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temps? vous ignorez le bonheur. Mais le soleil poursuit son cours en éclairant les mêmes scènes de magnificence ; mais la fleur orgueilleuse croît au milieu d’un sol embrasé; les oiseaux ne cessent de répéter les chants qu'ils faisaient entendre lorsque le voyageur parut au milieu de leurs forêts. Dans son délire, il va quelquefois jusqu’à désirer d'éternels frimas , il se rappelle que les aquilons soufflent sur les rivages de sa patrie, il les demande au ciel avec plus d’ardeur peut-être qu'il ne souhaita jamais le printemps.
J'ai vu un vieillard qui, au sortir d’orages politiques, avait quitté l'Europe pour venir se fixer dans les déserts du Nouveau-Monde. Il éprouva les sentimens douloureux que je viens de peindre, jusqu à ce que le temps, effaçant peu à peu ses anciennes idées, lui permit de goûter quelques instans de bonheur au milieu d’une nature n'ayant rien de semblable à celle de sa patrie. Quelques mois après son arrivée, me disait-il, il avait adopté pour lieu de sa promenade un rocher sauvage, battu par les vagues, qu'il préférait à cette pompe dont il était environné , parce qu'on trouvait aussi de ces rochers stériles sur les côtes brumeuses de l'Europe. Il avait arraché jusqu'aux aloës croissant péniblement au milieu des mousses et des fougères , afin que rien d'étranger à ses regards ne vint lui rappeler qu'il était en Amérique,
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et que ses rêveries ne trouvaient plus de motif dans l'apparence de la réalité. Je ne veux voir, s'écriait-il, que les flots agités et que ces pierres brülées par le soleil, puisque c'est tout ce qu'il ya de commun entre la France et ces contrées. Mais insensiblement son cœur trouva un plus: grand nombre de ces analogies que la Providence dévoile, quand le temps d’une épreuve qu’elle juge à propos de faire subir à celui qui s’exile de son pays est passée’. L'idée de la France était pour mon solitaire comme un songe heureux. Il s'était en quelque sorte environné d'illusions qui, par une longue suite d'habitudes, lui étaient devenues plus chères que la réalité qu’elles devaient rappeler. S'il venait à détacher une fleur de fausse vanille, il cherchait bien son analogie pour l'odeur avec celle de Vhéliotrope d'hiver, mais il la préférait encore. Sil nous présentait un fruit de son verger, il était le premier à nous désigner la saveur qui le faisait ressembler à celui de l'Europe, mais il la trouvait plus douce. Il avait fini par réunir les jouissances de ces deux climats et par associer ce qu'il y avait de plus agréable dans son pays et dans sa patrie
* Les Conquistadores entourés d'Indiens dont ils ignoraient la langue, cultivaient de préférence, comme pour se consoler de leur isolement, les plantes qui leur rappelaient le sol de VEstramadure et de la Castille. Humboldt, Æssaë poli tique sur la Nouvelle-Espagne , liv. 9, p. 413.
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adoptive. C'est un admirable instinct que la nature a mis en nous pour que nous ne fussions pas toujours malheureux quand le hasard nous aurait forcés à demeurer sur des rives étrangères. Mais pour être en quelque sorte à l'abri des reproches des hommes, elle les avertit puissamment pendant des années entières, elle met tout en usage pour que la voix de la patrie ne soit pas méconnue ; ellemurmure continuellement comme la vague qui ne cesse de se briser : Étranger , ne reste pas sur ces rivages, si tu penses devoir regretter éternellement ceux que tu as quittés. L'absence fait naitre encore dans le cœur de l'homme le moins susceptible d’affections tendres, un doux sentiment de bienveillance dont la poésie peut s'emparer , et qui se répand non-seulement sur nos compatriotes, mais sur tous les Européens. Pour une âme ardente et sensible, ces hommes deviennent des frères ; le voyageur les regarde comme tels parce qu'ils ont traversé les mers après lui, parce qu'il se considere comme chargé dans ces lointains pays d'exercer envers eux les devoirs d'une hospitalité reçue autrefois ou vivement désirée. Que de profonds sentimens ne fait pas naître la présence d’un Français | Il n’est guère possible de le faire sentir à ceux qui
«ne Pont point éprouvé. Il est difficile d'indiquer
la douceur de ses paroles à ceux qui ne les ont
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> 50 < point entendues. Je me trompe cependant, un ami de l'humanité dépeint ces impressions mieux que tout autre et je veux suivre Malouet dans les forêts de la Guyane, pour faire connaitre ce
‘qu'elles ont de noble et d'attendrissant.
Cet homme vertueux parcourait la Guyane Française afin d’améliorer le sort de ses habitans; il trouva près de la cascade d'Oyapok un vieux soldat qui avait été blessé à la bataille de Malplaquet. Il comptait alors cent dix ans; il y en avait quarante qu'il vivait dans cette solitude; il était aveugle et nu. Malgré sa décrépitude, il conservait une apparence de vigueur, et la longue barbe blanche qui le couvrait jusqu’à la ceinture ajoutait encore à son air vénérable; deux négresses le nourrissaient depuis long-temps du produit de leur travail, et composaient toute sa société. La visite d'un compatriote le rendit l’homme le plus heureux. Je vais laisser parler le voyageur et lui faire exprimer les sensations qu'il éprouva. « Je passai deux heures dans sa cabane, étonné, attendri du spectacle de cette ruine vivante. La pitié, le respect en imposaient à ma curiosité, je n'étais affecte que de cette prolongation des misères de la vie humaine, dans Vabandon, la solitude et la privation de tous les secours de la société. Je voulus le faire transporter au fort, il s’y refusa, il me dit que le bruit des
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eaux dans leur chute était pour lui une jonissance et Pabondance de la pêche une ressource ; que puisque je lui assurais une ration de pain, de vin et de viande salée, il n'avait plus rien à désirer.
Il m'avait d’ os reçu avec de grandes dé-
monstrations de joie, mais lorsque je fus prêt de le quitter, son visage vénérable se couvrit de larmes. Il me retint par mon habit, et prenant ce ton de dignité qui sied si bien à la vieillesse, sapercevant malgré sa cécité de ma grande émotion , il me dit: attendez; ; puis il se mit à genoux, pria Dieu, et m ARE ses mains sur la tête ; me donna sa bénédiction *
* V. Malouet, Mémoire sur les colonies, t. 1, p. 5r.
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