‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 27 sur 99 · SUR ST AR · texte numérisé non relu

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cent toutes les nations? La nature n'a-t-elle point tout fait pour la splendeur future de ces contrées? N'a-t-elle point réuni tout ce qui pouvait contribuer à leur bonheur? comme si elle eût prévu que les hommes dussent être meilleurs dans leurs institutions ; elle a pris autant de soin de les faire communiquer ensemble, qu’elle a mis d'obstacle à la réunion des autres peuples ! N'estce point un admirable spectacle de sa prévoyance que ces deux fleuves unis entre eux par d'immenses canaux , que ces tributaires répandant partout la fertilité, que ces arbres énormes dont on peut créer des édifices, que ces végétaux moins orgueilleux qui fournissent à la nécessité “comme aux besoins. du luxe! Un philosophe pleura naguère sur des ruines, moi je veux exprimer ma joie au milieu de ces fondations nouvelles qui s'élevent aussi dans un désert. Qu'une superbe Memphis couvre de ses colonnes les rives de PAmazone, je lui prédis plus de gloire qu'à toutes les autres cités! Placée au centre du Nouveau-Monde, elle y répandra tous les arts; et les poetes chanteront les grandeurs de cette ville future!

Quelques étres ont trouvé la tranquillité sur ces rives solitaires ; mais il en est d’autres que le malheur n'a point cessé de poursuivre. Si le voyageur qui parcourt ces contrées s'arrête pour

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considérer une pierre de granit que le flot vient baigner. Les Indiens lui disent en détournant les yeux: C'est le rocher de la mère. Il interroge ceux qui le guident, et tour à tour Veffroi , Vindignation , la douleur, se peignent sur son visage. Voilà en quelques mots ce qu'il nous a raconté : l’espace m'empêche de donner son touchant récit.

“Dans un de ces voyages que l'on entreprend pour soumettre les Indiens au joug de la civilisation , ou plutôt pour les réduire à un cruel esclavage, sous un prétexte sacré, une femme se vit arracher ses enfans; elle les suivit, malgré la distance , et chercha à les ramener pres de leur pére ; son dessein fut connu, on la fustigea cruel-

lement, et l’on prit même le parti de la séparer *

pour toujours de ceux qui causaient sa fuite ; elle

fut emmenée au milieu des déserts; mais que ne

peut Pamour maternel ! Ses persécuteurs allaient peut-être s'éloigner, cette solitude lui était inconnue. Comment retrouver ses enfans ? Elle rompt ses liens, se jette à la nage, gagne les rochers; elle espère sans doute que ses regards pourront suivre la barque qui Pa conduite. Les monstres semblent deviner son dessein ; ils osent encore se saisir d’une infortunée qui n'a plus la force de fuir; ils Vétendent sur ce rocher : il semble que, sortis des enfers, ils veulent donner au monde une idée de ses joies. La victime est

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frappée, le sang coule, elle ne meurt pas encore, elle éternise son nom par ses douleurs. Ses bourreaux ne sont pas attendris ; mais ils s'éloignent. Abandonnée dans cette contrée ignorée, elle fit voir combien il y a de persévérance dans le cœur d'une mère; elle franchit les plus horribles solitudes, elle se vit en butte à tous les besoins; mais elle oublia bientôt ses maux, car elle parvint dans les lieux où vivaient ses enfans. On ne lui laissa pas même le bonheur de rester auprès d'eux , alors elle méprisa l'existence, et se laissa mourir de faim *.

La poésie s'emparera peut-être de ce sujet, et ce sera un jour Pélégie la plus déchirante. Oh! si Millevoye nous eùt retracé les souffrances de cette pauvre Indienne, que de larmes il eut fait couler !

Quand les siècles se seront écoulés, et que Pon jettera un coup-d’œil sur les faits embellis par la tradition, les imaginations brillantes peindront de la manière la plus variée les aventures des premiers Européens que leur génie aventurier aura conduits dans ces lieux. Nos histoires de chevalerie pâliront devant celles d’Aguire et de Philippe de Urre. Le lac-de Parima,

: Y. Humboldt, Voyage aux régions équinoxiales, t. 2,

ses palais d’or et d'argent*, les plerreries de lEldorado, le bizarre aspect d'un roi couvert de poudre d’or, les hommes acéphales, les habitans aériens des bords de POrénoque ? remplaceront les prestiges de la féerie, nos chimères et nos géans; comme eux, ils n'auront eu de véritable existence que dans Vimagination des hommes

crédules ; la littérature semparera de ce qu'ils

ont de poétique ; c'es, ainsi qu'ils survivront aux

siècles de l'ignorance.

Des fictions moins brillantes attristent maintenant ces campagnes ; elles ont leur cause dans de funestes souvenirs. « Lopez d’Aguire fut tué à Barquamento, apres avoir été abandonné par les

siens; mais, au moment de succomber, il plongea |

son poignard dans le sein de sa fille unique, pour qu'elle n’eût pas à rougir devant les Espagnols du nom de la fille d’un traître. L'âme du tyran, telle est la croyance des indigènes, erre dans les savanes, comme une flamme qui fuit l'approche des hommes. »

Par un singulier Jeu de la nature, on voit se répéter sur les bords de POrénoque les prodiges qu'on attribuait à la statue de Memnon; vers le

lever du soleil, des sons, semblables à ceux de

* Southey, History of Brazil, p. 371.

* Voyez Oviedo, Ralegh, etc,

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Porgue, se font entendre dans le voisinage de rochers granitiques, et effraient les Indiens qui croient y reconnaitre les prestiges d'un enchantement. M. de Humboldt, si bien accoutumé à pénétrer les secrets de la nature, nous a dévoilé les causes de cette harmonie ?. Si la poésie s'empare d'un semblable phénomene, ce seront les âmes des euerriers de la contrée, dont les gémissemens frapperontPoreille du voyageur; peut-être y verrat-on les plaintes de quelques divinités sauvages, déplorant Venvahissement de leurs déserts.

Les scènes qu'offrent les fêtes des habitans de POrénoque, à certaine époque, ont quelque chose de sombre et de mystérieux qui les font rentrer dans le domaine de la poésie : la joie sauvage des Indiens est parfaitement d'accord avecle spectacle que présente le lieu du festin; on ne voit aucun meuble dans la vaste cabane où se sont réunis les convives ; mais des animaux rôtis et noircis par la fumée sont rangés symétriquement contre la muraille, et c’est au milieu des apprêts de ce hideux festin que Pon commence des danses dont les femmes sont toujours exclues’. Aux faibles sons d’une flûte de Pan qui accompagne leurs chants monotones , les danseurs forment un rond

* Humboldt, Voyage aux régions équinoxiales, t. 2, p. 283.

2 Depons, Voyage à la partie orientale de la Terre-ferme.

et tournent avec la gravité la plus silencieuse pendant des heures entières. Presque toujours le premier coryphée de cêtte bizarre réunion plie “ses genoux pour marquer la mesure; mais quelquefois la ronde s'arrête tout-à-coup, et les Indiens , en agitant leur corps, se balancent faiblement. Les mêmes danses s'exécutent dans le reste de l'Amérique méridionale ; partout elles ont, comme je Pai dit, ce caractère mystérieux qui semble en faire une cérémonie religieuse plutôt qu'un divertissement. Lery* nous en a donné des descriptions exactes, à une époque où elles n’avalent point encore recu de modifications. Il fallait qu’elles eussent une bien grande influence sur les actions de la vie, puisque Von s'y préparait pendant plusieurs mois. 7

Si nous nous transportons au milieu des nations qui habitent les rivages de l’'Amazone, nous y trouverons les idées poétiques portées à un trés-haut degré d’exaltation ; mais l’on ne sait pas bien encore si celle qui fait donner au fleuve le nom qu'il porte est une fiction de quelques tribus, ou un mensonge des Européens ; car les voyageurs du seizième siècle avaient une extrême

tendance, comme l’a dit un voyageur ?, à retrouver

chez dés peuples nouvellement découverts tout

* Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil. yag q a Humboldt, Voyage aux régions équinoxiales, t. 2, p. 485.

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> 1092 « ce que les Grecs nous ont appris sur le premier âge du monde *. Quelques-unes des tribus de ces contrées , en remontant surtout vers le Pérou, ont des croyances ou des usages que sans doute les poètes ne négligeront pas un jour; l’amour parait exercer sur eux une grande “influence, malgré Popinion de Paw qui semble refuser ce sentiment aux Américains ? : il y à plusieurs exemples d'une passion si vive que le trépas n’a pu Véteindre, et plus d'une Artémise sauvage a mêlé dans sa coupe les cendres de son époux. Chez ces peuples , les phénomènes les plus redoutables de la nature sont expliqués d'une manière poétique par les idées religieuses ; lorsque les volcans jettent leurs feux, quand les tremblemens de terre se font sentir, ce sont, disent-ils, les pas d'un Dieu irrité qui font tressaillir les

“montagnes*

La raison qu'ils donnent d'un de leurs usages peut servir à expliquer les idées poétiques des autres peuples de l'Amérique qui Pont adopté. Il est très-probable que la plupart des nations de

de Plus récemment encore, le père Lafiteau a trouvé de singuliêres analogies entre les idées poétiques des peuples anciens et celles des indigènes de l'Amérique.

2 Voyez Recherches philosophiques sur les Américains.

3 Mercurio Peruviano. Voyez les anciennes Annales des Voyages de M. Maltebrun.

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ce vaste pays croient qu'un monde, où Von mènera une vie errante comme sur la terre, les attend après leur mort, car ils déposent tous des ustensiles de chasse et de guerre sur les tombeaux ; les naturels des bords de PAmazone pensent que leurs pères les recevront au milieu des festins : « Nous avons soin , disent-ils, comme le rapporte un voyageur, qu'on mette dans notre tombe une hache de cuivre, un arc et une armure complète, afin de pouvoir faire sur-le-champ notre entrée victorieuse dans le ciel, en passant par la voie lactée, ce jardin lumineux où nos ancêtres s'amusent à des danses et à des festins; cependant nos neveux nous verront quelquefois combattre les morts des tribus ennemies ; c'est alors qu'on verra les sombres nuages s'amasser et annoncer un orage violent; la foudre brillera dans nos mains, et le fracas de la chute de nos ennemis précipités du haut du ciel, et changés en bêtes féroces, retentira dans les airs comme un tonnerre épouvantable ". »

Il est assez curieux qu’une partie de la croyance des anciens Scandinaves se retrouve dans la mythologie d’un peuple sauvage de l'Amérique ; mais il n'est pas aussi extraordinaire qu'on rencontre un peu plus loin les principes de la me-

Anciennes annales de M. Maltebrun.

= 104 cmg tempsycose. Je le ferai observer en passant, cette idée d’un changement corporel n’a pris naissance que dans les contrées favorisées de la nature ; les hommes consentent à reparaître “sous ta forme des. habitans de leurs forêts; mais c'est. pour parcourir les lieux qui enchanterent autrefois leur imagination. Les habitans des bords de lUcal, n'accordent point cette faveur à toutes les âmes; celles des méchans errent entre la terre et les nuages, ou même elles sont enchainées au fond des eaux. |

. On retronverait probablement dans les diverses croyances des peuples de l'Amérique, de même que dans la physionomie du paysage , le caractere de leur poésie. En examinant celle des Araucans, et le pays qu'ils habitaient, on verra que ce peuple si remarquable, dont une partie existe encore, non loin des tropiques, avait une poésie qui se faisait remarquer par les images les plus fortes et les figures les plus hardies. Peut - être pourrait-on encore interroger leurs poètes, connus autrefois sous le nom de Gempir'; mais sans doute que les traditions se sont perdues parmi eux, et qu'il ne leur reste que le souvenir de la cruauté des Européens *.

1 VW. Viagero universal.

2 C’est le courage de ces peuples qui a inspiré à don Alonzo d'Ercilla le beau poème de l’Araucana.

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