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CHAPITRE X

Impressions poétiques des pasteurs du Nouveau-Monde.

C'est surtout aux peuples pasteurs qu'il appartient de cultiver la poésie. Dans l'Italie, les bergers, lorsqu'ils célèbrent l'amour , ne peignent que des idées gracieuses, inspirées par de rians paysages. Dans la Grèce ces chants étaient les mêmes ; mais l'oppression les a changés en des cris de douleur et de liberté. L’Helvétien admire sa douce patrie, et semble dire aux troupeaux dont il est environné : ne dépassez pasnos montagnes; le bonheur n'existe plus dès que leur sommet disparait à nos yeux. Quoique ayant à peu près les mêmes occupations, on sent que les pasteurs de PArabie, et ceux des plaines incultes du Nouveau-Monde, doivent charmer leurs loisirs par des chants qui différent autant de ceux des Européens, que les solitudes qu'ils habitent sont éloignées de ressembler à celles de la Grèce et de VItalie. Une des plus grandes preuves de l'influence des lieux sur l'esprit poétique des hommes, c'est cette analogie qui existe entre le Sertanejo et PArabe du désert : ils ne voient tous deux que des plaines immenses

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brúlées par le soleil, que des troupeaux sans nombre abandonnés à eux-mêmes, et quoique attachés aux lieux ou ils sont nés, leur esprit inquiet semble vouloir toujours les entraîner audelà des bornes de Phorizon : ils errent, sans dessein , dans ces vastes plaines, et portent continuellement avec eux des idées sombres et mélancoliques, nées d’une mystérieuse uniformité. L'amour, dans ces pays brúlans, devient un sentiment dont rien ne peut distraire : c’est le besoin le plus impérieux de Pâme; c’est le cri de l’homme qui appelle une compagne, pour ne pas rester seul au milieu des déserts. Dans ces pays il n'y a point de vallées; le murmure des ruisseaux se fait rarement entendre ; on n'erre point sous de mystérieux ombrages : aussi les idées sont-elles graves et imposantes comme les lieux qui les inspirent. Qu'on ne croie pas cependant que la

grâce ne s'y fasse jamais sentir, et que la mélan-

colie ne présente que de funestes images; il y a

aussi quelques palmiers qui s'élèvent au milieu des sables, et le palmier devient l’objet de mille comparaisons. Il y a des antélopes que le hasard conduit au milieu des troupeaux, et leur regard est toujours l'emblème de la douceur.

Je souhaiterais vivement qu’un des savans qui parcourent en ce moment les contrées du Nouveau-Monde, rapportât quelques-uns de ces

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yarabis échappés à la muse sauvage d'un pasteur du Pérou: revêtus des expressions poétiques de la langue espagnole, combien ces chants, qui expriment un amour conçu dans la solitude, doivent être passionnés! que leur harmonie plaintive doit avoir de charmes ! Sans doute leur influence est bien grande sur l'esprit des bergers, puisqu'on passe des journées entières à les entendre, et qu'ils sont parvenus jusque dans les vastes plaines du Paraguay *. Je rencontrai, dans un village portugais non loin de San -Salvador , un de ces poëtes sans art qui chantent pour charmer leurs loisirs, et qui, surpris du nombre des idées que la nature réveille en eux, ne peuvent plus exister sans la poésie : tout estnouveau pour leur imagination ;ils ne craignent point de répéter ce qu'ont pu dire ceux dont ils ont été précédés, ils célèbrent ce qu'ils éprouvent, ils peignent ce qu'ils ont vu. Ah! que pour un Européen, les pensées de ces hommes sont entrainantes ! Il les connaît quelquefois parce qu'on a tout dit dans PAncien-Monde; mais le génie qui vient de les révéler leur prête une forme nouvelle : ce n'est point l'espoir de se faire admirer qui a inspiré des chants semblables, c’est le besoin d'épancher un sentiment profond, c'est la

* Dazara, Voyage au Paraguay.

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nécessité d'exhaler un feu | qui € dévore. Celuii qu on entend chanter au milieu des déserts, celui dont les accens ne sont répétés que par Les échos de la solitude, jouit bien plus véritablement de la poésie que les autres hommes : il fait en quelque sorte partie de la scène qu'il va décrire; il ne chante que ce qu'il a ressenti. Quels bic imposans présente la nature à ces bergers, que la nécessité fait devenir voyageurs! Celui que jai connu était loin du pays qui l'avait vu naître ; il nous y transporta : il n'était point heureux dans ces déserts, mais il les regrettait. Il chanta, et sa voix qui peignait l'amour trompé, nous causa une vive émotion. Son histoire était simple, il nous la dit en peu de mots. Dans ces vastes plaines, comme au temps des patriarches , les troupeaux sont toute la richesse ; mais comme dans le reste de l’univers, on méprise la pauvreté : il avait aimé la fille d'un riche pass, teur dont les génisses parcouraient de vastes páturages, et il ne pouvait prétendre à l’obtenim. Il nous peignit une plaine fertile : il la peupla de superbes taureaux paissant près de leurs compagnes, et il nous les représenta errant à l'aventure ; il célébra leurs jeux et leurs combats; puis, tout à coup, comme si le sort Peút comblé de faveurs, et que personne parmi les siens n'égalat sa « puissance , il se crut un moment l'homme le plus

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heureux de la terre; mais l'illusion cessa bientôt, et il n'eut point ensuite le courage de se livrer à la triste vérité : il préféra décrire ses voyages. Chaque objet qu'il avait vu pour la premiere fois s'était peint vivement dans son imagination : aussi jamais les savanes, jamais les forêts n'ont-elles été décrites avec plus d'enthousiasme. Les animaux qui les parcourent , les oiseaux qui les animent de leurs chants, paraissaient tour-à-tour au milieu de la scène imposante que son génie présentait avec tant de rapidité! Heureux effet de la poésie, chaque création nouvelle semblait lui faire oublier ses maux !

Je suis très-disposé à croire que le Brésil et le Pérou sont destinés à offrir un jour au reste de l'Amérique des modeles de poésie : le climat, une nature active, un langage noble et harmonieux , sont des garans assez sûrs de ce que j'avance. La haute société de Rio-Janeiro et de San-Salvador n'est étrangère à aucun genre de littérature : la musique occupe ses loisirs ; elle cultive les langues de l'Europe, et tout cela avec des dispositions naturelles tres-remarquables. Si Pon consulte Barbosa', on voit que plusieurs auteurs brésiliens se sont distingués en plus d’un genre. Pai été quel-

quefois surpris du charme qui règne dans la plu-

* Bibliothèque Lusitanienne, in-fol.

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= 80 « part des poésies inspirées par les simples rapports long-temps sans produire des poètes dont la ré- putation traversât les mers , que parce qu'il était sans relations avec une grande partie de l'Europe. po SERRE 3

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