OU HIRONDELLE DE MER A GRANDE ENVERGURE
Dans l'après-midi du 9 mai 1832, je me trouvais sur le pont de la Marion; le temps était beau, quoique chaud, et, poussé par une brise favorable, notre vaisseau fendait rapidement les ondes. Le capitaine Robert Day, qui se tenait auprès de moi, jeta un regard vers le sudouest, et commanda qu’on envoyàât quelqu'un dans la hune, pour reconnaître si l’on n'avait pas la terré en vue. À peine l’ordre était donné, qu’un mousse grim-— pait le long des cordages, et bientôt après retentissait le cri: Terre, terre! C'était les basses clefs des tortugas vers lesquelles nous gouvernions. Rien ne fut changé dans la direction de la Dame au vert manteau, qui continua de voguer légère et confiante dans l'expérience éprouvée de son commandant. Déjà commencait à paraître la lanterne du phare étincelant dé mille feux aux rayons du soleil; puis on apercut les mâts et les banderoles de plusieurs naufrageurs à l'ancre dans le port qui est étroit, mais parfaitement sûr.
Nous avancions toujours; notre actif pilote, qui remphissait aussi les fonctions de premier lieutenant, me
montra du doigt une petite île sur laquelle il m’assura que se retiraient, en cette saison, des milliers d'oiseaux qu’il désignait sous le nom d'Hirondelles de mer blanches et noires; etlà-bas, sur cet îlot, ajouta-t-il, abondent d’autres oiseaux qu’on appelle noddies ou fous, à cause de l’habitude qu’ils ont de s’abattre, le soir, sur les vergues des vaisseaux et de sv endormir. Il racontait que l’une et l’autre espèce se tenait par millions, chacune dans son domaine respectif; que les œufs de la première reposaient sur le sable, à l'abri des broussailles, et que leurs nids se touchaient presque, tandis que les nids de la seconde, non moins près lun de l’autre, étaient établis sur les buissons mêmes de l’île qu’ils s'étaient exclusivement assignée. Au reste, dit-il, avant que nous ayons jeté l'ancre, vous en verrezse lever des essaims semblables à ceux des abeilles qu'on a troublées, et leurs cris vous assourdiront. Vous comprenez combien ses paroles durent exciter ma curiosité. Impatient de contempler la scène de mes propres yeux, je demandai qu’on me miît à terre sur l’île. — Mon cher monsieur, me répondit le brave officier, vous serez bientôt fatigué de leur nombre et du bruit qu’ils font, et croyez-moi, vous aurez beaucoup plus de plaisir à prendre des boubies. Cependant, après avoir couru plusieurs bordées, nous parvinmes à nous diriger à travers ce labyrinthe de canaux si dangereux qui conduisent au petit port dont j'ai faitmention, et dans lequel on se mit en devoir de laisser tomber l'ancre. Au seul bruit de la chaîne grinçant sur le cabestan, je vis une masse sombre, pareille à un gros
nuage, monter au-dessus de l’fle aux oiseaux dont nous n'étions éloignés que de quelques cents mètres; et bientôt aprés, la chaloupe nous déposait, mon aide et moi, sur le rivage. En abordant, je crus un moment que les oiseaux allaient m'’enlever de terre, tant ils étaient nombreux autour de moi, si vifs et si précipités étaient les battements de leurs ailes. Leurs cris, en che, n’assourdissaient; cependant, la moitié au plus s'étaient envolés lors dé notre arrivée, et c'était pour la plupart des mâles, ainsi que nous le reconnûmes dans la suite. Nous traversämes la grève en courant, et lorsque nous mes entrés sous le fourré qui s’étendait devant nous, poussant chacun de notre côté. nous n’'eûmes en quelque sorte qu’à allonger le bras pour prendre des oiseaux, les uns, restés sur leurs nids, d’autres cher- | chant à se sauver parmi les broussailles. Ceux de nos matelots qui avaient déjà visité ces lieux, s'étaient munis | de bâtons dont ils se servaient pour les abattre, tandis quils volaient par troupes serrées, tout autour et audessus d'eux. En moins d’une demi-heure, plus de cent gisaient en tas à nos pieds, et plusieurs paniers étaient remplis d'œufs jusqu'au bord; nous revinmes alors au \aisseau et ne voulûmes pas les troubler davantage pour cesoir-là. Mon aide en dépouilla une cinquantaine, assisté du domestique de notre commandant. Les matelots m’affirmèrent que la chair de ce Sterne était excellente; mais, sur ce point, je n’ai pas grand’chose à dire à d'appui de leur assertion. Pour les œufs. à la bonne heure! De quelque manière qu’on les fasse cuire, Cest vraiment un mets délicieux, et pendant notre il, 11
séjour aux Tortugas, nous eûmes soin de ne nous ef laisser jamais manquer.
Le lendemain matin, M. Ward m’avertitqu'un grand nombre de Sternes, après avoir quitté leur île à deux heures et s’ôtre envolés vers la mer, étaient revenus un peu avant le jour, sur les quatre heures; moi-même, plus tard, je pus vérifier le fait et reconnaître, qu'à moins qu’il ne se fût élevé un vent frais, c'était là, chez eux, une habitude régulière. Ils ont donc la faculté de voir la nuit comme le jour, puisqu'ils sortent indifféremment à l’un ou l’autre moment, pour chercher sur mer leur nourriture et celle de leurs petits. IL'en est tout autrement du Sterne stupide (sterna stolida) (1) qui, lorsqu'il se trouve surpris en mer par l'obscurité, ne ft-ce qu'à quelques milles de terre, se pose sur l'eau et même sur les vergues des navires où, si on le laisse tranquille, il dort jusqu'au jour. C’est précistment cette circonstance qui lui a valu le nom de fou où stupide, auquel en réalité. il a beaucoup plus de droit que l'espèce dont je traite ; car je dois dire que jamais je n’ai vu aucun individu lui appartenant venir ainsi se poser sur un Vaisseau, bien que je sois resté à bord, dans le golfe du Mexique. cinquante jours entiers, € cela, à une époque où ces oiseaux abondaient, et où les matelots m'en prenaient autant que je pouvais el désirer.
Cette dernière espèce aussi s’abat rarement sur l’eau, et même elle n’y semble pas à l'aise, à cause de &
(4) Sterne noddi , ou mouette folle.
longue queue ; tandis que l’autre, le Sterne fou qui, par la forme de sa queue et plusieurs de ses habitudes, montre une certaine affinité avec les pétrels, non-seulement se pose très souvent sur la mer, mais encore se laisse aller au gré des vagues, sur les tas flottants des grandes herbes, et saisit, en nageant, le fretin et les petits crabes qui se cachent parmi les tiges ou sous les feuilles.
L'étude que j'ai faite des mœurs de l'oiseau qui nous occupe m'a conduit à penser qu’il diffère matériellement de tout autre espèce du même genre, du moins, parmi celles qu’on rencontre sur nos côtes. Ainsi le Sterne fuligineux ne plonge jamais la tête en bas et perpendiculairement, comme font les petites espèces, telles que le Sterna arctica. le Sterna minuta, le Sterna dougallii ou le Sterna nigra; mais il passe au-dessus de sa proie, en décrivant une courhe et l'enlève. Je ne puis mieux comparer ses mouvements qu'à ceux du faucon de nuit, lorsqu'il plonge au-dessus de sa femelle. J'ai souvent vu de ces Sternes planant dans le sillage d'un marsouin, tandis que ce dernier poursuit sa proie; et à l'instant où faisant jaillir les ondes, le cétacé amêne à la surface le fretin épouvanté, l'oiseau s’élance dans l’eau bouillonnante et emporte, en passant, un ou | deux petits poissons.
Le vol, dans cette espèce, n’est pas non plus flottant etindécis, comme celui des autres que je viens de citer; ilest plutôt ferme et assuré, sauf toutefois lorsque l'oiseau s'occupe à chercher sa nourriture. De même que diverses petites mouettes, je le voyais effleurer les “agues pour y ramasser des morceaux de lard ou d’au-
16h LE STERNE FULIGINEUX.
tres substances grasses que nous prenions plaisir à lui jeter par-dessus le bord.
Je dois noter ici une autre particularité de mœurs relative aux deux espèces dont je parle plus spécialement : c’est que le St. stolida ou noddi, se construit toujours un nid sur des branches ou des buissons, où il se pose avec autant de facilité que la grive ou la corneille; tandis qu'au contraire, le Sterne fuligineux ne fait jamais de nid d’aucune sorte, mais pond simplement dans un petit enfoncement qu’il a creusé dans le sable, sous un arbre. — Revenons maintenant à l'île aux oiseaux.
De bonne heure, le lendemain, j'étais à terre pour y compléter mes observations. Je ne faisais nulle attention aux cris lamentables des Sternes, moins perçants toutefois, à présent que je ne songeais plus à les tourmenter. Je m'assis sur le sable entièrement composé de débris de coquillages, et y restai sans faire un mouvement pendant plusieurs heures. Les oiseaux rassurés, venaient se poser à quelques mêtres de moi, de sorte que je pouvais parfaitement voir combien il en coûtait de peines et d’effortsaux jeunes femelles pour parvenir à pondre. Leur bec ouvert, les palpitations de leurs flancs indiquaient l’excès de leurs souffrances ; mais aussitôt que l'œuf était expulsé, elles partaient en marchant lentement et d’une manière gauche, jusqu’à ce qu’elles eussent trouvé une place libre d’où il leur fût possible de s’envoler, sans se heurter aux broussailles qui les entouraient. À tous moments, des femelles ayant complété le nombre de leurs œufs, s’abattaient devant moi, €
commençaient tranquillement la tâche laborieuse de l'incubation. De temps en temps aussi, un mâle venait se poser non loin de là, et dégorgeait un petit poisson à portée de la femelle; ensuite, après qu’ils s'étaient fait réciproquement plusieurs inclinations de tête qui me paraissaient très singulières et par lesquelles ils désiraient, jen’en doute pas, se témoigner l’un à l’autre leur tendre affection, le mâle se renvolait. Je voyais d’autres individus qui n’avaient point encore commencé la ponte, gratter le sable avec leurs pieds, à la façon des volailles ordinaires lorsqu'elles cherchent la nourriture. Durant le cours de cette opération, ils se foulaient souvent dans l'étroite cavité, comme pour en essayer la forme à leur corps, et reconnaitre ce qui pouvait y manquer pour qu'ils y fussent bien à l’aise. Je n’ai pas vu l'ombre d'une mésintelligence ou d’une querelle entre ces intéressantes créatures qui toutes paraissaient les heureux membres d’une seule famille; et, comme pour mettre le comble à mes souhaits, certains d’entre eux arrivaient en se faisant la cour, jusque sous mes yeux. Fréquemment les mâles se tenaient la tête haute et la ramenaient en arrière, comme c’est l’habitude pour diverses espèces de mauves; leur gorge se gonflait, ils tournaient autour des femelles, et finissaient par faire entendre un son doux, pour exprimer leur joie pendant qu'ils se livraient à de mutuelles caresses. Alors, pour quelques instants, le mâle recommençait ses évolutions auprèsde sa femelle, touslesdeux, tournaient l’un autour de l’autre; puis, ils prenaient l'essor, et bientôt je les perdais de vue. C’est là, je puis le dire encore, une de
ces nombreuses scènes qu'il m'a été donné de contempler et qui, toutes, ont imprimé dans mon âme le sentiment profond de la puissance divine, toujours agissante et partout la même!
Cette espèce n'a jamais que trois œufs au plus, et dans aucun des nids qui, par milliers, couvraient l'ile aux oiseaux, il ne n'est arrivé d'en trouver davantage, J'avais envie de m'assurer si le mâle et la femelle couvent alternativement; mais je ne pus y parvenir, les oiseaux ne s’éloignant d'habitude de leur nid que pour une demi-heure ou trois quarts d'heure. La différence trés légère de taille et de couleur qu'il ÿ a entre les sexes fut une autre cause qui m'empêcha d'éclairer mes doutes à cet égard.
C'était chose curieuse d'observer leurs mouvements et la manière dont ils se comportaient, chaque fois qu'une grosse troupe de leurs semblables abordait sur l’île. Tous ceux que ne retenaient pas les soins de l'incubation, s'enlevaient en poussant de grands cris; ceux qui étaient restés par terre les rejoignaient aussi vite que possible; et tous ensemble, formant une masse compacte et sur un front d'une immense étendue, ils semblaient vouloir fondre sur nous, passaient au-dessus de nos têtes, et bientôt tournaient brusquement pour renouveler leur simulacre d'attaque. Quand nos matelots se mettaient à crier de toutes leurs forces, la phalange entière faisait un moment silence, comme pour écouter ; mais l'instant d’après, ainsi qu’une vague profonde se brisant contre un rocher, ils se précipitaient en avant, avec un bruit épouvantable.
Quand on a blessé un de ces oiseaux et qu’on veut le prendre, il mord assez brutalement et pousse un cri plaintif, difiérent de son cri ordinaire, et qui, retentissant et aigu, imite à peu près les syllabes oa-ee, 00-ee. Leurs nids, toujours creusés près des racines, ou sous les branches des buissons, ne sont dans beaucoup d'endroits qu'à quelques pouces les uns des autres. Sous le rapport dela grosseur et de la coloration, il y a entre leurs œufs moins de différence qu’on n'en remarque communément entre ceux des oiseaux d’eau. Ils mesurent en général 2 pouces 1/8, sur À pouce 1/2; leur coquille est lisse, avec un fond'jaunâtre pâle, marqué çà et là de diverses teintes d'une légère couleur terre d'ombre, et de taches d’un pourpre clair qu’on croirait Ôtre en dedans de la coquille. Le lieutenant Lacoste n'apprit que, peu de temps après qu’ils sont éclos, les petits s’en vont pèle-mêle à travers l’île, pour chercher leurs parents et recevoir d’eux la nourrilure ; que ces oiseaux ne viennent se rassembler ici que dans l'intention d'y nicher, qu'ils y arrivent d’habitude en mai, et y demeurent jusqu'au commence-
, ment d'août, époque à laquelle ils se retirent vers le
sud, pour passer les mois d'hiver. Cependant, je ne
| Suis pas parvenu à me procurer une description assez
satisfaisante des divers états de leur plumage suivant l'âge. pour me permettre de l'indiquer ici. Tout ce que
je sais, c’est qu'avant leur départ, les jeunes sont, en
dessus, d’un brun grisâtre, d’un blanc sale, en dessous, et qu'ils ont la queue très courte.
Sur cette même île, nous trouvâmes une bande de
chercheurs d'œufs qui étaient espagnols et venaient de la Havane. Ils avaient déjà une cargaison d'environ huit tonnes remplies des œufs de ce Sterne et de ceux du noddi. Je leur demandai quel pouvait en être le nombre; mais ils me répondirent qu'ils ne les comptaient jamais, même en les vendant, et qu’ils les donnaient à raison de 75 cents par gallon. En un seul marché, ils se faisaient quelquefois deux cents dollars, et il ne leur fallait qu’une semaine pour aller, et revenir compléter un nouveau chargement. D’autres chercheurs, qui viennent de la Clef de l’ouest, vendent leurs œufs douze cents et demi la douzaine; mais, en quelque lieu qu'on les transporte, il ne faut pas tarder à s'en défaire et à les manger, car ils se gâtent en quelques semaines.
Je trouve consignée, dans mon journal, la note suivante : Il semble qu’à une certaine époque, qui ne doit pas être fort reculée, le noddi ait formé le dessein de s'approprier le domaine de ses voisins. Du moins, en explorant cette Île, ai-je vu des milliers de nids que cet oiseau avait bâtis sur des buissons, bien qu’actuellement il ne s'y rencontre plus aucun mdividu de cette même espèce. Il est donc probable que si une entreprise de cette nature fût tentée par les noddis, ils se virent défaits et contraints de se confiner dans les autres îles environnantes, où effectivement ils nichent à part, bien qu'éloignés de leurs rivaux seulement de quelques milles. Au reste, de telles prétentions et de tels conflits ne sont pas rares entre diverses espèces d'oiseaux; d'autres personnes ont souvent remarqué le fait, et moi
même, j'en ai été plusieurs fois témoin, notamment parmi les hérons. En pareil cas, à tort ou à raison, le parti le plus fort ne manque jamais d’expulser le plus faible et de prendre possession du terrain disputé.
Pendant ma résidence à Henderson, je fis la connaissance d’un gentleman qui revenait de visiter les contrées voisines des sources de la rivière Arkansas. Là, 1l avait acheté un Cheval sauvage, tout récemment capturé, et qui descendait de ces chevaux primitivement amenés d'Espagne, qu'ensuite on avait mis en liberté dans les vastes prairies du Mexique. L'animal n'était pas beau, tant s’en fallait; il avait une grosse te, avec une proéminence considérable au milieu du front; sa crinière, épaisse et en désordre, lui pendait du cou sur la poitrine, et sa queue, trop peu fournie pour qu'on pût la dire ondoyante, balayait presque la lerre; mais, en revanche, il avait un large poitrail, des jambes fines et nerveuses, et ses yeux, aussi bien que ses naseaux, annonçaient du feu, de la vigueur et
beaucoup de fond. Il n'avait jamais été ferré, et, bien que surmené dans un long voyage qu’il venait de faire, ses noirs sabots n'étaient nullement endommagés. Sa couleur tirait sur le bai; les jambes, d’une teinte plus foncée, se rembrunissaient peu à peu, jusqu'à devenir par en bas presque noires. Je m'informai du prix qu'il pouvait valoir chez les Indiens osages, et le propriétaire actuel me répondit qu'attendu que l'animal n’était âgé que de quatre ans, il lui avait fallu donner pour l'avoir, avec le bois de la selle et le harnais en peau de buffle, divers articles équivalant à environ trente-cinq dollars. 11 ajouta qu'il n’en avait jamais monté de meilleur; et ne doutait pas que, bien nourri, il ne fit faire pendant un mois, à son homme, de 35 à 40 milles par jour ; du moins, c'était de ce train que lui-même il avait voyagé, sans lui iaisser prendre d'autre nourriture que l'herbe des prairies et les roseaux des basses terres. Seulement, après avoir traversé le Mississipi à Natchez, il lui avait donné du blé. Maintenant, dit-il, que j'ai fini mon voyage, je n'en ai plus besoin et Je voudrais le ver:dre. Je pense qu'il vous conviendrait pour un bon cheval de chasse; il porte très doux, ne se fatigue pas et est ardent comme je n'en ai guère vu. Je cherchais précisément un cheval ayant les qualités qu’il me vantait dans le sien, et je lui demandai si je pourrais l'essayer. — L’essayer, monsieur, mais très bien ! et si vous voulez le nourrir et le soigner, libre à vous de le garder un mois. En conséquence, je fis mettre le cheval à l'écurie et me chargeai de sa nourriture.
Deux heures après, je prenais mon fusil, enfourchais le coursier de la prairie et partais pour les bois. Jene fus pas longtemps sans m’apercevoir qu'il était très sensible à l’éperon; j’observai de plus qu'en effet 1l marchait parfaitement sans se fatiguer et sans incommoder son cavalier, Je voulus de suite n'assurer de ce que je pourrais en attendre dans une chasse au daim où à l'ours, en le faisant sauter par-dessus une souche de plusieurs pieds de diamètre. Je lui rendis les rênes, pressai ses flancs de mes jambes, sans employer l’éperon; et intelligent animal semblant comprendre qu’il 'agissait pour lui de faire ses preuves, bondit et franchit la souche aussi légèrement qu’un Élan. Je tournu bride, le fis sauter plusieurs fois de suite, et toujours Jobtins même résultat, Bien convaincu maintenant qu'avec lui je n'aurais à craindre aucun obstacle de ce senre à travers les bois, je résolus d’éprouver sa force, et pour cela me dirigeait vers un marais, que je savais bourbeux et très difficile. Il entra dedans en flairant l'eau, comme pour juger de sa profondeur, ce qui indiquait une prudence et une sagacité qui me plurent.
| Ensuite, je le conduisis en différents sens tout au tra-
vers, et le trouvai prompt, sûr et décidé. Sait-1l nager?
me demandai-je; car il y à d'excellents chevaux qui
le savent pas nager du tout, mais qui se couchent sur le côté, comme pour se laisser flotter au courant, de
sorte qu'il faut que le cavalier lui-même se mette à la | lage en les tirant vers la rive, si mieux il n’aime les
dbandonner, L'Ohio n’était pas loin ; je le poussai au
| leau milieu de la rivière, et il commença à prendre
obliquement le fil de l’eau, la tête bien élevée au-dessus de sa surface, les naseaux dilatés, et sans faire entendre rien qui rappelât ce bruit de reniflement habituel à beaucoup de chevaux, dans de semblables occasions. Je le menai et le ramenai, tantôt en aval du courant, tantôt directement à l'opposé; enfin, le trouvant tout à fait à mon gré, je regagnai le bord où il s’arrêta de lui-même, et se détira les membres en se secouant, de façon à me faire presque perdre la selle. Après quoi, je le mis au galop, et tout en courant pour revenir à a maison, je tuai un gros dindon sauvage dont il s’approcha, comme s’il eût été dressé pour cette chasse, et qu’il me permit de ramasser sans descendre.
A peine rentré chez le docteur Rankin, où je demeurais, j'envoyai un mot au propriétaire du cheval, pour lui dire que je serais bien aise de le voir. Quand il fut venu, je lui demandai son prix. — Cinquante dollars au plus bas. — Je comptai la somme, pris un recu et devins ainsi maître de l’animal. Le docteur, juge des plus compétents en cette matière, me dit en souriant: Monsieur Audubon, quand vous en serez fatigué, je me charge de vous rembourser votre argent: car, comptez-y, c’est un cheval de première qualité. Lui-même il le fit ferrer ; et pendant plusieurs semaines ma femme s’en servit, et s’en trouva parfaitement bien.
Des affaires m’appelant à Philadelphie, Barro (il avait été ainsi nommé, d’après son premier propriétaire), fut mis au repos et convenablement préparé dix jours à l'avance. Le moment de mon départ étant arrivé, je
montai dessus, en lui faisant faire à peu près quatre milles à l’heure. Je veux vous tracer mon itinéraire, afin que, si cela vous convient, vous puissiez me suivre sur quelque carte du pays, comme celle de Tanner, par exemple : de Henderson, par Russellville, Nashville, Knoxville, Abington en Virgmie, The natural Bridge, Harrisonburg, Winchester, Harper’sferry, Frederick et Lancaster, jusqu’à Philadelphie. Après tre demeuré plusieurs jours dans cette dernière ville, je m'en revins par Pittsburg, Wheeling, Janesville, Chillicothe, Lexington, Louisville, et de là, à Henderson. Mais la nature de mes affaires n'’obligea souvent à m'écarter de la grande route, et j'estime que je pus faire en tout comme deux mille milles (1). Je n’en avais jamais parcouru moins de quarante par jour; et le docteur avoua que mon cheval était en aussi bon état à l’arrivée qu'au départ. Un tel voyage, et sur le même cheval, peut sembler à un Européen quelque chose d’extraordinaire; mais, dans ce temps-là, chaque marchand avait, pour ainsi dire tous les jours, à en entreprendre de pareils; et quelques-uns partaient des lointaines contrées de l'ouest, même de Saint-Louis, sur le Missouri. A la
vérité, il leur arrivait fréquemment de vendre leurs
chevaux en s’en revenant, soit à Baltimore ou Philadelphie, soit à Pittsburg, où ils prenaient le bâteau.
| Ma femme aussi a fait sur un seul cheval et en marchant du même train, le voyage de Henderson à
(1) Huit cent deux lieues de France, ou 3,208,000 mètres. ;
47h UN CHEVAL SAUVAGE.
Philadelphie. A cette époque, le pays était encore comparativement nouveau; il y avait peu de voitures: et, au fait, les chemins n'étaient guère praticables pour aller à cheval de Louisville à Philadelphie; tandis qu'aujourd'hui, on parcourt cette distance en six ou sept Jours, et même moins; cela dépend de la hauteur des eaux dans l'Ohio.
Vous aimerez peut-être à savoir de quelle manière je traitais mon cheval pendant la route : chaque matin debout avant le jour, je commencçais par le nettoyer, lui pressais la croupe avec la main pour m’assurer qu'il ne s’écorchait point .et Jetais par-dessus une couverture pliée en double. Le surfaix, au-dessous duquel étaient placées les poches, assujettissait la couverture sur le siége ; et, en arrière, était attaché un grand manteau roulé et bien serré. I y avait un mors à la bride; un poitrail bouclé de chaque côté, servait à maintenir là selle dans les montées; mais mon cheval n'avait pa besoin de croupière, ayant les épaules hautes et bien formées. En partant, il prenait le trot, à raison, comme je l'ai dit, de quatre milles à l'heure, et continuait ainsi. Je faisais d'ordinaire de quinze à vingt milles avant déjeuner; mais après la première heure, je le laissais boire à sa soif. La halte, pour déjeuner, était généralement de deux neures. Je l’arrangeais bien comme il faut, et lui donnais autant de feuilles de blé qu'il en pouvait manger. Cela fait, je me remettais en route jusqu’à une demi-heure après soleil couché. Alors, Je le avais, lui versais un seau d’eau froide sur la croupe, le bouchonnais partout, lui regardais les pieds et les
nettoyais. Je remplissais son râtelier de feuilles de blé, son auge de grain; je mettais dedans, quand je pouvais m'en procurer, une citrouille d’une bonne grosseur, où quelques œufs de poule; enfin, si l'occasion s'en présentait, Je lui donnais un demi-boisseau d’avoine de préférence au blé, qui quelquefois échauffe les chevaux. Au matin, son auge et son râtelier, presque vides, m'indiquaient suffisamment l'état de sa santé.
le le montas depuis quelques jours seulement , et déjà il m'était st attaché qu'en arrivant au bord d un ruisseau limpide, où j'avais envie de me baigner, je pus le mettre en liberté pour paître, et qu'il ne but qu’à mon commandement. Il était extrêmement sûr du pied et toujours si bien en train que, de temps à autre, lorsqu'un dindon venait à se lever devant moi du lieu où il faisait la poudrette, je n'avais qu'à incliner le corps en avant, pour le faire partir au galop, qu’il continuait jusqu’à ce que l'oiseau, quittant la route, fût rentré dans les bois. Alors il reprenait son trot ordinaire.
| En m'en revenant, Je rencontrai, au passage de la vivière Juniata (4), un gentleman de la Nouvelle- Orléans, du nom de Vincent Nolte. Il se prélassait sur un superbe cheval qui lui avait coûté trois cents dollars ; et un domestique, également à cheval, en menait en lasse un autre de rechange. Je ne le connaissais pas du tout alors; néanmoins je l’abordai, en lui vantant la
(4) État de Pensylvanie.
beauté de sa monture, politesse à laquelle il répondit assez malhonnètement, en me disant qu’il m'en aurait souhaité une pareille. Il m’apprit qu’il se rendait à Bedford, dans l'intention d’y passer la nuit. Je lui demandai à quelle heure il comptait y être; assez tôt, dit-il, pour faire apprêter quelques truites pour le souper, à condition que vous viendrez en manger votre part, dès que vous serez arrivé. Je crois, en vérité, que Barro comprit notre conversation, car immédiatement il redressa les oreilles et allongea le pas; aussitôt, M. Nolte, faisant caracoler son cheval, le mit au grand trot; mais tout cela fut peine perdue, car j'arrivai à l'hôtel un bon quart d'heure avant lui, commandai les truites, fis mettre mon cheval à l'écurie, et eus encore du temps de reste pour attendre mon camarade sur la porte, où je me tins prêt à lui souhaiter la bienvenue. À dater de ce jour, M. Vincent Nolte est devenu mon ami; nous fimes route ensemble jusqu’à Shippingport, où demeurait un autre de mes amis, Nicholas Berthoud: et en me quittant, il me répéta ce qu'il m'avait déjà dit plusieurs fois, que jamais il n'avait vu un animal d’aussi bon service que Barro.
Si je me rappelle bien, je crois avoir communiqué quelques-uns de ces détails à mon savant ami Skinner, de Baltimore, qui a dû les insérer dans son Sporting magazine. Lui et moi, nous étions d'avis que l’introduttion dans notre paysde cette espèce de chevaux des prairies de l'Ouest, devrait servir généralement à améliorer nos races; et, si j'en juge d’après ceux que j'ai vus, je suis porté à croire que certains d'entre eux pourraient
UN CHEVAL. SAUVAGE. 177 devenir propres à la course. Quelques jours après mon retour à Henderson, je me séparai de Barro, non sans regret, pour la somme de cent vingt dollars.
OU BIHOREAU.
Le Héron de nuit ne quitte pas les États du midi; on l'y trouve en abondance dans les contrées marécageuses, aux environs des côtes, depuis l'embouchure dela rivière Sabine jusqu'aux frontières est de la Caroline du Sud. Sur toute cette vaste étendue de pays, on peut s’en procurer, quelle que soit la saison. Les adultes
tiennent moins au sud que les jeunes; et même des
troupes de ces derniers demeurent tout l'hiver dans la Caroline méridionale, où ces Hérons sont plus communs à cette époque que la plupart des autres espèces de la
mème famille. Dans cet État, on les appelle poulets
indiens; dans la Basse-Louisiane, les créoles leur donlent le nom de gros-becs ; les habitants de la Floride
rientale celui de poules indiennes ; quant à la désigna-
lon plus singulière de qua bird par laquelle il semble
jun ait voulu imiter le cri de cet oiseau, elle est géné-
ralement usitée dans les États de l'est.
Il. 49
Dans le cours de mes excursions à travers la Floride-Orientale, j'ai rencontré souvent de ces grands espaces où se réunissent les Hérons de nuit; entr autres lieux de ce genre, j'en ai vu un particulièrement remarquable par le nombre immense de ces oiseaux qui s’y étaient rassemblés. C'est comme six milles au-dessous de la plantation de mon ami John Bullow, sur un bayou qui débouche dans la rivière Halifax. Là, j'en trouvai par centaines, et qui paraissaient déjà s'être accouplés, bien qu'on ne fût qu'au mois de Janvier. Beaucoup de leurs nids des années précédentes étaient encore debout ; et tous, ils semblaient vivre en paix et parfaitement heureux. Mon ami John Bachman connaît, sur la rivière Ashley, à quatre milles de Charleston, un bouquet de chènes-saules parmi les branches desquels chaque hiver, et pendant les quinze dernières années, 1l a constamment vu se retirer une troupe de cinquante à soixante Bihoreaux. Ce sont tous des jeunes, et il n’en a observé aucun qui eût le plumage des adultes ; ce qui paraît d'autant plus remarquable. qu’en hiver, comme je l’a dit, les Jeunes s’avancent ordinairement plus au sud que les vieux. C’est alors que les chasseurs des environs de Charleston ont l'habitude de se poster au bord des étangs salés pour les atterdre à la brune, et souvent ils en abattent plusieurs du même coup; mais on n’a pas d’exemple qu'un seul vieux ait été ainsi tué, dans cette saison.
Le Héron de nuit pénètre rarement bien loin dans l'intérieur du pays; il se confine plutôt le long de k côte, sur les terrains bas et marécageux. Au delà de
LE HÉRON DE NUIT. 179 l'embouchure de Arkansas, on en trouvera par hasard quelques-uns qui se sont laissé entraîner en côtoyant le urand fleuve; mais je n’en ai pas vu, ni n'ai entendu dire qu'il y en eût dans le Kentucky, doutant fort qu'il en paraisse jamais dans les parties supérieures du Tennessee. Leurs excursions dans les terres ne doivent pas s'étendre à plus de cent milles de la limite des marées; d'autre part, ils aiment à se retirer sur les iles qui bordent la côte, et même à y nicher.
A l'approche du printemps, la plupart de ceux qui ont hiverné dans le sud se disposent à retourner vers l'est, bien que probablement un certain nombre aussi séjourne, toute l’année, sur les basses terres de la Louisane et dans les Florides, Là, du moins, j'en ai trouvé ayant des œufs en avril et mai, et comme j'en voyais igalement une foule de jeunes qui commençaient à peine à prendre des plumes, j'en conclus que ces œufs étaient d’une seconde couvée, Dès le milieu de mars, le nombre des Hérons de nuit augmente journellement aux Carolines, et un mois plus tard, quelques-uus font : leur apparition dans les districts du centre, où beaucoup restent pour couver. Ils ne sont déja plus aussi | abondants dans l'État de New-York, et nichent rarenent dans le Massachusetts; très peu s’avancent jusque
dans le Maine, et plus loin à l'est, on les regarde comme une véritable curiosité. A la Nouvelle-Écosse, à Terre- | Neuve et au Labrador, cette espèce est tout à fait Inconnue,
Quelques auteurs Européens prétendent que ce Héron est rare aux États-Unis, et que c'est un hasard
d'en rencontrer, même dans les régions du sud ! Je voudrais que ces personnages-là eussent été avec moi et mon ami Bachman, ou simplement avec quelques uns des nombreux habitants des districts du sud, qui font le voyage de la Louisiane à la Caroline du Nord : qu'il eût dû leur paraître étrange, à ces savants qui n'aflirment la plupart du temps que par ouï-dire, de voir tout un bateau chargé de Hérons de nuit, tués sur les lieux mêmes, dans l’espace de quelques heures, et au cœur de l'hiver !
Ces oiseaux, sauf pendant la saison des œufs, sont défiants et très farouches, surtout les adultes : s'en approcher après qu'ils vous ont aperçu, n’est pas chose facile; ils semblent connaître la distance à laquelle votre fusii peut les attemdre. guettent tous vos mouvements, et, quand il en est temps, s enlèvent de leur perchoir, Au moindre bruit, ils partent tous ensemble, en battant vivement des ailes, comme fait le pigeon conrmun; et l'on dirait que, dans leur fuite rapide, ils se moquent de votre désappomtement. Au contraire, on peut les tuer sans peine, en les épiant aux lieux où ik viennent se reposer pendant le jour. Ils + arrivent ordi. nairement seul à seul ou par petites troupes; et, de votre cachette sous les arbres, rien de plus aisé que de les viser à bonne distance, au moment où ils se posent au-dessus de votre tête. J'ai connu des chasseurs qui. de cette manière en tuaient. à deux, de quarante cinquante, en une couple d'heures. On peut également en tuer, à chaque instant du jour, en les surprenant i l'écart, pendant qu'ils sont occupés à manger, et ces
LE HÉRON DE NUIT, 11 une chasse qui m'a fréquemment réusst dans diverses parties des États-Unis, même dans les États du centre. Cependant, ils se laissent rarement jomdre quand ils sont à terre, car ils ont l'ouïe plus fine encore que le Butor américain : celui-ci, lorsqu'il entend du bruit, se lapit parmi les herbes; tandis que le Héron de nuit senvole immédiatement,
Ce dernier niche en communauté, autour des étangs dont l'eau est stagnante, près des plantations de riz, dans intérieur des marais reculés, où dans la mer, sur quelques îles couvertes d'arbres verts. Les Héronnières sont établies, tantôt parmi les basses branches des buissons, tantôt sur des arbres d’une hauteur moyenne, ou, au contraire, très élevés. selon que les uns ou les autres leur paraissent plus eonvenables et plus sûrs. Dans les Florides, 1ls recherchent les mangliers qui penchent au-dessus des eaux salées: dans la Louisiane, ls préfèrent les cyprès, et dans les districts du milieu, ks cédres leur semblent mieux appropriés à leurs lesoins. Dans quelques-unes de leurs colonies, non loin de Charleston, que je visitai en compagnie de Bachman, tous trouvämes les nids placés bas sur des buissons, serrés les uns contre les autres, Ceux-ci, à un mètre ulement de terre, plusieurs à sept où huit pieds, un grand nombre à plat sur les branches, d’autres enfin ans les bifurcations. On en apercevait plus €: cent à h fois, tous bâtis sur la lisière des buissons et faisant hce à la mer. Ceux que je vis dans les Florides étaient ivariablement placés sur le côté sud-ouest des îles de Mugliers, mais plus écartés l’un de l’autre, quelques-
uns n'étant qu’à un pied au-dessus de la marque des hautes eaux, tandis qu'il y en avait jusqu’au sommet des arbres, lesquels toutefois ne dépassaient guère vingt pieds. Dans la Louisiane, j'en remarquai tout au haut d'immenses cyprès qui n'avaient pas moins de cent pieds; et à côté étaient des nids de l’Ardea herodias, de l’Ardea alba, et de quelques Anhingas. Mon am Thomas Nuttall m'a dit que sur une île très retirée et marécageuse, dans l'étang qu’on appelle Freshpond. près de Boston, il existe une de ces anciennes héronnières; de méchants garnements ont beau dérober à plaisir les œufs des pauvres oiseaux, ceux-ci ne & rebutent point, mais se remettent de suite à pondre «t réussissent ordinairement à élever une seconde couvée.
Le nid du Bihoreau est large, aplati, composé de petits bâtons croisés en divers sens et sur une épaisseur de trois à quatre pouces. Parfois, il est arrangé avec si peu de soin, que les petits font la culbute en bas. avant de pouvoir voler. Souvent, les oiseaux se bornent à réparer ces nids, chaque année; et quand ils ont une fois trouvé quelque position qui leur plaît, ils y reviennent périodiquement, jusqu'à ce qu’une catastrophe les contraigne à l’abandonner. Ils ont, au plus, quatre œufs dont le grand diamètre est de 2 pouces 1/6, sur 1 pouce 1/2 de large. La coquille est mince et d’un beau vert de mer. Trois semaines environ après être éclos. la plupart des jeunes quittent le nid, grimpent le long des branches auxquelles ils s’accrochent, et parviennent à se hisser jusqu'au sommet des arbres et des buissons où ils aitendent que les parents leur apportent la nour-
LE HÉRON DE NUIT. 185 riture. Si vous vous en approchez dans ces moments-là, votre présence Jette le trouble parmi les petits et les grands : le eroassement que les uns et les autres ont jusqu'ici continuellement fait entendre, cesse tout à coup; les vieux s'envoient et viennent planer autour de vous, où se posent sur les arbres voisins, pendant que les petits s'échappent en rampant dans toutes les directions et tâchent de se sauver. Leur terreur est telle, qu'on en voit qui se précipitent à l’eau où ils nagent res vite ; bientôt ils ont atteint la rive et courent se cacher partout où ils peuvent. Retirez-vous à l'écart, pour une demi-heure, et vous serez sûr de les entendre sentre-appeler de nouveau. Leurs eris alors s’élevant graduellement redeviennent bientôt aussi bruyants que jamais. La puanteur des excréments qui recouvrent les nids abandonnés, les branches et les feuilles des arbres et des broussailles aussi bien que le sol ; l'odeur fétide qu'exhalent les œufs cassés et les cadavres des jeunes qui ont péri, Jointes à celle du poisson et autres mahères, font, d'une visite à ces héronnières, une vériable corvée. Corbeaux, vautours et faucons tourmentent ces oiseaux pendant le jour, tandis que les ratons et autres animaux de ce genre les détruisent à la faveur de la nuit. La chair des jeunes, tendre, grasse et succulente, est aussi bonne à manger que celle du pigeon, etn'a qu'à un très faible degré ce goût désagréable qu'on reproche aux autres oiseaux qui, comme eux, se nourrissent de poissons et de reptiles. À cette époque de l'année, on trouve rarement les vieux parés de ces plumes eflilées qui leur pendent derrière la tête en
forme de léger panache, et ce n’est qu’à la fin de l'hiver suivant qu'elles repoussent; mais alors elles atteignent toute leur longueur en quelques semaines.
Leur vol est ferme, plutôt lent que vif et souvent très prolongé. Ils se dirigent en avant par des battements d'ailes réguliers, et, de même que les vrais Hérons, retirent leur tête entre les épaules, tandis que leurs jambes s'étendent derrière eux, et que leur queue forme une sorte de gouvernail. Quand ils sont alarmés, ils montent droit dans les airs, où ils planent quelque temps à une grande hauteur. C'est aussi ce qu'ils font avant de descendre pour chercher leur nourriture; mais ils ont soin, pour plus de sûreté, de s’abattre préalablement sur le sommet des arbres voisins, et de promener de là un regard attentif aux alentours. Leurs migrations s’accomplissent de nuit, et leur passage est annoncé par des cris rauques et retentissants, assez semblables à la svllabe qua. et qu'ils émettent par intervalles réguliers. Ils semblent alors voler plus rapidement que de coutume.
Par terre, la démarche de cet oiseau ne rappelle en rien la grâce qui distingue celle des vrais Hérons : il s’en va, baissant le dos, le cou rentré, guettant sa proie; mais du moment qu’il l’aperçoit, par un mouvement subit, il darde son bec avec force et s'en empare. On ne le voit jamais, comme les premiers, attendre, immobile, quelque bonne aubaine; mais il est constamment en quête pour se procurer de quoi vivre. Il explore habituellement le bord des fossés, les prairies, les rives ombragées des criques, des étangs et des rivières; 1l
LE HÉRON DE NUIT. 189 fréquente aussi les grands marais salés, et les bancs de vase que les eaux laissent à découvert en se retirant. J'en ai même remarqué qui, vers le soir, venaient se poser sur les étangs, jusque dansles faubourgs de Charleston, où ils cherchaient tranquillement leur nourriture. Dans ces différents cas, sauf pourtant le dernier, on peut voir ces oiseaux, quelquefois le jour, mais surtout le soir et le matin, s’avancer à gué dans l'eau, jusqu'à mi-jambe. Leur nourriture se compose de poissons, crevettes, grenouilles, lézards aquatiques, sangsues, petits crustacés de toute sorte, d'insectes d’eau, et mûme de souris dont ils semblent s’accommoder aussi bien que de tout le reste. Une fois rassasiés, ils se retirent sur de grands arbres, soit au bord d’un ruisseau, soit dans l’intérieur de quelques marais, et là ils se tiennent des heures entières, ordinairement sur une seule jambe, digérant et sommeillant, mais sans être tout à fait endormis.
Quand l’un d’eux se sent blessé, il cherche d'abord à se dérober parmi les herbes et les broussailles, où il se foule dès qu'il a trouvé une bonne cachette. Au contraire, lorsqu'il croit n'avoir aucun moyen de fuir, il sarrête, redresse son aigrette, hérisse ses plumes et se prépare à la défense, en ouvrant son long bec dont parfois il administre de rudes coups ; mais il fait encore bien plus de mal avec ses griffes. Si vous mettez la Main dessus, il pousse un cri fort, rauque et continu, et cherche, à tous moments, à s'échapper.
Le Bihoreau change de plumage trois années de suite, avant d'atteindre son état parfait. Cependant,
beaucoup d'individus s’accouplent au printemps de la troisième année. Après la première mue d'automne, le jeune est tel que je lai représenté dans la planche, Au second automne, les taches longitudinales disparaissent presque entièrement du cou et du reste du corps: les parties supérieures de la tête deviennent d'un vert triste, se mêlant, près de la mandibule supérieure avec le brun foncé de la première saison, tandis que le surplus du plumage présente une teinte uniforme d’ocre sombre et de brun grisâtre. Dans le cours de l’année suivante, commence à se montrer le vert de la tête et des épaules : celle-ci se pare de riches couleurs, et la bande frontale qui se voit entre la mandibule supérieure et l'œil, est d’un blanc pur. A cet âge, les plumes grêles du derrière de la tête ont rarement plus d’un pouce ou deux ; les côtés du cou et toutes les parties inférieures sont devenus d’un gris blanc plus clair; les ailes ne laissent plus voir aucune tache et sont partout d’un gris légèrement brun, de même que la queue. Enfin, au quatrième printemps, le plumage est dans son étai complet. A partir de ce moment, le Héron de nuit ne change plus de livrée, si ce n’est qu'il perd sa longue crête après que ses petits sont éclos. EH n°v à pas de différence de coloration entre les sexes; mais le mâle est un peu plus gros que la femelle.
En toute saison, on remarque une grande différence de taille et de grosseur entre les divers individus de cette espèce : les uns, qui ont toutes leurs plumes, et sont par conséquent dans leur troisième année, pour ne pas dire plus, mesurent quatre pouces de moins que
d'autres du même sexe et du même àge, et pèsent à proportion. Ces considérations sufliraient sans doute pour faire naître à certains naturalistes l'envie d'établir ici deux espèces, au lieu d’une ; mais j'ose affirmer que la tentative ne serait pas heureuse.
Au voisinage de la Nouvelle-Orléans et le long du Mississipi, en remontant jusqu’à Natchez, la chasse du Héron de nuit forme l’une des occupations favorites de nos planteurs, qui le regardent comme égalant, en fait d'oiseaux, tout autre gibier, pour la délicatesse de sa chair.
Par l'intermédiaire obligeant de M. Selby de Twizelhouse, dans le Northumberland, j'eus le plaisir d’être mis en rapport avec le célèbie Bewick, aussi recommandable par son caractère que par son talent, et dont les travaux font époque dans l’histoire de la gravure sur bois. C'était en 1827, lors de mon voyage vers le sud. Après avoir quitté Édimbourg, j'arrivai à Newcastle, sur la Tyne, au milieu d'avril, c’est-à-dire à cette époque de l’année où la nature commence à revêür d’une parure nouvelle les riches campagnes des environs. L’alouette, de retour, chantait à pleine gorge; le merle exhalait, en sifflements joyeux, l’exu-
bérance de ses transports; le laboureur s'était remis, le cœur content, à ses paisibles travaux. et moi-même, étranger sur une terre lointaine, je pouvais jouir de tout ce quinr'entourait, car je n'étais fait des amis affables et bons. et je comptais sur la durée de leur affection, Mes espérances n'ont point été décues.
Bewick avait été instruit de mon arrivée à Newcastle, et avant même que J'eusse pu profiter d'une occasion pour aller le voir, 1l nr'envoya son fils avec le billet suivant : « Thomas Bewick présente ses compliments à M. Audubon; il sera flatté d’avoir aujourd'hui l'honneur de sa compagnie, et l'attend à six heures, pour prendre le thé. » Ces quelques mots peignaient l’homme : simple et frane ; et comme mes travaux se trouvaient terminés pour la journée. Je suivis son fils.
Je n'avais encore qu'à peine aperçu la ville, n'étant pas passé de l’autre côté de la rivière. Le premier monument remarquable qui attira mes regards, fut une belle église que mon compagnon me dit être Saint- Nicolas. . atraversant la Tyne sur un pont de pierre de plusieurs arches, j'aperçus, le long des quais, un nombre considérable de navires, parmi lesquels j'en distinguai quelques-uns de construction américaine. La vue, sur l’un et l’autre bord, me parut très agréable; le terrain, onduleux, offrait une variété de maisons, de moulins à vent et de verreries qui plaisait à l'œil; et sur l’eau, glissaient ou s'avançaient, poussés par de longues rames, plusieurs bateaux d’une forme singulière, pesamment chargés des produits souterrains des montagnes voisines.
Enfin nous atteignimes l'habitation du graveur. et je fus immédiatement conduit à son atelier où je trouvai le vieil artiste qui venait au-devant de moi, et m'accueillit par une cordiale poignée de main, en mettant de côté, pour un moment, son bonnet de coton un peu noirei par la fumée du lieu. C'était un homme grand, nerveux, à forte charpente, avec une grosse tête et des veux si écartés, que je n'avais encore rien vu de pareil. — Véritable Anglais de la vieille roche, plein de vie, malgré ses soixante-quatorze ans, toujours actif et prompt au travail. — D'abord, il me proposa de me montrer l'ouvrage qu'il était en train d'exécuter, ce qu'il fit, sans quitter ses outils. C'était une petite vimette, tullée sur une plaque de buis, de trois pouces de surface sur deux, et qui représentait un chien ayant peur, la nuit, devant des objets qu’il croyait vivants, lndis qu'en réalité ce n'étaient que des racines, des branches d'arbre et des rochers auxquels on avait donné la forme d'êtres humains. Cette œuvre, comme toutes celles qui sortaient de ses mains, était exquise ; et plus d'une fois je me sentis tenté de lui demander quelque pièce de rebut; mais je craignais de paraître indiscret, et d’ailleurs j'en fus empêché par linvitation qu'il m'adressa de monter dans son appartement, où, me dit-il, j'allais bientôt voir se rassembler Pélite des arlistes de Newcastle.
En entrant au salon, je fus présenté aux demoiselles Bewick, jeunes personnes aimables et gracieuses. qui v'avaient d'autre désir que de me rendre la soirée agréable. Parmi les visiteurs. je distinguai M. Goud,
et pus admirer l’une des productions de son pinceau, je veux dire la miniature en pied et à l'huile de Bewick. bien dessinée et d’un fini remarquable.
Le vieux gentleman et moi, nous ne nous quittâmes pas ; lui, parlant de mes planches, et moi, de ses gravures. De temps à autre, il ôtait son bonnet et remontait ses bas de laine grise jusqu'à ses culottes ; mais bientôt, daus le feu de la conversation, le bonnet, un instant remis en place, se trouvait, comme par enchantement, tout à fait ramené en arrière, et les bas, abandonnés à leur tendance naturelle, retombaient sur les talons. Les yeux du bonhomme pétillaient d'esprit, et il me donnait son avis avec une vivacité et une franchise qui me charmaient. On lui avait dit que mes dessins avaient été exposes à Liverpool, et il me proposa de venir le lendemain matin, de bonne heure, les voir chez moi, avec ses filles et quelques amis. Me rappelant, de mon côté, combien mes fils, alors dans le Kentucky, désiraient avoir une copie de ses travaux sur les quadrupèdes, je lui demandai où je pourrais me les procurer. — Ici même, me répondit-il ; et sur-lechamp il n’en offrit une magnifique collection.
Cependant, on finissait de prendre le thé ; le jeune Bewick, pour me distraire, prit une cornemuse d’un nouveau modèle, appelée la musette de Durham, et nous joua quelques airs écossais, anglais et irlandais, tous d’un rhythme simple et doux. J'avais peine à comprendre comment ils’y prenait, avec ses larges doigts, pour couvrir chaque trou séparément. L’instrument avait le son d’un hautbois, sans fatiguer l'oreille de ces
notes criardes et belliqueuses de la cornemuse, dont les montagnards écossais ont coutume de s'accompagner à la guerre. La société se retira d'assez bonne heure, et moi, en me séparant, ce soir-là, de Bewick, je pus dire que je me séparais d’un ami.
Quelques jours après, je reçus un second billet de lui, mais que je lus à la hâte, étant retenu en ce moment par diverses personnes qui venaient examiner mes dessins. Dans ce billet, du moins comme je le compris, il m'exprimait le désir de m'avoir, ce mème jour, à diner. En conséquence, je m'y rendis. Mais jugez de mon désappointement : en arrivant chez lui, à cinq heures, avec un appétit tel que l'occasion le réclamait, je trouvai qu'on ne nr'avait invité qu'au thé, et non pas à diner. La méprise fut bientôt expliquée, à la satisfaction de tout le monde, et l'on plaça sur la table, à mon intention, quelque chose d’un peu plus substantiel. Le révérend William Turner s'était joint à nous; la soirée me parut délicieuse. D'abord, la conversation fut enjouée : on passait légérement d'un sujet à l'autre ; mais quand la table fut desservie, M. Bewick rapprocha sa chaise du feu, et l’on parla de ce qui nous intéressait plus particulièrement. Lorsqu'enfin l'heure de se retirer fut venue, nous nous en retournèmes chacun chez nous, mutuellement satisfaits d’avoir fait Connaissance, et enchantés de notre hôte.
J'avais été invité, la veille, à déjeüner avec Bewick pour le lendemain à huit heures. C'était le 16 avril, et je trouvai toute la famille si bonne et si attentionnée, que je pouvais me croire chez moi. Aussitôt après
déjeuner, l'excellent homme se mit à l'ouvrage, voulant, disait-il en riant, me montrer combien c'était chose facile que de couper du bois ; mais je ne tardai pas à reconnaître que le couper comme lui, ce n'était pas tout à fait un jeu, bien qu'effectivement il parût se jouer de toutes les difficultés. Ses outils, si délicats et d’un travail achevé, étaient tous de sa façon, et je puis le dire en vérité : son atelier est le seul atelier d'artiste que j'aie jamais vu si parfaitement propre et bien tenu. Dans le courant de la journée, Bewick me fit appeler de nouveau, et s’inscrivit sur ma liste de souscripteurs, au nom de la Société littéraire et philosophique de Newcastle. En cela, cependant. son enthousiasme le trompa, car le corps savant pour lequel il s'était si spontanément avancé ne jugea pas à propos de ratifier l'engagement.
Une autre invitation n'étant venue de Gate-Head, je trouvai mon bon ami assis à sa place d'habitude. Sa figure semblait rayonner de joie quand il me prit la main. Je ne pouvais, dit-il, supporter l’idée de vous laisser partir, sans vous faire connaître, par écrit, ce que je pense de vos Oiseaux d'Amérique. Prenez cette lettre ; c’est tout simplement exprimé avec le papier et l'encre; faites-en l’usage qu'il vous plaira, si tant est que cela puisse être bon à quelque chose. Je mis a lettre non cachetée dans ma poche, et nous babillâmes sur divers sujets, mais toujours en rapport avec l'histoire naturelle, De temps à autre, 1l bondissait sur son siége et s’écriait : Ah ! que ne suis-je jeune, j'irais aussi en Amérique! — Quel beau pays ce sera, monsieur At-
SOUVENIRS DE THOMAS BEWICK. 193 dubon! Dites plutôt : Quel beau pays c’est déjà! M. Bewick. — Au milieu de notre conversation sur les oiseaux et les animaux en général, il but un coup à ma santé et à la paix du monde. Moi, je lui répondis, d'accord sans doute avec ses propres sentiments, en portant un toast à la prospérité de tous nos ennemis. Ses filles étaient présentes, jouissant de cette pelite scène de famille, et elles remarquèrent que depuis nombre d'années leur père n'avait paru si bien en train.
Je regrette de n’avoir pas en ce moment sur moi la lettre de ce digne et généreux ami; autrement je la l'anscrirais ici, pour l'amour de lui; mais je la garde en lieu sûr, comme souvenir d’un homme dont la mémoire me sera toujours chère. Et crovez-le bien : je ne lai pas lue avec moins de plaisir et ne la conserve pas moins précieusement que cet autre manuscrit, « Synopsis des Oiseaux d'Amérique, par Alex. Wilson, » que ce célèbre naturaliste m’a donné à Louisville, il y a déjà plus de vingt ans. Quoi qu’il en soit, la lettre de Bewick vous sera présentée en temps et lieu. ainsi que nombre d’autres. collectivement avec certains ts intéressants qui, j'espère, ne seront pas sans utilité pour le monde. Notre causerie se prolongea au delà de l'heure où nous avions coutume de nous souhaiter le bonsoir pour aller dormir; et sur ses vives instances comme aussi à ma grande satisfaction, je promis de lui consacrer toute la matinée du lendemain, la dernicre que, pour cette fois du moins, je dusse passer à Newcastle.
Le 19 du même mois, je lui rendis done ma dernière visite. Quand nous nous séparâmes. il me répéta, par trois fois : Dieu vous garde! Dieu vous bénisse !'et il dut s'apercevoir de émotion que j'éprouvais, et qui se lisait dans mes veux, bien que Je fisse effort pour m'abstenir de parler.
Quelques semaines avant de mourir, cet admirateur enthousiaste de la nature vint, avec ses filles, me rendre visite à Londres. I paraissait en aussi bonne santé que quand je Pavais vu à Newcastle. Notre entretien fut court, mais agréable : et quand nous nous dimes adieu, j'étais certes loin de penser que ce fût pour la dernière fois. Î'en devait pourtant être ainsi, car très peu de temps après j'appris sa mort par les journaux.
Mon opinion sur cet homme remarquable, c'est qu'il était un vrai fils de la nature, et qu'à la nature seule il avait dû presque tout ce qui le caractérisait comme homme et comme artiste. Chaud dans ses affections. d’une sensibilité profonde, doué d'une imagination puissante et d'un esprit droit, pénétrant et observateur. il n'avait eu besom que de peu de secours étrangers. pour devenir ce qu'il fut réellement : le premier graveur sur bois qu'ait produit l'Angleterre. Regardez ses vignettes, et dites-mot si vous avez jamais rien vu de si bien exprimé, de si vivant, depuis son glouton qui précède le grand goëland à manteau noir, jusqu'à ces enfants qui s'amusent à Jouer au cerf-volant? et que penser de son chasseur désappointé qui, pour tuer une pie, laisse échapper un coq de bruyère ; de son cheval cherchant à gagner l'eau. de son taureau beuglant
contre une barriere, de son mendiant attaqué par le dogue du riche... ? Chaque feuille que vous tournez, du commencement à la fin de cet mcomparable recueil. fait passer sous vos veux une succession de scènes qui toutes se disputent votre admiration ; et sans aucun doute vous coneluez. comme mot, que, dans cette voie qui est proprement la sienne, personne Jusqu'ici ne l'a égalé, Cependant je ne prétends pas qu'il n’v ait, de nos jours, ou que dans la suite il ne doive y avoir des hommes dont les travaux. sous certains rapports, ne soient appelés à balancer, sinon même à surpasser ceux-ci: maistoujours est-1l qu'on peut dire de Thomas Bewick. en ce qui concerne la gravure sur bois, ce que l'on dira éternellement de Linné, pour l'histoire naturelle : que, s'il ne l’a pas créée, 1 a du moins jeté sur cet art une vive lumière, qu'il l'a renouvelé et en a été lillusti": promoteur.
Dans les hautes régions de l'air piquant et raréfié, bien loin au-dessus des redoutables écueils qui bordent les côtes désolées du Labrador, plane fièrement sur ses ailes qu'on dirait immobiles le Goëland tyran, semblable à l'aigle, tant son vol est calme et majestueux.
Déployant son immense envergure, ilse meut en larges cercles, sans perdre de vue les objets au-dessous de lui ; rauques et puissants, ses cris retentissent et portent l’épouvante en bas, parmi les multitudes emplumées, Maintenant il prend son essor, effleure les rochers de chaque baie, visite les petites îles et s'élance vers la terre couverte de bruyères et de mousses, du milieu desquelles peut-être le cri du tétrao ou de quelques autres oiseaux est parvenu jusqu'à lui. Tandis qu’il passe ainsi au-dessus des flots bouillonnants, des lacs, des marais, les parents, qui l'ont aperçu, se préparent à défendre leur couvée encore sans plumes, ou à la dérober, par la fuite. au bec cruel du ravisseur. Même le peuple des eaux, effrayé, rentre à son approche plus profondément sous les ondes; les jeunes oiseaux deviennent silencieux dans leurs nids. où cherchent à se cacher dans les crevasses des rochers. Les guillemots, les boubies n’osent regarder en haut, etles autres Goëlands, incapables de se mesurer avec un adversaire si redoutable, lui font place lorsqu'il s'avance.—Là-bas, là-bas, parmi les vagues écumantes, 1l a vu flotter le “adavre de quelque monstre de Pabîme, et c’est vers cette riche proie qu'il se précipite. I s’abat sur l'énorme baleine, redresse vivement la tête, ouvre le bec, et plus perçants, plus triomphants que jamais il envoie ses cris au travers des airs. Alors 1l se promène à son aise sur la masse en putréfaction, et quand il s’est assuré que tout va bien, commence à tirailler, à déchirer, engloutissant morceaux après morceaux; enfin, rempli jusqu'à la gorge et n’en pouvant plus. il se couche.
pour se reposer un moment aux faibles rayons dun soleil du Nord, Grandes cependant sont les facultés de son estomac, et bientôt il a digéré les aliments à demi corrompus dont, ainsi que le vautour!, il fait ses délices. Mais, comme tous les gloutons, 11 aime la variété, et le voilà qui se dirige vers quelque île bien connue, où il doit trouver des milliers d'œufs et de jeunes oiseaux. La, sans miséricorde. il brise les coquilles, en avale le contenu, et dévore à loisir les pauvres petits sans défense. Ni les cris des parents, ni leurs efforts pour repousser le destructeur, ne le peuvent émouvoir, et il ne s'arrête qu'après avoir satisfait de nouveau la voracité de son appétit. Toutefois ce despote impitoyable est un vrai lâche : 1l ne songe plus qu'à se cacher, lorsqu'il voit venir à lui le skna (1) qui. comparativement petit comme il l'est, fait preuve d’un courage et d’une audace devant lesquels lignoble maraudeur se sent trembler.
En confrontant cette espèce avec quelques autres de la même tribu, en remarquant sa grande taille, la puissance de son vol et sa constitution robuste, on s'étonne que ses excursions soient si limitées pendant la saison des œufs. On n’en trouve que quelques individus au nord de l'entrée de la baie de Baflin, et rarement plus haut, puisque le docteur Richardson ne les mentionne pas dans sa faune de l'Amérique boréale. Le long de nos côtes, aucun ne vient nicher plus bas que l’extré-
(1) The skna, aux îles Feroë ; on appelle ainsi le Goëland varié ou grisard,
mité est du Maine. Les rivages ouest du Labrador, sur une étendue d'environ trois cents milles, leur offrent des retraites où ils passent Le printemps et l'été; aussi abondent-ils dans ces parages, et c’est là que je les ai bien étudiés.
Les jeunes, lors de leurs migrations d'hiver, ne dépassent pas. autant que j'ai pu lobserver, le milieu de la côte orientaie des Florides. Dans l'hiver de 1831, à Saint-Augustin, j'en vis plusieurs couples en société avec les jeunes du pélican brun: mais plutôt par intérêt que par amitié, car ils leur donnaient fréquemment la chasse, comme pour les forcer, ainsi que fait le stercoraire envers les petites espèces de mouettes, à dégorger une parlie du produit de leur pêche; toutefois je dois le dire, cette tentative de piraterie n'était suivie d'aucun succès. Ils étaient excessivement farouches, ne se posalent jamais qu'à l'extrémité des bancs de sable les plus reculés, et ne se laissaient pas approcher. Dés qu'ils voyaient l’un de nous se diriger vers eux, ils ne manquaient Jamais de gagner, en marchant, la dernière pointe hors de l’eau, puis s'envolaient, et ne songeaient à se reposer que lorsqu'on ne les voyait plus. Je ne puis dire à quelle époque ils quittérent cette côte. On en trouve quelques-uns de répandus au long de la mer, depuis les Florides jusqu'aux États du centre, et dans ce nombre très peu de vieux oiseaux. L’espéce ne devient commune qu’au delà des limites du Connecticut et de Long-Island, mais plus loin le nombre en augmente rapidement à mesure qu'on avance. Sauvages et défiants, sur toute cette immense surface de mers et
LE GRAND GOÉLAND A MANTEAU NOIR. 199 de terres, ce n'est que par une sorte de hasard qu'on peut s'en procurer, Rarement s'avancent-ils haut dans les baies, à moins dv ètre forcés par la rigueur de la suson où la violence du vent, Je les ai trouvés sur nos gris lacs; mais je ne me rappelle pas en avoir junais vu sur nos rivières de l'est, à une certaine dislance de la mer, x oû, au contraire, le Goëland à manleau bleu se rencontre fréquemment.
Vers le commencement de lété, ces oiseaux vagahonds abandonnent l'Océan et vont prendre, pour un temps. leurs ébals sur les rives sauvages du Labrador, rives sauvages ct désolées aux veux de l'homme, mais charmantes pour eux, et qui leur offrent tout ce qu'ils désirent. L'un après l'autre ils arrivent, les plus vieux les premiers: apercevant de loin la terre où ils sont nés, ils la saluent de leurs notes bruyantes, joyeux comme je voyageur quand il sent qu'il approche de sa demeure chérie, Plus où moins tôt chaque mâle S'apparie avec wie femelle de son choix, et ils se retirent ensemble sur quelque banc de sable à l'écart. d'où ils remplissent l'air de leurs éclats de rire furieux que répète l'écho des rochers. Pour quiconque ane à surprendre les secrets de la nature, le spectacle, même lointain, de ces tendres rencontres ne manque nt d'inlérêt ni d'attrait. Le male tourne en s'inchnant auiour de sa compagne, et sans doute s'évertue à lui déclarer ainsi sop amour; mais bientôt tout s'arrange à la satisfaction des deux parties, et les jours suivants, on les voit se réunir d'un mutuel accord, sur la grève d'où les eaux se retirent, Tantôt ils mettent leur plumage
en ordre; tantôt, les ailes à moitié déployées, 1ls se réchauffent au soleil; quelques-uns se reposent, couchés doucement sur le sable, tandis que d’autres, portés sur un pied, se tiennent côte à côte. — Les eaux commencent-elles à revenir, tous ils s'envolent pour chercher la proie. Enfin le grand moment est arrivé; quelques couples, formant de petites sociétés, se dirigent vers les îles désertes ; ceux-ci s'arrêtent aux stations les plus voisines pour préparer leurs nids; les autres continuent jusqu'à ce qu'ils aient trouvé KR retraite qui leur convient, et avant une quinzaine lmeubation commence.
Le nid est habituellement placé sur le roc nu, dans quelque île basse, parfois à l'abri sous un écuerl qui se projette au-dessus des eaux, ou dans une profonde crerasse. Au Labrador, il est composé de mousses et d'herbes marines arrangées avec soin. Mesurant environ deux pieds en diamètre et relevé de cinq à six pouces sur les bords, il n’a guère plus de deux pouces d’épaisseur au centre, où sont ajoutés des plumes, de l'herbe sèche et d’autres matériaux. Il contient trois œufs; je n'y en ai Jamais trouvé davantage. Longs de 2 pouces 7/8, ils ont 2 pouces 1/8 de large ; la coquille forme un ovale très évasé, est rude au toucher, sans être granuleuse, et offre une couleur d’un pâle terreux mêlé d’un gris verdâtre irrégulièrement taché et pointillé de noir brun et de pourpre terne. Comme ceux de la plupart des autres Goëlands, ils sont très bons à manger. La ponte a lieu du milieu de mai à celui de juin, et cette espèce n’élève qu’une couvée
chaque saison. Tant que dure l'incubation, les oiseaux ne s'éloignent jamais pour longtemps de leurs œufs ; le mâle couve aussi bien que la femelle, et tandis que l'un d'eux est sur le nid, l’autre x soin de ne le laisser manquer de rien. La premiere semaine, les parents dégorgent la nourriture dans le bec des jeunes; mais quand ceux-€1 sont devenus un peu grands, ils se contentent de la déposer devant eux. A lapproche de l'homme, on les voit fuir en toute hâte et tâcher de gagner quelque cachette, ou le rocher voisin sous le rebord duquel ils se tapissent. Au bout de cinq ou six semaines, 1ls peuvent s'échapper à l’eau, où ils nagent légérement et avec beaucoup d’aisance. Si on met la main dessus, ils crient de la même manière que leurs parents. Le 18 juin, nous en primes plusieurs que nous lichâmes sur le pont du Ripley, où ils marchaïent sans aucune gène et ramassatent les aliments qu'on leur etait. Aussitôt que l'un d’eux allait pour engloutir sa portion, un autre courait dessus, saisissait le morceau, lrailait de son côté, et s’il était le plus fort, l’emportt dans un coin et l’avalait. Le 23 du même mois, deux autres individus, âgés de quelques semaines, et avant déjà une partie de leurs plumes, furent aussi ap portés à bord. Leurs cris, quoique faibles encore, ressemblaient exactement à ceux de leurs parents. Ils mangeaient goulèment tout ce qu’on leur présentait. Quand ils étaient fatigués, ils se reposaient sur leurs lrses, qu'ils allongeaient en avant par terre, comme font tous les hérons, et restaient plus ou moins de temps dans cette singulière posture. Un mois ne s'était pas
écoulé qu'ils se montraient on ne peut plus familiers avec le cuisinier: ils étaient, en outre, devenus trés gras, En maintes circonstances is inanifestaient les mêmes inclinations que les vautours, car lorsqu'on leur jetait un canard mortou même un Goëlandde leur propre espèce, ilsle mettaient en pièces, buvaient son sang. déchiraient sa chair, qu'ils avalaient par gros morceaux, chacun s'efforcant de dérober celui de son voisin. Jamais ils ne buvaient d'eau, mais assez souvent y plongeaient le bec, qu'ils secouatent violennnent pour en Ôter le sang et les autres saletés, On les nourrit ainsi. jusqu'à ce qu'ils fussent à peu près en état de voler, Pendant que nous étions dans le port, les marins sante saient de temps en temps à les jeter à là mer, et cel semblait les aniuser eux-mêmes, car 11 se mettaient gaiement à nager, se baignaient, faisaient leur toiletle, puis revenaient près des flancs du navire, pour qu'on les remontat à bord. Une nuit qu'il faisait grand ven et que, ballottés par un fort roulis, nous nous tenons l'ancre dans le havre de Bras-d'Or (1), un de ces oïseaux fut lancé à l'eau et nagea vers le rivage, où le lendemain matin, après de longues recherches, nous retrouvèmes tout transi et grelottant derrière un rocher Nous le rendimes à sou frère, et e était plaisir de voi la vivacité de leurs mutuelles félicitations. Parfois is s’envolaient d'eux-mêmes pour se baigner; mais quet que effort qu'ils fissent, ils ne pouvaient regagner le pont sans notre aide. Je m'étais attaché à ces pauvres
(1) A l’île de Cap-Breton, au sud du golfe Saint-Laurent.
LE GRAND GOÉËLAND A MANTEAU NOIR. 203 | hôtes, et ce n'était pas sans un vrai sentiment de comassionet d'intérôt que je les vovais étendus sur le côté, suflant et pantelants, bien que le thermomètre ne monta qu'à 55 degrés. fs avaient, pour le chien de mon fils, une antipathie prononcée, C'était pourtant aanunal d'un naturel doux elaimants ils ne cessaient dele harceler, de le mordre, et le pourchassaiert impiovabiement du pont dans la cabine, Quelques jours apres notre départ de la baie de Saint-Georges, nous fines assullis par un ouragan et obligés de mettre en panne, Le lendemain un des Goëlands fut balayvé par- | dessus le bord ; 1lessaya de regagner le vaisseau, mais en vain, car l'ouragan continuait, Les matelots me | drentqu'ils l'avaient vu nager vers le rivage, qui n’était que trop rapproché pour nous, et où je souhaite qu'il ut pu arriver sain et sauf, Je donnai Pautre à mon ami Green, Heutenant dans l'armée des États-Unis ; et dans ane des lettres qu'il m'éerivait l'hiver suivant, 1l m'an- | nonçait que lagarnison s'était prise d’engouement pour lejeune Larus marinus, etqu'ilvenait à merveille, quoique aucun changement sensible ne se fût manifesté dans son plumage.
de lis dans mon journal qu'à la baie de Samt- Georges, nos marins prirent beaucoup de jeunes morues, et que tous les Jours, on en donnait à nos Goëkuds, chacun d'eux ayant de huit à dix pouces de long. lsélaient curieux à voir lorsqu'ils faisaient-effort pour ksavaler, La forme du poisson se trouvait marquée but le long du cou, qu'ils étaient obligés de tenir tendu “avant ; et c’est ainsi qu'ils restaient, le bec ouvert,
ayant l'air de beaucoup souffrir, mais sans chercher pour cela à rendre gorge. Vers l’époque où les jeunes se disposent à s'envoler, on en tue, aux environs du nid, des quantités considérables que l'on dépouille « que l’on sale pour les colons et les pêcheurs résidents de Labrador et de Terre-Neuve. Quand ils sont capables de se subvenir à eux-mêmes, les parents les abandonnent tout à fait, et dès lors vieux et jeunes cherchen séparément leur nourriture.
Le vol du grand Goëland à manteau noir est ferme, assuré, parfois élégant, assez rapide et prolongé. Quant il accomplit ses lointains voyages, il se tient ordinairement à une hauteur de cinquante ou soixante métres et se dirige en droite ligne par des battements d'ail aisés et réguliers. Si le temps tourne à la tempête, «r Goëland, de même que la plupart de ceux de sa tribu, effleure la surface des eaux ou de la terre, et pren contre le vent, sans jamais lui céder, se fraye un par sage au milieu des tourbilions les plus violents. Au cor: traire, par temps calme et quand le soleil brille, on h voit qui se balance à une immense hauteur, et pendai une demi-heure ou plus, semble se jouer au sein dé airs, comme font les aigles, les vautours et les cor: beaux. De temps à autre, lorsqu'il poursuit un oistii de sa propre espèce, ou fuit devant son ennemi, ils précipite par bonds rapides qui toutefois ne se prolongent pas, et bientôt après se renlève et recommentti planer, en décrivant des cercles. Si l’homme tell d’empiéter sur ses domaines, il se tient au-dessus L lui, à une distance respectueuse, non plus en plananl
mais comme inquiet, et donnant de côté et d'autre de vifs coups d’aile, Pour s'emparer des poissons dont il fait habituellement sa proie, 1l se. laisse glisser légerement en bas et, en passant au-dessus de sa victime, l'enlève dans son bec. Si le poisson est petit, le Goëland l’avale en volant ; mais lorsqu'il est gros, il se pose sur l'eau, ou gagne le plus prochain rivage, pour faire son r'épas à SON aise.
Quoique silencieux, on peut dire les trois quarts de l'année, ce Goëland se montre très bruyant lorsque arrive la saison des amours, et même tant que les jeunes n’ont pas toutes leurs plumes ; mais ensuite il retombe dans son silence. Ses notes les plus ordinaires, quand on l'interrompt ou qu'on le surprend, sont une sorte de cack, cack, cack ; lorsqu'il fait la cour à sa fenelle, elless’adoucissent, deviennent moinssaccadées et ressemblent aux syllabes cawah, cawah, qu'il répète fréquemment, tandis qu’il décrit ses cercles en l'air, audessus de sa retraite, où bien en vue de sa compagne,
marche bien, d’un pas ferme et avec un air d’importance, nage légèrement, quoique avec lenteur et sans pouvoir échapper à la poursuite d’un bateau. II ne sait pas plonger; mais parfois, en cherchant sa | nourriture au long des rivages, il entre dans l’eau pour | Courir après un crabe où une écrevisse de mer, et réussit à S'en emparer. Au Labrador, j'en vis un plonger dans deux pieds d’eau environ, après un gros crabe Qu'il parvint à tirer sur le rivage, où ille mangea. J'ob- Servais tous ses mouvements à l'aide d’une lunette, et | pus parfaitement remarquer comment il sv prenait
pour le mettre en pièces et en avaler les parties charnues, laissant de côté les pattes et la carapace, Quand il eut fini, il s'envola vers ses petits ot dégorgea devant eux.
Extrèmement vorace, 11 fait ventre de tout. sanf de végétaux ; même les plus puantes charognes ne lui répugnent pas, cependant 11 préfére du poisson frais, de jeunes oiseaux où de petits quadrupedes, Fsuce tous les œufs qu'il peut trouver eCen détruit ainsi un grand nombre, n'épargnant pas davantage les parents. silk sont faibles et sans défense, J'ai souvent vu de ces Goëlands attaquer une troupe de canardsnageant aux côtés de leur mére, Celle-ci, quand is étaient trop jeunes prenait seule son vol, et les pauvres petits plongeaïent: mais souvent ils étaient capturés en reparaissant à la surface, à moins qu'ils ne se trouvassent parmi des jones. La femelle de PEider est la seuie de sa tribu qui, en pareille occasion, risque sa vie pour sauver sa à mille : elle s’enlève de dessus Peau, tandis que sa couvée disparait au-dessous, et tient le Goëlanden respect, jusqu'à ce que ses petits soient à l'abri sous quelque rocher; ce m'est qu'alors qu'elle part dans une autre direction, laissant Pennemi tout penaud digérer mortification à loisir, Mais lorsque la tendre mére sur ses œufs ot à découvert, le maraudeur lassailie. la contraint de s'envoler, et pille son trésor, hélas sois ses veux. Les jeunes tétraos deviennent aussi la proie de ce Goëiand, qui leur donne fx chasse sur les 106 couverts de mousse, et les dévore devant leurs parents enfin, il s'attache aux bancs de poissons pendant dès
LE GRAND GOÉLAND À MANTEAU NOIR, 207 heures de suite, et d'habitude fait très bonne pèche. Sur la côte du Labrador, je voyais ces oiseaux longer es bas-fonds de li mer et prendre des plies. Parfois Isessayaient de les avaler tout entières; mais ne pou dant en venir à bout, ils gagnaient quelque rocher, les battaient contre la pierre, puis les déchiraient par moraux. Îs paraissent digérer sans peine les plumes. sos et autres parties dures, et ne dégorgent que pour nourrir leurs petits, où celui d'entre eux qui est occupé a Couver ; à moins encore qu'ils ne se sentent blessés sur le point d'être pris par l'homme, où qu'ils ne vient poursuivis par quelque oiseau plus fort qu'eux, Eu jour, à Boston, je vis un de ces Goëlands prendre, run banc de vase, une anguille qui n'avait pas moins de quinze à dix-huit pouces de long. I s'enteva pénilement, parvint aprés de grands efforts à en avaler la ie, et se dirigeait vers le rivage en emportant sa proie, nsque survint un aigle à tête blanche qui, traitant en maitre linfortuné Goëland, Peut bientôt forcé à s'en dessaisir. Alors l'aigle, se laissant glisser apres l'anaille, la rattrapa avant qu'elle eût touché l'eau. et hit tranquillement en la tenant dans ses serres.
Cet oiseau est excessivement farouche et vigilant ; mème au Labrador, nous ne pümes nous en procurer lune douzaine de vieux, encore après beaucoup de dificultés, et en recourant à toutes sortes de stralagémes, [ls épiaient nos mouvementsavec tant de Soin, qu'ils ne se hasardaient en aucun cas à dépasser cerain rocher derrière lequel ils pouvaient craindre que duelqu'un de nous ne se tint en embuscade. Pendant
qu'ils couvaient, nous ne parvinmes jamais à en tuer près du nid. Une seule femelle essaya de naorter secours à ses petits, et fut tuée en volant, par extraordinaire. non loin de nous. On n’a chance de les surprendre que lorsqu'il fait grand vent, car alors ils rasent les sommets des plus hauts rochers, où nous avions la précaution de nous cacher pour les attendre. Dès que nous approchions des îles où ils nichent au milieu des écueiks. semblant deviner nos intentions, ils abandonnaient là place, et quand nous nous en revenions. nous suivaient à plus d’un mille. en jappant et poussant de grandk cris.
La mue commence pour eux dès les premiers jours de juillet; de bonne heure, en août, on voit les jeunes chercher la nourriture pour leur propre compte. « même très loi des parents. Le 12 du même mois, 1h avaient tous quitté le Labrador. Nous les retrouvämes plus tard, le long des côtes de Terre-Neuve, dans le golfe Saint-Laurent et sur les baies de la Nouvelle- Écosse. — La chair des vieux est coriace et très mat vaise ; leurs plumes sont élastiques et bonnes pour faire des coussins, des oreillers et autres choses semblables: mais rarement peut-on en récolter une quantité sulisante.
Cet oiseau doit jouir d’une longévité extraordinaire. puisque j'en ai vu qu’on gardait en captivité depuis plis de cinquante ans. Je dois à mon savant ami le docteur Neil, d'Édimbourg. le rapport intéressant que voici, sur les habitudes d’un individu de cette espèce qu'il aval apprivoisé :
» Dans le courant de l'été de l’année 1818, un jeune Goéland me fut apporté par un petit pêcheur de Newhaven, qui me dit qu'on lavait pris sur mer, vers l'embouchure du Forth. Il n’était encore revêtu que d'une partie de ses plumes et n'avait aucun mal. Il apprit promptement à se nourrir de pommes de terre et de rebuts divers, en compagnie de plusieurs canards, et devint bientôt plus familier qu'aucun d’eux; à ce point qu’il venait regarder par la fenêtre de la cuisine, attendant qu'on lui jetàt quelque morceau de graisse qu'il aimait par-dessus tout. Il avait l'habitude de suivre ma servante Peggy Oliver aux alentours de la maison, battant des ailes et criant bien fort, pour qu'on lui donnât à manger. Après deux mues, je fus agréablement surpris de voir paraître le manteau noir, ainsi que la forme et la couleur du bec auxquels on reconnaît le larus marinus, ou grand Goéland à manteau noir; car Je l’avais jusqu'alors simplement regardé comme un bel exemplaire d’une espèce plus petite, le larus fuseus, dont je possédais deux individus qui n’avaent jamais voulu permettre au nouveau venu de faire société avec eux. Mon Goéland s'était parfaitement apprivoisé, et Je ne crus pas devoir prendre la précaution de lui rogner les ailes pour l'empêcher de senvoler. Beaucoup de personnes qui venaient chez moi me le vantaient comme l’une des plus superbes mouettes de mer qu'elles eussent vues, et je ne voulais pas le mutiler. Dans l'hiver 1821-1899, je lui donnai pour compagnon un héron mâle qui, blessé sur le marais de Coldingham et apporté vivant à Édimbourg,
Il. af
où on le garda quelques semaines dans une cellule du vieux collége, me fut présenté par le portier, M. John Wilson, homme véritablement distingué par l'intérêt qu'il prenait à tout ce qui pouvait servir aux progrès de l’histoire naturelle. Nous réussimes aussi à apprivoiser complétement ce héron ; et jusqu’en la présente année 1835, il est demeuré chez moi, ayant tout le jardin pour se promener, les arbres pour se percher, et jouissant d’un libre accès dans le Loch (1) qui forme la limite de mon jardin. Un jour, c'était au printemps de 1829, le gros Goéland se trouva manquer à l'appel, et nous nous assurâmes, je ne me souviens plus comment, qu'il n'avait été ni volé, ni tué, ainsi que nous le supposions d’abord, mais qu'on l'avait vu passer pardessus le village, allant au nord, probablement pour gagner la mer. J'avais perdu tout espoir de le revoir jamais, lorsqu’en rentrant chez moi, vers la fin d'octobre, même année, je fus tout étonné d'entendre l servante me crier, d'un air de triomphe : Monsieur. monsieur, le gros Goéland est revenu! Effectivement, je l’aperçus qui se promenait, comme d'habitude, à travers le jardin, en compagnie de son vieil ami le héron, que, j'en suis convaincu, il reconnaissait parfartement. Il disparut de nouveau le soir, et revint ai matin, pendant plusieurs jours de suite. Alors Peggy jugea prudent de l'enfermer; mais évidennnent la pri son n’était pas de son goût, et on se décida à lui rendre la liberté, bien qu’il courût grand risque d'être tué sur l'étang du moulin par quelque jeune chasseur d'Édim-
(4) Marais.
LE GRAND GOËLAND A MANTEAU NOIR. 211 bourg, Sa captivité temporaire l'avait rendu un peu plus méfiant et plus farouche; cependant il n’en continua pas moins ses visites quotidiennes au jardin, où il ramassait les harengs et autres morceaux qu’on y jetait à son intention. Au commencement de mars 1893, ses visites cessèrent, et nous ne le revimes plus qu’à la fin de l'automne. Ces échappées pendant l'hiver, à Canonmills, et ces excursions d'été, dans quelque endroit inconnu où sans doute il se retirait pour nicher, se prolongèrent pendant plusieurs années, avec une grande régularité. Seulement, je remarquai qu'après la mort de sa protectrice, en 1896, il se montra plus rarement. — Mon journal porte cette note, à la date du 26 octobre 1829 : Le grand Goéland de la vieille Peggy est arrivé ce matin sur l'étang. C’est le septième où huitième hiver qu'il revient régulièrement. — Il amenait un jeune avec lui, mais qui ne tarda pas à être tué sur le Loch par quelque étourdi de chasseur. C'était sans doute un de ses pelits; il avait l’aile cassée, et demeura deux ou trois jours au milieu du marais, en poussant des cris lamentables, jusqu’à ce que la mort fût venue le délivrer. — Immédiatement, et pour tout l'hiver, le vieux Goéland quitta la place, comme pour nous reprocher notre cruauté. L'automne suivant touefois, il paraît qu'il avait oublié son injure, car je vois dans mon journal que, le 30 octobre 4830, il revint au jardin de Canonmills. Les périodes de larrivée et du départ furent presque les mêmes l’année d’après; mais en 1832, octobre, novembre et décembre se passérent sans qu'il reparût, et cette fois je désespérais
de le revoir. A la fin pourtant, il revint. — Autre note de mon journal: Dimanche, 6 janvier 1833, le grand Goéland s’est montré de nouveau sur l'étang du moulin pour la onzième année, si je ne me trompe. Dans les premiers temps, il arrivait en octobre, et je l'ai cru mort ou tué. Il a reconnu ma voix, et s’est mis, comme toujours, à planer au-dessus de ma tête. — La dernière mention est celle-ci : 11 mars 1835, le grand Goéland était ici hier, on ne l’a pas revu aujourd’hui, et je ne l’attends plus qu’en novembre.
Ce Goéland a souvent attiré l'attention des personnes qui passaient par le village de Canonmills, et qui s’étonnaient de le voir voler presque à ras de terre, bien que porté sur d’aussi grandes ailes. Les enfants du village ne le connaissaient que sous le nom de Goéland de Neil; et plus d’une fois, m’a-t-on dit, ils lui ont sauvé la vie, en racontant aux chasseurs étrangers les détails de son histoire. Tout d’abord, quand il arrive en automne, il commence par tourner plusieurs fois autour de l'étang et du jardin ; puis il descend peu à peu et & pose doucement vers le milieu de l'étang. Le jardinier n’a qu’à monter sur le mur du jardin, avec un poisson dans la main, l’oiseau tout de suite gagne les branches avancées de quelque gros saule, d’où il reçoit ce qu'on lui jette. plutôt que de le laisser tomber à l’eau. Il re peut y avoir aucune espèce de doute relativement à son identité ; il reconnaît trop bien ma voix, quand je crie tout haut « gull, quil (A);» et, qu'il soit en l'air ot sur l’eau, il s'approche nnmédiatement.
(1) Goéland, Goéland.
Quelques couples de ce grand Goéland nichaïent, chaque année, au bas rocher ; il est très probable que le mien venait de là; et, s'il m'est permis de hasarder une conjecture, je suppose qu'après avoir atteint luimême l’âge adulte, il s’y retirait chaque année pour nicher à son tour ; mais que, dans ces derniers temps, ayant perdu sa femelle ou essuyé quelque autre désastre, il est allé, pour le même objet, s'établir plus au loin, ce qui retarde ainsi, de six semaines, son retour périodique aux quartiers d'hiver. »
L'existe parmi les hommes un sentiment universel d'hostilité contre le Loup. Sa force, son agilité, sa ruse presque comparable à celle de son parent, maître renard, le rendent un objet de haine, spécialement pour le laboureur dont les troupeaux sont toujours exposés àses ravages. En Amérique, où ces animaux abondaient jadis, et où, daus certaines contrées, on les rencontre encore en nombre considérable, on ne les traite pas avec plus de miséricorde que dans les autres parties du monde. Trappes et piéges de toutes sortes sont employés pour les détruire, de même qu’on dresse chiens et che-
vaux pour la chasse du renard. Quant au Loup, à moins qu'il ne soit blessé, ou ne puisse, par quelque autre cause, user de tous ses moyens, comme il est plus puissant et qu'il a peut-être plus d’haleine que le renard, on le poursuit rarement, à chasse ouverte, avec une meuteou d’autres chiens. Cependant, à raison des grands dégâts qu’il commet, et parce qu'il est très nuisible au fermier, tous les moyens ont été mis en œuvre pour exterminer sa race. On a peu d'exemples, dans notre pays, de cas où 1l se soit attaqué à l'homme; pour ma part. je ne connais qu'un seul fait de ce genre et le voici: Deux nègres, d'environ vingt-trois ans, demeurant sur les bords de l'Ohio, dans les parties basses du Kentucky, avaient leurs belles sur une plantation, “à dix milles de là. Souvent, après que le travail du jour était terminé, ils allaient leur rendre visite, et le chemin le plus court pour les conduire auprès d'elles passait directement au travers d’un grand champ de cannes. Aux yeux d’un amant, chaque minute est précieuse, et c'était cette route que d'habitude ils prenaient pour perdre moins de temps. L'hiver avait commencé froid, sombre, menaçant ; et après le coucher du soleil, à peine dans tout l’affreux marais restait-il un rayon de lumière ou un souffle de chaleur, si ce n'est dans les yeux et le cœur des ardents Jeunes gens, ou des loups voraces qui rôdaient aux environs. La neige couvrait la terre et rendait leurs traces plus aisées à suivre de loin pour les bêtes affamées. Prudents jusqu’à un certain point, nos amoureux avaient la hache sur Pépanle et marchaient anssi vite que le
permettait l'étroit sentier. I leur semblait bien, de temps en temps, voir briller quelque chose devant eux, mais ils élaient assez simples pour croire que c'était l'eflet des petites branches couvertes de neige qui venaient leur fouetter le visage. Tout à coup, un long et redoutable hurlement éclate presque sur eux, et ils reconnaissent de suite qu'ils ont affaire à une bande de loups que la faim rend furieux et peut-être désespérés. Ils s'arrôtent et se mettent en défense. attendant le résultat. Tout était sombre autour d’eux, sauf la neige épaisse de plusieurs pieds; et le silence de la nuit remplissait leur âme d’effroi. Que faire ? quel parti prendre? Après être restés quelque temps immobiles et prêts à repousser l'attaque, 1ls se décident à continuer leur route; mais à peine ont-ils remis leur hache à l’épaule et fait un pas, que le premier se voit assailli par plusieurs ennemis. Ses jambes se trouvent prises comme dans un étau, et il sent de tous côtés des coups de griffe etde dent qui le torturent. En même temps, d’autres loups sautent à la gorge de son compagnon et le jettent à bas. Tous les deux ils combattirent bravement; mais bientôt l’un ne donna plus signe de vie, et l’autre, à bout de forces, désespérant de se maintenir seul, et plus encore de porter secours à son camarade, s’accrocha à une branche et grimpa, comme 1l put, sur la ame d'un arbre où il se trouva enfin en sûreté. Au matin, 1] vit les restes de son malheureux ami rongés et dispersés sur la neige qui était toute tachée de sang ; autour gisaient les cadavres de trois loups; les autres : avaient disparu. Scipion alors se laissant glisser par
terre, ramassa les haches et regagna, de son mieux, la maison du maître, pour raconter sa triste aventure,
IL pouvait y avoir deux ans que ce malheur était arrivé, lorsqu'un soir, voyageant entre Henderson et Vincennes, je m’arrêtai pour passer la nuit, dans une ferme située au bord de la route. Après avoir mis mon cheval à l'écurie et m'être rafraîchi moi-même, j'entrai, comme c’est mon habitude, en conversation avec le fermier, qui me demanda si je voulais aller avec lui rendre visite à quelques fosses à loups qu'il avait établies à environ un demi-mille de chez lui. J’accédai bien volontiers à sa proposition, et le suivis, à travers champs, jusque sur la lisière d’un bois épais où j'apereus bientôt les engins de destruction. Les fosses, au nombre de trois, à quelques centaines de mètres l’une de l’autre, et pouvant avoir huit pieds de profondeur, étaient plus larges d'en bas, de manière qu’une fois tombé dedans, aucun animal ne pût s’en échapper. L'ouverture était couverte d’une plate-forme à bascule construite de branchages et fixée à un axe central qui formait pivot. Dessus, on avait attaché un gros morceau de venaison corrompue, dont les exhalaisons, peu flatteuses pour mon odorat, étaient cependant propres à attirer les loups. Mon hôte était venu les visiter ce soir-là, simplement parce qu'il avait l'habitude de le faire chaque jour, pour s'assurer que rien m'était dérangé. Il me dit que les loups abondaient, cet automne, et lui avaient mangé presque tous ses moutons et l’un de ses poulains, mais qu’il s’'apprêtait à le leur faire payer cher; il ajouta que si je voulais tarder de
quelques heures, le lendemain matin, il promettait de me procurer une partie de plaisir telle qu’on en voit rarement dans le pays. Sur ce, nous rentràmes à la ferme, et après une nuit employée à bien dormir, nous étions, le lendemain, debout avec l'aurore.
Je crois que tout va à souhait, dit mon hôte, car les chiens me paraissent impatients de partir. Ce ne sont pourtant que de pauvres chiens de berger ; mais leur nez n’en est pas pour cela plus mauvais. Effectivement, en le voyant prendre son fusil, sa hache et un grand couteau, ils se mirent à hurler de joie et à gambader autour de nous. — A la première fosse, nous trouvàmes l'appât enlevé et toute la plate-forme bouleversée : l'animal s'était pris, mais à force de gratter, il était parvenu à se creuser un passage souterrain par où il avait pu s'échapper. Le fermier alla regarder dans l'autre. Ah, ah! s’écria-t-il, il paraît que nous avons à-dedans trois camarades et de la belle espèce, je vous en réponds. J’avancai la tête et Je vis les loups, deux noirs, le troisième roussâtre, et tous, pour sûr, d’une taille respectable. Ils étaient étendus à plat par terre, les oreilles couchées, et leurs yeux manifestant plus de frayeur que de colère. — Maintenant, dis-je, comment faire pour mettre la main dessus ? — Comment, monsieur? mais probablement en descendant dans la fosse où nous leur couperons le nerf du jarret. Un peu novice en ces matières, je demandai au fermier la permission de rester simple spectateur. — A votre aise, me répondit-il, demeurez ici et regardez-moi faire à travers les broussailles. Ce disant, il se laissa glisser en bas,
après s'être armé de sa hache et de son couteau, tandis que je gardais la carabine. C'était pitié de voir la couardise des loups. Il leur tira, l’une après l’autre, les jambes de derrière, el d’un coup de son couteau, leur trancha le principal tendon au-dessus du joint. I y allait d'un air aussi tranquille que s’il se fût agi de marquer des agneaux.
Ah! s’écria-t-1l, quand il fut remonté, nous avons oublié la corde; je cours la chercher ! Et il partit vif et léger, comme un jeune homme. Bientôt il était de retour, essoufflé, tout en nage, et s’essuyant le front du revers de sa main. A présent, en besogne. — Moi, je dus relever et maintenir la plate-forme, pendant que lui, avec la dextérité d’un Indien, jetait la corde et passait un nœud coulant au cou de l'un des loups. Nous le hissâmes en haut, complétement immobile, comme mort de peur, ses jambes, désormais sans mouvement et sans vie, ballottant ça et là contre les parois du trou, sa gueule toute grande ouverte, et indiquant, par le seul râle de sa gorge, qu'il respirait encore. Une fois qu'il fut étendu sur le sol, le fermier défit la corde au moyen d’un bâton, et l’abandonna aux chiens, qui tous se ruèrent dessus et l’étranglèrent. Le second fut traité sans plus de cérémonie ; mais le troisième, le plus nor et qui sans doute était le plus vieux, montra moins de stupidité, du momerit qu’on l’eut détaché et qu’il se vit à la merci des chiens. C'était une femelle, comme nous le reconnûmes après, et quoique n'ayant l'usage que de ses jambes de devant, elle s’en servit pour fuir et batailler avec un courage que nous ne pouvions nous empé-
cher de juger digne d’un meilleur sort. Elle se défendit en effet vaillamment, donnant de droite et de gauche un coup de dent au premier chien assez hardi pour l’'approcher, et qui s’en retournait avec cela, braillant et piteux, en lui laissant toute une gueulée de sa peau. Enfin, elle fit tant et si bien, que le fermier, de peur qu'elle ne s'échappèt, lui envoya une balle au travers du cœur. Alors les chiens se Jetèrent dessus, et assouvirent leur vengeance dans le sang de la maudite bête qui avait ravagé le troupeau de leur maitre.
L'histoire de ce Canard doit être un objet de grand intérêt pour quiconque s'occupe de l'étude de la nature : | la forme déprimée de son corps, la singulière configu- | ration de son bec, la belle couleur de son plumage, le | prix de son duvet comme article de commerce, tout, jusqu'aux lieux où on le trouve, mérite de fixer notre attention; aussi tâcherai-je de ne vous laisser | rien ignorer de ce qui le concerne, en tant du moins que J'ai pu moi-même m'en instruire par mes propres observations.
D'abord, ce fait que l’Eider niche sur nos côtes est
intéressant pour les ornithologistes de l Amérique, dont la faune possède peu d'oiseaux de la famille des Canards qui soient dans ce cas. Celui-ci, et en général les fuligules, se distinguent de toutes les autres espèces de cette même famille vivant sur les eaux douces ou salées, par leur cou comparativement court, par la plus grande étendue de leurs pieds, la forme aplatie du corps, et faculté de plonger, à une profondeur considérabke, jusqu'aux lits de coquillages dont ils font leur principale nourriture. Leur vol aussi diffère de celui des vrais canards, en ce sens qu'il se maintient plus près de ha surface de l’eau. Rarement, en effet, les fuligules s'enlèvent-elles à une grande hauteur au-dessus de cet élément, et sauf trois espèces, on ne les rencontre presque jamais dans l'intérieur des terres, à moins qu’elles n'y aient été poussées par l'ouragan ; elles ont encore pour habitude, à elles particulière, de nicher en communauté et souvent à une très petite distance l’une de l'autre. Enfin, les mâles sont communément plus enclins à abandonner leurs femelles, du moment que l'incubation commence; de sorte que ces dernières restent chargées d’une double responsabilité, que cependant elles portent avec courage; et elles savent dignement s'acquitter de leur tâche, quoique seules et sans protecteur.
Aujourd'hui, le long de nos côtes orientales, ce Canard ne descend guère au sud plus loin que le voisimage de New-York. Wilson prétend qu’on en voit quelquefois jusqu’au cap de Delaware; mais cette rencontre doit être maintenant tout à fait exceptionnelle, car des
mé ti mt mt ft it tm te tte été LS SE ne
LE CANARD EIDER. 221 pécheurs de Jersey m'ont dit n’avoir jamais entendu parler de cette espèce. Au temps de Wilson cependant, ils nichaient en nombre considérable, depuis Boston
jusqu'à la baie de Fundy ; et on en trouve encore sur
les rochers et les îles entre ces deux stations. En avancant vers l’est, ils deviennent de plus en plus abondants ; et au Labrador, ils se montrent annuellement par milliers qui viennent y nicher et passer Pété si court sous ces latitudes. Beaucoup même remontent plus haut dans le nord; mais ici, comme toujours, je veux m'en tenir à mes seules observations.
Dans la dernière moitié d'octobre 1832, les Eiders parurent par troupes sur la baie de Boston. J'en reçus plein un grand panier qui me venait d’un individu chasseur et pêcheur à mon compte. C'était un homme avancé en âge, ce qu’on appelle un ancien loup de mer, etje mets quelque orgueil à vous dire que je l’avais aidé jadis à obtenir une petite pension du gouvernement, grâce à l'appui que je trouvai dans deux de mes amis de Boston, l’un, le généreux George Parkman, l'autre, le célèbre homme d'État John Quincy Adams. Le vieux brave avait autrefois servi sous mon père, et son panier d'Eiders me fit un plaisir que vous imaginerez plutôt que je ne puis l’exprimer. On vida le tout sur le plancher. C'étaient de jeunes mâles ressemblant encore à leur mère; d’autres plus âgés, et quelques mâles et femelles auxquels ils ne manquait rien, sauf que les becs des premiers avaient perdu cette teinte orange qu'on y remarque pendant les deux ou trois semaines que dure la saison des amours. Il y en avait en tout,
vingt et un qui avaient été tués dans un seul jour par le vétéran et son fils. Ces maîtres tireurs me disaient que, pour réussir à cette chasse, il leur fallait se tenir à l'ancre, sur leur petit bateau, à cinquante milles environ des îles escarpées autour desquelles les canards viennent se reposer dans cette saison et chercher leur nourriture. Pendant qu'ils passaient en l'air, sur de longues files, ils étaient assez heureux pour en abattre. de temps à autre, deux du même coup; et parfois illeur arrivait de tuer de cette manière un Eider royal, les deux espèces ayant coutume d'aller ensemble pendant l'hiver. À Boston, les Eiders, à ce moment, « vendaient de 50 à 75 cents la paire, bien qu’étant très recherchés par les gourmets.
Le 31 mai 1833, mon fils et sa société tuèrent six Eiders, sur l’île de Grand-Manan, dans la baie de Fundy, où ces oiseaux étaient arrivés en nombre considérable et commençaient précisément à nicher. A plus de cinquante mètres de l’eau, ils trouvérent un nid où il y avait deux œufs, mais sans la moindre trace d'édredon.
Eu prenant terre au Labrador, le 18 juin même année, nous aperçümes une grande quantité de Canards de mer, nom que les pêcheurs et chasseurs de cette côte. comme aussi ceux de notre pays, donnent à l’Eider et à quelques autres espèces. Sur une île de la baie aux perdriæ, nous tuèmes plusieurs femelles. Ces oiseaux, alors trop occupés, faisaient peu d'attention à nous, et parfois nous laissaient approcher à quelques pieds, avant de quitter leurs nids; et ces derniers étaient
si nombreux, que nous eussions pu en ramasser la charge de notre bateau, si nous en avions eu envie. Ils se trouvaient tous parmi les herbes qui poussent dans les fissures des rochers, et par conséquent étaient disposés en rang. Îls contenaient généralement cinq ou six œufs; j'en vis huit dans quelques-uns, et dans un autre jusqu'à dix. Au premier coup de fusil. toutes les couveuses s'envolaient et allaient se poser sur la mer, à environ cent inètres, pour faire ensemble leurs évolutions et se baigner en attendant le départ de notre bateau. Beaucoup de nids étaient garnis de duvet, les uns plus, les autres moins; et certains dont la femelle était absente quand nous débarquâmes, en avaient été si complétement recouverts, que les œufs se conservaient chauds au toucher. Les mouches et les moustiques n'étaient à n1 moins abondants ni moins insupportables que dans les marais de la Floride.
Le 2% du même mois, nous tuèmes deux femelles très avancées dans leur mue et qui faisaient partie d’une troupe entièrement composée d'individus du même sexe. Le 7 juillet, dans une excursion autour d’un petit éang aux bords couverts de mousse, nous vimes sur l'eau deux femelles avec leurs jeunes. Dès qu’elles nous apercurent, elles baissèrent la tête, et la mamtenant presque à ras de la surface, s'enfuirent en nageant, suivies de leurs petits qui se serraient autour d'elles presque jusqu’à les toucher. Nous tirâmes sur eux sans lksfrapper ; et au coup ils plongèrent tous à la fois, pour reparaitre un instant après, les mères faisant entendre leur quack, quack, mêlé d’un doux murmure. Les jeunes
99h LE CANARD EIDER.
plongèrent de nouveau, et nous ne les revimes plus: tandis que, de leur côté, les mères rassurées prirent essor, et passant par-dessus les montagnes, se dirigérent vers la mer d’où nous étions éloignés au moins d’un mille. Maintenant, comment les deux couvées s'y prendraient-elles pour les rejoindre? C’est là ce que je ne pouvais nullement comprendre alors, mais ce qui me fut expliqué dans la suite, comme vous le verrez plus bas. — Le 9 juillet, pendant une promenade du soir, je vis des troupes de femelles qui n'avaient point de petits. Elles étaient en pleine mue, tout près de la rive, dans une baie. Je m’imaginai que c’était des oiseaux stériles. En revenant au vaisseau, le capitaine et moi, nous fimes partir une femelle à plus de cent mètres de l’eau, de dessus un gros rocher plat où nous trouvâmes son nid reposant à nu sur la pierre, sans qu'ily eût une seule feuille d'herbe à cinq mètres aux envirops. IlLétait, comme d'ordinaire, d’une forme grossière et massive, et contenait cmq œufs profondément enfoncés dans le duvet. Elle voltigea sans s’éloigner, autour de nous; et en nous retirant, nous eûmes le plaisir de la voir se poser, marcher vers son nid, et se remettre dessus.
Les mâles, pendant ce temps, se tenaient à part, en bandes nombreuses, et se retiraient en mer sur des îles éloignées. C’est à peine s'ils pouvaient voler; mais ils allaient facilement d’une île à l'autre en nageant. Au contraire, un mois avant la mue, nous les voyions soir et matin voler de place en place, autour des îles les plus reculées où ils étaient
à l'abri des poursuites de leurs ennemis ; et pour passer la nuit, si peu longue en cette saison, ils se perchaient, serrés l’un contre l’autre, sur quelque roc solitaire, dont les bateaux ne pouvaient que difficilement approcher. Au 4° août, il restait à peine un Eider sur la côte du Labrador; les jeunes alors étaient en état de fire usage de leurs ailes, les vieux avaient presque entièrement terminé leur mue; et tous, ils se dirigeaient vers le sud.
À présent que je vous ai donné quelque idée des migrations et des mœurs propres à ces oiseaux, depuis le commencement du printemps jusqu’à la fin de l'été, je continue, ayant mon journal sous les yeux, et la mémoire rafraîchie par mes notes. Puissent les détails qui vont suivre vous inspirer le désir d’aller vous-même en recueillir de nouveaux dans d’autres parties du monde !
D'ordinaire, l'Eider arrive sur les côtes de Terre- Neuve et du Labrador vers le 1° mai. une quinzaine avant que les eaux du golfe de Saint-Laurent soient libres de glaces. On n’y en voit aucun durant l’hiver ; et les rares habitants de ces contrées saluent avec joie leur apparition, parce qu’elle leur annonce le retour de la saison nouvelle. À ce moment, ils passent en longues files, quelques pieds seulement au-dessus de la glace ou de la surface des eaux, longeant les rives élevées, et le bord des baies intérieures et des îles, comme s'ils cherchaient à retrouver les lieux où ils ont niché, ou peut-être ceux dans lesquels l’année précédente ils sont eux-mêmes éclos. Ils se tiennent alors par couples,
et semblent être dans leur plumage complet. Au bout de quelques jours, qu’ils emploient à se reposer sur les rivages faisant face au sud, la plupart gagnent les iles qui bordent la côte; les autres cherchent où établir leurs nids, soit dans les crevasses des rochers, soit sur la lisière des bois de pins rabougris, sans qu'aucun s’avance à plus d’un mille dans l’intérieur. Comme je l'ai dit, ils ne vont alors que par couples, et conmencent bientôt à bâtir. Quant aux préliminaires de leurs amours, je n’ai pu, ni par moi-même, ni par autrui, en savoir rien de bien particulier.
Au Labrador, c’est vers la dernière semaine de mai qu’ils commencent à travailler à leurs nids. Quelquesuns sont construits sur des îles, à côté de maigres touffes d'herbe; d'autres, sous les basses branches des pins, et là on en trouve cinq, six, et quelquefois huit ensemble, sous lemême buisson. Beaucoup sont placés sur la pente des rochers qui se projettent à quelques pieds au-dessus de la marque des hautes eaux; mais jamais personne de ma société, y compris les matelots, n’en a vu à une grande élévation. Enfoncés en terre autant que possible, ils se composent d'herbes marines, de mousses et de brindilles sèches croisées et entrelacées avec assez de soin, pour donner un air de propreté à la cavité centrale, qui n’excède guère cinq pouces en diamètre. La ponte commence aux premiers jours de juin, et tant qu’elle dure, le mäle ne quitte pas femelle. Les œufs, déposés sur la mousse et les herbes, sans aucun duvet, sont généralement au nombre de cinq à sept, et beaucoup plus gros que ceux du canard do-
mestique, puisque le grand diamètre est de 3 pouces,
et le petit de 2 pouces 1/8. La coquille, lisse et d’une
forme ovale régulière, présente une couleur uniforme
d'un vert olive pâle. — Mentionnons, en passant, qu'ils
fournissent un mets très délicat. — La durée de l’incu-
bation ne m'est pas exactement connue. Lorsqu'on laisse la femelle tranquille et que ses œufs ne sont mi
ravis ni détruits, elle ne niche qu’une fois par saison ;
et du moment qu’elle se met à couver, le mâle l'aban-
donne. A peine a-t-elle fini de pondre, qu’elle commence à s’arracher un peu de duvet de dessous le ventre, et répète, chaque jour, la mème opération, jusqu'à ce que les racines des plumes, aussi loin que son bec peutatteindre, soient mises à nu et rendues aussi propres qu'un bois dela surface duquel on a enlevé l'herbe et les broussailles. Elle étend ce duvet autour et au-dessous des œufs, et quand elle quitte le nid pour aller manger,
elle les en recouvre, précaution suffisante, sans doute,
pour les maintenir chauds, mais qui ne les garantit pas de tout danger : le grand goéland à manteau noir,
écartant le léger édredon, sait bien les trouver et les
sucer.
Dès que les petits sont éclos, la mère les mène à l'eau, n’y en eût-il qu'à un mille de là, et dût la traversée être pleine de difficultés pour elle-même comme pour sa jeune famille. Quand il arrive que le nid se trouvesur des rochers dominant l’eau, l'Eider, ainsi que lecanard huppé, prend ses petits l'un après l’autre dans son bec, et les dépose doucement sur leur élément favori, Je désirais beaucoup trouver un nid placé au-
dessus d’un lit de mousse ou d’autres plantes, pour voir si la mère les laisserait tomber d'eux-mêmes de cette hauteur, ce que le canard huppé ne craint pas de faire en pareil cas; mais malheureusement je manquai d’occasion pour m'en instruire. On ne peut se figurer tous les soins qui, pendant quelques semaines, sont prodigués à ces tendres petits. La femelle Eider les range autour d’elle avec sollicitude, et les conduit aux eaux peu profondes où ils apprennent à se procurer la nourriture en plongeant; parfois, quand ils sont fatigués et trop loin du rivage, elle s'enfonce sous l’eau et les reçoit sur son dos où ils se reposent quelques minutes. A l'approche de leur cruel ennemi, le grand goéland, elle bat l’eau de ses ailes et la fait rejaillir de tous côtés, comme pour l’étourdir ou l’aveugler, et se dérober plus facilement à sa vue ; alors, à un cri particulier qu’elle pousse, les petits plongent dans toutes les directions, tandis qu'elle tache d’attirer le danger sur elle seule, en feignant d’être blessée. D’autres fois, elle s’élance hors de l’eau sur l’agresseur, et souvent avec tant de force et de courage, que lui-même, honteux et battu, se trouve heureux de pouvoir en être quitte en s’échappant. Alors, elle revient se poser près des rochers parmi lesquels elle espère rejoindre sa famille que son doux appel a bientôt réunie à ses côtés. Plusieurs fois, j'ai vu deux femelles s’attacher l’une à l’autre, sans doute pour assurer une protection plus efficace à leur chère couvée ; et ilest rare, en effet, qu’en face de cette alliance défensive, le goéland se hasarde à assaillir ces mères prudentes.
Quand ils ont une semaine, les petits sont d'un gris de souris foncé, et chaudement recouverts d’un duvet doux et épais. Leurs pieds à cet âge paraissaient proportionnellement très grands et forts. Vers le 20 juillet ils étaient tous éclos et croissaient rapidement. Ils n’avaient encore qu'une quinzaine de jours, que déjà on ne pouvait les prendre qu’avec peine, si ce n’est lorsqu'il faisait grand vent, et qu’ils abandonnaient la mer, pour se réfugier à l'abri des rochers, dans les eaux basses de quelques baies. On peut aisément les élever, pourvu cependant qu’on en ait le soin convenable. Ils s’apprivoisent très bien et s’attachent au lieu spécial qu’on a réservé pour eux. Un pêcheur d’East-Port, qui en avait apporté huit ou dix du Labrador, les garda plusieurs années dans une cour, tout près de la baie sur laquelle, quand ils furent devenus grands, ils se rendaient chaque Jour, en compagnie de canards ordinaires, ne manquaient jamais de revenir à terre, tous les soirs. Différentes personnes qui les avaient vus, m'ont assuré qu’ils étaient aussi familiers que les canards eux-mêmes ; que moins agiles sur terre, en revanche ils nageaïent beaucoup mieux, et que sur l’eau leurs mouvements avaient plus de grâce. Ils restèrent ainsi en demi-capimité, jusqu'à ce que les mâles eussent revêtu toutes leurs plumes et se fussent accouplés; mais un jour ils furent tués presque tous par des chasseurs qui les avaient pris pour des oiseaux sauvages, bien qu’on leur et coupé le bout de l’aile, et qu'aucun ne pût s'envoler. Je ne fais pas de doute que cette espèce, si on parvenait à la domestiquer, ne fût une excellente acquisi-
tion, tant sous le rapport de ses plumes et de son duvet, que pour sa chair comme article de table; et je suis persuadé qu’on obtiendrait, sans trop de difficulté, ce résultat si désirable. En captivité, l'Eider se nourrit de diverses espèces de grains, ainsique de farine trempée, et sa chair alors devient délicieuse. Les femelles stériles que nous primes en grand nombre au Labrador, me parurent tout aussi délicates que le canard sauvage. Les mâles étaient coriaces et avaient un goût de poisson: aussi en mangions-nous rarement, quoique les habitants ne fissent, à cet égard, aucune différence entre les sexes.
Lorsque la femelle est surprise sur son nid, elle s’eniève d’un seul coup d’aile; mais lorsqu'elle voit l'ennemi à une certaine distance, elle commence par faire quelques pas, puis s'envole. Qu'on passe auprès d'elle sans l’apercevoir, ce qui peut très bien arriver, quand le nid est placé sous les branches rampantes d'un arbre nain, elle ne bouge pas, lors même qu'elle vous entendrait causer. Souvent des personnes de ma société ont ainsi trouvé des nids, en levant les branches des pins; et elles n'étaient pas moins surprises que le canard qui partait tout à coup, et passait devant elles en poussant un grand cri. Dans ce cas, on le voyait parfois se reposer à quinze ou vingt mètres, puis marcher en boîtant et traînant les ailes, comme pour attirer l'ennemi à sa suite. Plus souvent cependant, ils volaient à la mer où, réunis en troupes nombreuses, ils attendaïent que leurs importuns visiteurs fussent éloignés. Quand nous en poursuivions sur notre bateau, et qu'ils
avaient leur famille autour d'eux, ils nous laissaient venir à portée de tirer ; et alors, feignant d’être fatigués ou malades, ils semblaient faire effort pour s'envoler, battant l’eau de leurs ailes à demi-ouvertes, tandis que les petits plongeaient ou couraient à la surface avec une agilité merveilleuse, puis, au bout de cinquante ou soixante mètres, s'enfonçaient tout à coup sous l'eau, pour ne reparaître qu’une minute et par intervalles. Dès l'instant que la couvée était dispersée, la mère prenait son essor ; et là se terminait notre chasse. Le cri de la femelle est un croak, croak dur et prolongé. Je n'ai jamais entendu celui du mâle.
Quand on lui a dérobé ses œufs, la femelle cherche immédiatement un mâle, lequel tant que je puis croire, est moins souvent un nouveau que l’ancien ; cependant je n'ai pu vérifier le fait. Quoi qu’il en soit, elle ne tarde pas à en trouver un ; et on les voit, le même jour, revenir ensemble au nid. Is nagent, volent et se promênent côte à côte ; et dix ou douze jours ne se sont pas écoulés, que le mâle prend son congé et se renvole à la mer, vers ses compagnons, tandis que la femelle reste à couver sur sa nouvelle ponte qui se compose rarement de plus de quatre œufs, encore faut-il que là saison soit peu avancée; car j'ai remarqué qu’aussitôt que les mâles étaient entrés dans leur mue, les femelles dont le nid avait été pillé, abandonnaient la place. Une des particularités les plus remarquables de l’histoire de ces oiseaux, c’est que les femelles ayant des petits ne commencent à muer que trois grandes semaines après les mâles. au lieu que celles qui n'ont
pas de nid, subissent ce changement de plumage en même temps qu'eux. Cela peut sembler étrange, mais c’est un fait dont, au Labrador, j'ai pu parfaitement m'assurer.
Quelques auteurs ont avancé que les mâles veillent auprès des femelles. Cela peut être, dans des pays comme le Groënland et l'Islande où les Eiders ont été réduits à un état de demi-domesticité; mais tel n’est certainement pas le cas pour le Labrador. Jamais nous n’y avons vu un seul mâle rester auprès des femelles, après que l’incubation avait commencé; sauf, par hasard, comme nous venons de le dire, lorsque celles-ci avaient été privées de leurs œufs. Toujours les mâles se tiennent au loin, en grandes troupes, quelquefois de plus de cent individus, se retirant à la mer, sur de larges bancs, par neuf ou dix brasses d’eau, et, quand vient la nuit, gagnant les Îles couvertes de rochers. Nous nous étonnions beaucoup de ne pouvoir découvrir, au milieu de leurs longues lignes, un seul oiseau qui ne fût dans son plumage d’adulte. Les jeunes mâles, s'ils s’'accouplent avant d’avoir revêtu leur dernière livrée, se tiennent entre eux pendant cette même période, ou bien avec les femelles stériles qui, comme nous l’avons observé, sont séparées de celles qu’occupent les soins de l’incubation ou de la maternité. Je suis porté à croire que les vieux mâles commencent leurs migrations vers le sud plus tôt que les femelles et les jeunes; du moins, une quinzaine avant le départ de ces derniers, on n’en voyait plus aucun. En hiver, au moment où on les trouve aux États-Unis, sur les côtes
LE CANAKD EIDER, 233
de l'Atlantique, mâles et femelles sont mêlés ; et quand vient le printemps, ceux qui sont accouplés voyagent par grandes troupes, disposées en ligne où l’on voit distinctement alterner les individus de l’un et de l’autre sexe.
Le vol des Eiders est ferme et puissant. Ils s’avancent en battant fréquemment des ailes, et faisant onduler leurs files, suivant les inégalités mêmes de la surface des vagues au-dessus desquelles ils passent à la hauteur de quelques mètres, et rarement à plus d’un mille du rivage. Quelques-uns seulement traversent le golfe de Saint-Laurent. Généralement ils préfèrent suivre les côtes de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve, jusqu’à l'entrée orientale du détroit de Belle-Ile, au delà de laquelle un certain nombre continuent plus au nord, tandis que d’autres, remontant ce canal, s’établissent pour la saison au long des rivages du Labrador, et vont parfois jusqu’à la baie des Perdrix, ou même plus loin, sur le Saint-Laurent. Pendant le temps qu’ils séjournent sur nos eaux et dans les lieux qu’ils ont choisis pour nicher, on les voit assez fréquemment voler beaucoup plus haut que lorsqu'ils voyagent; mais dans ce cas ils semblent n’avoir pour but que de se maintenir hors des atteintes de l’homme. On s’est assuré que la rapidité de leur vol était d’environ quatre-vingts milles par heure.
Is plongent avec une agilité remarquable, peuvent rester longtemps sous l’eau, et vont souvent chercher leur nourriture à une profondeur de huit à dix brasses, sinon plus. Cependant, lorsqu'ils sont blessés, ils s’épui-
23h LE CANARD EIDER.
sent bientôt par suite des efforts qu'ils font pour plonger, et un bateau bien manœuvré peut les gagner de vitesse en une demi-heure. Il en est de même quand ils commencent à se fatiguer, car alors ils nagent presque à fleur d’eau, et on les tue facilement d'un coup de perche ou d’aviron.
Leur nourriture consiste principalement en mollusques et crustacés dont il semble qu'ils aient la faculté de broyer les coquilles. Dans plusieurs individus que j'ouvris, je trouvai les intestins presque entièrement remplis de petits fragments de ces coquilles mélangés avec d’autres matières. Il y avait, en outre, dans leur estomac, des œufs de crustacés et de divers poissons, parfois même des cailloux gros comme une noisette. Leur æsophage, qui est en forme de sac et a la consistance du cuir, était souvent distendu par les aliments, et d'ordinaire émettait une désagréable odeur de poisson. Le gésier est très large et musculeux. La trachée du jeune mâle, aussi longtemps qu'il n’a pastoutes ses plumes, ou pendant les douze premiers mois, ne ressemble pas à celle des vieux ; et en général l'oiseau n'apparait dans son plumage complet qu’au quatrième hiver. D'abord, il ressemble à la mère. puis devient moucheté et couleur pie; mais ce changement ne s'opère que par degrés, et jamais en moins de deux ans.
Il faut une bonne charge pour tuer un Eider, et l'on en vient à bout plus facilement pendant que l'oiseau est en l'air, que lorsqu'il nage. Sur le rivage, il vous voit venir de très loin, et s'envole avant que vous soyez à sa portée. Parfois vous pourrez le surprendre.
tandis qu'il nage sous de grands rochers ; et si vous vous y prenez bien, vous aurez chance de le tuer ; mais lorsqu'il vous a d'abord aperçu, il plonge si vite que, pour cette fois, vous pouvez dire que votre coup est manqué. Pendant quenous étions au port Great-Macatina, nous découvrimes un large bassin qui communiquait avec la mer au moyen d'une étroite passe d'environ 30 mètres, et par laquelle avec la marée entraient et s’en retournaient les Eiders. Nous nous postâmes de chaque côté de ce canal, et parvinmes à en tuer bon nombre, mais rarement plus d’un à la fois. Cependant, à plusieurs reprises, il nous arriva d’en abattre, dans une seule file, autant que nous avions de coups de fusil à leur envoyer.
Je n'ai jamais trouvé de duvet pur que dans un seul nid ; dans les autres, il était plus ou moins mélangé de petites branches sèches de pin et d'herbes. Quand il est nettoyé, ce qu'un nid peut en contenir ne pèse guère plus d’une once; toutefois, vu sa grande élasticité, il se renfle assez pour remplir un chapeau, et même plus, s'il est convenablement préparé. Les chercheurs d'œufs du Labrador en récoltent des quantités considérables ; mais ils font, en même temps, un tel ravage parmi les oiseaux, que ce trafic ne peut durer de longues années.
Il y a de cela douze ans: je naviguais avec mon fils Victor, du Bayou-Sarah jusqu’à l'embouchure de l'Ohio, à bord du steamer Magnet, commandé par M. M'knight auquel je suis heureux d'offrir de nouveau tous mes remercîments pour ses attentions et ses bons soins. La vue seule de la belle rivière me remplissait de joie; mais en arrivant au petit village de Trinité, il nous fallut prendre terre, avec plusieurs autres passagers, les eaux devenant trop basses pour permettre au bateau de poursuivre jusqu’à Louisville. On ne pouvait pas se procurer de chevaux ; et comme je désirais continuer ma route sans délai, je pris le parti de remettre mes effets à la garde de l’hôtelier, qui s’engagea à me les faire parvenir par la première occasion. Mon fils, à cette époque, n'avait pas encore quatorze ans; mais, avec toute l’ardeur de la jeunesse, il se vantait de pouvoir accomplir, de son pied, le long voyage que nous avions en perspective. Deux des passagers manifestèrent le désir de nous accompagner, pourvu, dit le plus grand, et en apparence le plus robuste, pourvu que le petit puisse supporter la fatigue. Mes affaires, ajouta-t-il, sont urgentes, et il me faudra pousser rapidement jusqu’à Francfort. Après le diner,