CHAPITRE VIII
Amour de l’Indien pour ses forêts. Effet que doivent produire sur lui nos climats
Que dire à ce pauvre Indien que Pon a arraché de ses forêts? Quand il regarde d’un œil indifférent les édifices de vos cités, lui persuaderez-vous qu'il doit les préférer à ces cabanes qu'il élevait dans lendroit le plus riant de la solitude? Mes palmiers sont bien plus beaux que vos colonnes, sécrie-til, et la nature les a élevés partout pour ombrager mon habitation.Je puis transporter avec moi mon toit de feuillage et ces dômes doivent rester éternellement dans le même lieu. Que les Européens sont insensés! Porgueil les fixe à la même place pour le reste de leur existence. Ne le voientils pas comme moi, tous les étres sont destinés à errer sans cesse ? Jaime bien mieux imiter Vhôte des forêts ou Phabitant de Pair; le cerf ne reste pas sans cesse dans le même pâturage, Poiseau ne chante pas toujours au sommet des mêmes arbres, mais leur rapidité leur fait trouver partout l'asile qu'ils désirent. La nature a si bien vu que les êtres animés ne devaient point rester dans le
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même lieu, qu’elle a accordé aux plus lents une ha-
bitation pour les abriter pendant les voyages qu'ils font comme les autres animaux.Ce qu'il dit, ce n'est point la preuve d’un vain caprice, c’est Pexpression d'un sentiment qui lui commande plus impérieusement que tous les autres; il en donne bientôt une funeste preuve; si l'on veut le contraindre à demeurer long-temps loin de ses déserts,son corps s'affaiblit, ses regards deviennent languissans , sa voix est mourante , chacun de ses soupirs est une accusation ; il appelle au tribunal de la divinité les hommes qui le retiennent pour lui faire partager une civilisation dont les lois Pépouvantent ; 1 meurt au bout d’un court espace de temps,
1 Nous avons eu dernièrement en Europe une preuve de la violence de ces sentimens. Un Brésilien, emmené en Allemagne n’a pu vivre long-temps loin de ses forêts. Voyez le Journal des Débats du 7 décembre 1823.
On écrit deFrancfort, 2 décembre: « Le sauvage Botocoudo, qui fut amené l’année dernière du Brésil à Vieme, a passé avant-hier pour retourner dans son pays; Il est accompagné d'un courrier du cabinet autrichien, à qui on a recommandé d’en avoir le plus grand soin. Il renonce à tous les plaisirs et à toutes les jouissances de l'Europe civilisée pour retourner dans ses forêts, où un attrait invincible rappelle cet enfant de la nature. Sa femme et son enfant sont déjà morts de chagrin, et il les aurait bientôt suivis, si la bonté de l’empereur ne l’eût déterminé à ordonner que ce sauvage fût rendu à la hberté et à ses forêts. Il a appris quelques mots d'allemand; mais ce
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parce que ses regrets sont trop vifs pour durer pendant des années. Ramenez ce sauvage dans ses campagnes, le spectacle qui se présente à ses regards le ranime tout - à-coup. Il aspire le parfum des forêts, et se réveille comme d’un songe pénible, il admire l'éclat des fleurs et ses yeux reprennent leur ancienne vivacité; il entend le chant des oiseaux et sa voix s'élève gaiment dans les airs. Il ne faut pas croire que notre civilisation , en exerçant son influence dès l’âge le plus tendre , puisse éteindre ce sentiment. On a vu au Brésil, dans la province de Minas-Novas, un Indien qui, ayant été conduit dès son enfance au milieu des villes, y prit l'instruction que l’on donne aux enfans des colons; entrant bientôt dans les ordres ecclésiastiques, il fut chargé de desservir la cure d’un petit village voisin des forêts où demeuraient ses anciens compatriotes.Le souvenir d’une vie errante au milieu des bois parla si vivement à son âme, que la tribu à laquelle il avait appartenu venant visiter les lieux où il résidait , il n’hésita pas à lasuivre quand elle s'éloigna, en reprenant tous les ornemens portés par les sauvages. Sans doute, s’il fit resté dans les villes, il
n’est qu'avec une répugnance visible qu'il a supporté la gêne des vêtemens européens. Il est silencieux, apathique , et parait plongé dans une profonde tristesse. Rien n'excite son attention
ni sa curiosité, il n’a plus qu'une pensée, celle de sa patrie. »
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n'aurait point change son état contre les inconvéniens d’une existence semblable. Mais il entendit le mugissement des forêts qu'il avait parcourues dans son enfance, et il ne put résister à cette espèce de langage de la nature.
Si dans ces contrées, nous désirons quelquefois le retour des frimas parce qu'ils nous rappellent la patrie, combien ils doivent paraitre étranges à l’Indien nouvellementarrivé en Europe! L'hiver lui est inconnu, il n’y a que Pautomne qui lui fasse présager le deuil de la nature. Mais les arbres qui se dépouillent , les feuilles qui tombent, le soleil qui commence à pâlir, doivent pénétrer son cœur du plus terrible effroi. Il n’a pas comme nous Pespoir du printemps. Chaque fleur qui se penche sur sa tige semble lui dire que la
nature ne doit plus se réveiller. Le silence des oiseaux semble lui prouver que tout va bientot mourir. Plus les effets sont lents, plus sa douleur est vive ; des dégradations successives lui annoncent qu’un changement sinistre va s’opérer dans tout l'univers. Enfin, la grande catastrophe arrive , les nuages chargés de frimas voilent le ciel, le jour est sombre, le vent mugit, des tourbillons de neige couvrent les arbres et les édifices ; les ruisseaux ont cessé de couler, les fleuves euxmêmes sont immobiles. Hélas, dit-il en sentant
l'impression du froid, mon existence va s'arreter;
comme tout ce qui m'entoure, je suis destiné à retomber dans le néant. Il sécrie et regarde le ciel : tout-à-coup, une lumière plus vive vient frapper ses yeux; un rayon du soleil fait briller ce qui Venvironne, tout n'est point mort, il à reconnu Vastre qui favorise son pays; il bannit l'inquiétude, les feux dont la splendeur réjouit même l’Européen, lui rappellent les déserts fer. tiles qui ne cessent d’en être éclairés :!
C'est l'émigration d'un jeune sauvage qui a fourni à Delille un de ses plus charmans épisodes. Voyez les Jardins,
chant 2.
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