauve de leurs ennemis. Elle les emporte avec elle, comme fait le chien de mer, de sa progéniture (1); et d’autres fois, à l'abri sur un tulipier, elle les cache parmi le feuillage. Au bout de deux mois, ils commencent à pouvoir se subvenir à eux-mêmes ; chacun alors a reçu sa leçon particulière qu'il lui faut désormais pratiquer.

(4) On dit que les chiens de mer, et particulièrement le requin, peuvent cacher leurs petits dans leur estomac.

Mais supposez que le fermier ait surpris l'Opossum sur le fait, égorgeant l’une de ses plus belles volailles: exaspéré, furieux , il se rue sur la pauvre bôte, qui, sachant bien qu’elle ne peut résister, se roule en boule et reçoit les coups. Plus l’autre enrage, moins l'animal manifeste l'intention de se venger; et il reste là, sous les pieds du fermier, ne donnant plus signe de vie, l gueule ouverte, la langue pendante, les yeux fermés jusqu’à ce que son bourreau prenne le parti de le laisser en se disant : Bien sûr, il est mort. Non! lecteur, il n'est pas mort; seulement tl faisait le mort, et l'ennemi n’a pas plus tôt tourné les talons, qu’il se remet petit à petit sur ses jambes, et court encore pour regagner les bois.

Une fois, sur un bateau plat très mauvais marcheur, je descendais le Mississipi, n'ayant, comme toujours, d'autre mobile que le désir d'étudier les objets de la nature les plus en rapport avec mestravaux. Le hasard me fit rencontrer deux Opossums que j'apportai vivants dans notre arche. À peine sur le pont, les malheureuses bêtes se virent assaillies par les gens de l'équipage; et aussitôt, suivant leur instinct naturel, elles se laissèrent aller comme mortes sur les planches. On s’avisa d'un expédient, qui fut de les jeter par-dessus le bord. En touchant l’eau, et pendant quelques minutes, ni l'un n l’autre ne fit le moindre mouvement ; mais quand là situation leur parut désespérée et qu’il fallut songer à se tirer de là, ils commencèrent à nager vers notre gouvernail, qui n’était qu’une longue et grossière pièce de bois s'étendant, du milieu du bateau, jusqu’à trente

pieds au delà de la poupe. Tous deux ils montèrent dessus, et on les reprit. Plus tard, nous les rendimes à la liberté de leurs forêts.

En 1829, j'étais dans une partie de la Louisiane où les Opossums ahondent en toute saison; et comme le président et le secrétaire de la Société zoologique de Londres m’avaient prié de leur en envoyer quelquesuns de vivants, j'offris un bon prix pour en avoir, Bientôt on m’en apporta vingt-cinq. D’après ce que je pus en observer, ce sont des animaux très voraces : on les avait enfermés dans une boîte, avec force nour= riture, pour les embarquer sur un steamer à destination de la Nouvelle-Orléans. Deux jours après, je me rendis dans cette ville, afin de m’enquérir d’un moyen pour ls expédier en Europe; mais jugez de ma surprise quand je m’aperçus que les vieux mâles avaient tué les jeunes et leur avaient mangé la tête; de sorte qu’il n’en restait plus que seize en vie. Alors je les fis mettre chacun dans une boîte séparée, et dans la suite j’appris qu'ils étaient parvenus à mes amis les rathbones de Liverpool. Ceux-ci, avec leur obligeance et leur zèle bien connus, les envoyèrent à Londres, où J'eus la satisfaction, à mon retour, de les retrouver pour la plupart dans le Jardin zoologique.

L'Opossum est friand de raisins, dont une espèce porte maintenant son nom. Il recherche avidement ls fruits du plaqueminier et, dans les ‘hivers rigoureux, ne dédaigne pas le lichen. Les volailles de toute sorte, et les quadrupèdes auxquels il peut s'attaquer sans danger, sont aussi fort de son goût.

La chair de l'Opossum ressemble à celle du cochon de lait, et si ce n’était le préjugé qu’en général on a contre elle, peut-être ne serait-elle pas moins hautement prisée. J'ai entendu des personnes, que j'estime très compétentes en cette matière, la proclamer un mets excellent. — Après avoir soigneusement nettoyé le corps, suspendez-le pendant une semaine à l'air, quand il gèle, car on n’en mange pas l'été; placez-le ensuite sur un tas de braise chaude; enfin, quand il est cuit, saupoudrez-le de quelques pincées de poudre à canon, et vous me direz alors s’il ne vaut pas le fameux canard de la Valisnerie. — Si vous veniez visiter nos marchés, vous pourriez l'y voir en compagnie du gibier le plus renommé.

I y a, dans le naturel de cette Bécasse, une sorte de simplicité qui souvent m’a fait de la peine, en voyant d'impitoyables garnements tourmenter à plaisir pauvre mère, tandis qu’elle s'efforce en vain de sauver sa chère couvée de leurs mains cruelles: elle se traine par terre, en voletant, et ne cherche même pas i s'échapper; les ailes à demi ouvertes, la tête inclinée de côté, et faisant entendre un doux murmure, elle va, elle vient et hâte la retraite de sa jeune famille. Tai

qu'elle ne la sait pas en sûreté, elle semble insouciante de ses propres périls, et sans aucun doute se laisserait prendre avec joie, si par ce sacrifice elle pouvait obtenir le salut de ceux qu’elle aime plus que sa vie. Ainsi j'ai vu l’une de ces femelles dévouées se laisser tomber comme morte au milieu de la route, pendant que ses petits (elle en avait cinq) se pressaient sur leurs faibles jambes et tâchaient d'échapper à une troupe d'enfants, qui en avaient déjà pris un et s’amusaient, les vauriens ! à le rouler à coups de pied sur la poussière. La mère aurait peut-être subi le même sort, si, sortant par hasard du fourré, je n'étais intervenu fort à propos pour elle.

La petite Bécasse d’Amérique est alliée à notre bécassine commune (Scolopax W'ilsonit); mais elle en diffère essentiellement par ses habitudes, plus encore que par a forme : elle est moins sauvage et plus gentille. Toutes les deux elles voient la nuit ; toutefois la première est plus nocturne que l’autre. Celle-ci, sans provocation ni motif apparent, émigre souvent de jour ou prend de hautes et lointaines volées, tandis que la Bécasse s'enlève rarement dans la journée, si ce n’est pour se soustraire à ses ennemis, et dans ce cas même ne fuit qu’à une courte distance. Lorsqu'elle s’en va, cherchant de çà et de là, sans but bien arrêté, elle ne s'élève guère au-dessus de la cime des arbres; et quand on la voit, à la brune ou au lever de l'aurore, elle volebaset d'ordinaire au travers des bois. D'ailleurs, c’est toujours la nuit qu’elle accomplit ses grands voyages, ainsi que l'indique suffisamment la seule ampleur de ses yeux

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