‹ Scènes de la nature dans les Etats-Unis et le nord de l'Amérique [microforme]Chapitre 3 sur 17 · IL · texte numérisé non relu

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Rien n’estamusantecomme de les observer au moment des amours, lorsque les mâles commencent à chercher des compagnes : au lever du soleil, vous les voyez arriver et descendre sur les bords de quelque large banc de sable ou sur une savane, [ls viennent de différents quartiers, l’un après l'autre et pendant plusieurs heures. Vous en avez quelquefois devant vous quarante ou cinquante, et même, aux Florides, j’en ai vu des centaines s’assembler amsi dans le courant d’une matinée. II sont alors dans toute leur beauté, et l’on ne remarque point de jeunes parmi eux. Ces mâles se pavanent d’un air important et jettent le défi à leurs rivaux ; tandis que les femelles font les belles de leur côté et poussent toutes à la fois leur cri d'appel, pour les enflammer et solliciter leurs caresses. Il n’est aucun de ces fiers champions que ne transporte un égal désir de plaire, et qui par suite, dans chaque prétendant, ne rencontre un ennemi toujours prêt à commencer l'attaque. Brutalement, avec fureur, sans la moindre courtoisie, ils s'élancent l’un sur l’autre, ouvrant leur bec redoutable et se battant les flancs de leurs ailes. El semblerait qu’un seul coup bien appliqué dût suffire pour terminer la querelle ; mais ils sont sur leurs gardes : plusieurs passes sont échangées, les coups succèdent aux coups; le plus habile maître d'escrime ne parerait pas mieux, J'ai vu de ces combats durer plus d’une demi-heure, sans que mort s'ensuivit; mais souvent aussi, l’un des deux reste sur le carreau, brisé et tout meurtri, ce qui arrive quelquefois mème après que l’incubation à commencé. Quand la paix est faite, mâles et femelles s’envolent

LE GRAND HÉRON BLEU. 67 par couples, et je pense qu’ils sont appariés pour toute la saison ; du moins, je ne les voyais plus s'attrouper. comme précédemment , dans un même lieu, et leur humeur, dés lors, paraissait beaucoup plus pacifique.

Ils ne sont pas, tant s'en faut, dans l’habitude constante d'élever leur famille en communauté plus ou moins nombreuse, Sans doute, j'ai vu plusieurs associations de ce genre; mais souvent aussi J'ai trouvé des couples qui nichaient à part. Ils ne font pas non plus invariablement choix d'arbres s’élevant de l’intérieur d'un marais, puisqu’aux Florides j'ai remarqué des héronières au milieu de landes couvertes de pins, à plus de dix milles de tout marais, étang ou rivière. Les nids sont établis tantôt sur la cime des plus grands arbres, d'autres fois à quelques pieds seulement de terre; il y en à qui reposent sur le sol même, et on en trouve jusque sur des cactus. Aux Carolines, les hérons de toute espèce sont extrêmement abondants, non moins peutêtre que dans les parties basses de la Louisiane et des Florides, là où des réservoirs et des fossés, sillonnant

de toutes parts les plantations et les champs de riz, sont * remplis de poissons de diverses sortes, qui leur assurent - une proie riche et facile. Aussi viennent-ils y nicher en . grand nombre; et quand ils ont eu soin de s’établir au- - dessus d’un marais, ils peuvent y vivre aussi sûrement qu'en aucun lieu du monde. Qui done oserait les poursuivre au fond de ces affreuses retraites, dans une saison où il s’en exhale des miasmes mortels, et au risque d'être cent fois englouti avant d'arriver jusqu'à eux ?

Imaginez-vous une surface de quelques cents acres,

couverte d'énormes cyprès dontles troncs, montant sans branches jusqu’à une cinquantaine de pieds, s’élancent du milieu des eaux noires et bourbeuses. Plus haut, leurs larges cimes s’étendent, s’entrelacent et semblent vouloir séparer les cieux de la terre; à travers leur sombre voûte pénètre à peine un rayon de soleil. Cet espace fangeux est encombré de vieilles souches qui disparaissent sous les herbes et les lichens ; tandis que dans les endroits plus profonds s’épanouissent les nymphéas, auxquels se mêle une foule d’autres plantes aquatiques. Le serpent congo (1), le moccasin des eaux (2) glissent devant vous et se dérobent à votre vue ; vous entendez le bruit que font les tortues effrayées qui se laissent tomber de dessus les troncs flottants, d’où plonge aussi le perfide alligator en enfonçant sa tête monstrueuse sous l’infect marais. L'air est imprégné de vapeurs empestées, au milieu desquelles s’agitent et bourdonnent des milliers de moustiques et toutes sortes d'insectes ; le coassement des grenouilles, les rauques clameurs des anhingas et les cris des hérons, font un

musique digne de la scène. Embourbé jusqu’au genou

dans la vase, vous déchargez votre fusil sur lun des nombreux oiseaux qui couvent au-dessus de votre tête: mais alors s'élève un tel vacarme, que c’est à ne plus vien entendre. Les oiseaux épouvantés se croisent confusément dans leur fuite ; les petits cherchent à se sur

(4) Congo-snake (Amphiuma means. Harlan), ‘2 later-moccasin (Crotalus piscirorus, Tatreille),

RS ti

LE GRAND HÉRON BLEU. 69 ver, et, trop faibles encore pour se soutenir, dégrinsolent et font rejaillir l’eau fétide qui vous éclabousse ; une pluie de feuilles piquantes comme des aiguilles descend en tourbillons du haut des arbres, et vous ne demandez plus qu'à fuir... Courage! au contraire; restez ferme au poste pour tirer des hérons, et tirez, tirez! le gibier ne vous manquera pas; vous en aurez de plus d’une espèce : grand héron bleu, héron blanc, et quelquefois des hérons de nuit et des anhingas. Si on ne leur fait pas une guerre trop cruelle, tous ils reviendront nicher d'année en année dans ces tristes lieux, où ils se plaisent.

Le nid est toujours large et plat, extérieurement formé de bûchettes, avec lesquelles sont entrelacées, sur une épaisseur considérable, des herbes et de la mousse. Quelquefois on en trouve plusieurs ensemble sur le même arbre, quand il est touffu et à la convenance de ces oiseaux. Il contient trois œufs au plus ; je n'ai pas souvenir d'y en avoir jamais vu davantage, et il en est constamment de même pour toutes les grosses

espèces que je connais, depuis le héron bleu jusqu’au -héron occidental (1); mais les espèces inférieures en “pondent d'autant plus qu'elles sont plus petites. Le héron de la Louisiane en pond fréquemment quatre, le héron vert cinq et parfois six. Ceux du grand Héron bleu sont très petits comparés à la taille de l'oiseau; ils «n'ont que deux pouces et demi de long sur un pouce et

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Ê (1) Héron blanc, ou grande aigrette,

sept douzièmes de large; la couleur est d’un blanc bleuâtre terne, sans taches; la coquille rude au toucher et d’une forme ovale régulière.

Le mâle et la femelle couvent alternativement et se donnent à manger l’un à l'autre. Leur mutuelle affection est aussi forte que celle qu'ils portent à leurs petits; et ils ont soin d'entretenir ces derniers dans une telle abondance, qu'il n’est pas rare de trouver le nid approvisionné de poisson et d'autre nourriture, soit fraîche, soit à différents degrés de putréfaction. À mesure que les jeunes grandissent, ils sont moins fréquemment visités par leurs parents, qui cependant ne manquent pas de leur faire partager toutes leurs bonnes aubaines: mais dans des nids placés bas, j'en ai vu parfois qui, s'appuyant sur leur derrière et les jambes étendues toutes droites devant eux. avaient l'air de souffrir de la faim et demandaient à grands cris à manger. I leur faut une telle quantité d'aliments, que c’est à peine si le père et la mère, malgré tout l'exercice qu'il se donnent, suflisent à satisfaire la voracité de leur appétit. Ce n’est que lorsqu'ils savent bien voler, qu’ils sont capables de se subvenir à eux-mêmes. Alors les parents les chassent et les laissent s’en tirer comme ils pourront. Quand ils quittent le nid, ils sont généralement en bon état; mais étant encore Inexpérimentés, il leur faut d’abord considérablement rabattre de leur ordinaire, et bientôt ils deviennent maigres et chétifs. Auparavant, leur chair était passable ; quant à celle des vieux, elle n’est nullement de mon goût, et j'en cède volontiers le régal aux amateurs. Pour moi, je le ré-

LE GRAND HÉRON BLEU. 71 pète, il n'est ni corneille, ni jeune aigle que je ne leur préfére en toute saison.

Le grand Héron bleu se nourrit principalement de poisson; mais il mange aussi des grenouilles, des lé— zrds, des serpents et des oiseaux, ainsi que de petits quadrupèdes, tels que musaraignes, mulots et jeunes rats. Ine dédaigne pas non plus les insectes aquatiques et sait très adroitement attraper, soit au vol, soit par terre, mouches, scarabées, papillons et libellules. T1 détruit une grande quantité de poules d’eau, râles et autres oiseaux; mais je n’en ai jamais vu prendre de crabes: et les seules graines que j'aie trouvées dans son estomac étaient celles du grand lis d’eau de nos États du sud. 1 frappe toujours sa proie d’un coup de bec, de manière à lui transpercer le corps le plus près possible de la tôte. Quand l'animal est fort et vivace, 1l achéve de le tuer en le battant par terre ou contre le roc; après quoi, il l'avale tout d’une pièce. Un jour, sur la rivière Saint-Jean, dans la Floride, j'en tuai un que J'ouvris et dans l'estomac duquel je trouvai une Jjohe perche encore toute fraîche. mais dont la tête avait été coupée. On la fit cuire, et elle me parut excellente, ainsi qu'au lieutenant Piercy et à mon aide, M. Ward; mais M. Leehman ne voulut pas même en goûter. Un de mes amis, John Bulow. avait, à diverses reprises, apporté de New-York des dorades pour les mettre dans un étang bien enclos d’un mur et que traversait un petit ruisseau ; mais, quelques jours après les y avoir lâchées, il les voyait toutes disparaitre. Instruit de cette circonstance et soupçonnant quelque

héron d'être l’auteur du méfait, je lui conseillai de se mettre en embuscade avec un fusil: c’est ce qu'il fit: et cette mesure eut pour résultat la mort d'un superbe héron, de ceux de notre espèce, dans lequel il retrouva sa dernière dorade.

À l'état sauvage, jamais ce Héron ne mange de poisson mort, ni d'aucun autre animal qu'il n'ait tué luimême. Il lui arrive parfois de s'attaquer à un poisson si gros et si fort, qu’il court risque de sa propre vie. C’est ainsi que, sur la côte de la Floride, j'en vis un qui ne craignit pas de s'adresser à un adversaire de cette taille. Bien qu'il se tint ferme et raide sur ses hautes jambes, il fut entrainé assez loin, tantôt à la surface, tantôt sous l’eau; enfin, par une brusque secousse, il parvint à dégager son bec* mais il paraissait à bout, et resta près du rivage, tournant la tête à la mer, et probablement sans envie de recommencer. On ne s’imagine pas combien de poissons de cmq à six pouces un de ces oiseaux peut manger par jour. J'en avais quelques-uns à bord de la Marion qui, dans une demiheure, consommaient plein un seau de jeunes mulets ; et quand je leur donnais de la chair de tortue, il leur en fallait plusieurs livres à chaque repas. Je ne fais pas de doute qu’un seul individu, bien disposé, ne pût dévorer quotidiennement plusieurs centaines de petits poissons. Sur l’une des clefs de la Floride, nous en primes un qui était en vie, mais si maigre et si pauvre, que je me décidai à le tuer pour connaître la cause de cet état misérable. C'était une femelle adulte et qui avait eu des petits au printemps. Son ventre élait gan-

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