‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 33 sur 99 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Changemens qu’amènera nécessairement la civilisation dans le

caractère poétique du paysage.

C'esr une observation qui a déjà été faite par un de nos plus célèbres voyageurs, que, partout ou s'établissent les hommes , multipliant bientôt les végétaux nécessaires à leur subsistance, ils changent la physionomie du paysage; Vagriculture donnera donc un nouveau caractère aux différentes contrées de l'Amérique; les impressions poétiques varieront également, elles changeront avec la nature, ou plutôt comme le nouveau monde fut long-temps le domaine de PEurope, notre littérature se modifiera sous un ciel différent. Peut-être les poètes américains, dont le talent se sera déployé avec la civilisation, oublieront-ils tout ce qu'ils lui doivent. En lisant les anciens voyageurs , ils regretteront sans doute cette nature primitive, si bien décrite par quelques-uns d’entre eux. S'ils parcourent les rives du Méchassébé, déjà couvertes de villes florissantes : Ou sont, diront-ils, ces tableaux imposans d’une

nature remplie de majesté, même au sein des

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déserts ? La culture a tout soumis à Puniformité de ses lois, les forêts sont abattues , les animaux sont détruits, les humbles épis qui couvrent la savane s'élevent aussi sur les débris fumans de nos forêts; il ne nous reste plus de ces campagnes que de magnifiques descriptions, elles justifient nos plaintes,elles nous donnent encore plus de regrets. Silevoyageur qui cherche des inspirations s'avance vers la Floride orientale, qu'il pénètre jusque d ans la vallée. d’Alachua , il pourra peut-être célébrer un puissant empire ; mais trouvera-t-il encore ces paysages sublimes qui rappelaient à Bartram un monde nouveau sortant des mains du créateur *? D'immenses troupeaux de taureaux et de génisses errent encore dans la savane, dira-t-il, mais l’on ne voit plus au milieu d'eux ces troupes d'animaux sauvages qui ne craignaient point de confier leur indépendance à de paisibles campagnes. Les hommes mêmes, à cette époque , avaient un caractère poétique que leur à enlevé l'excès de notre civilisation. Au sein d’une abondance qu'on ne retrouve plus dans lesautres pays, tantôt la chasse et la guerre en faisaient des espèces de héros, qu'en regarderait maintenant comme des êtres fabuleux ; tantôt leur douceur et leur hospitalité

* Voyage à la partie sud de l'Amérique septentrionale, t. 1,

ramenaient les Européens aux idées de l’âge d’or. Si le moderne voyageur lit alors Bartram , il se confirmera dans toutes ses pensées, il verra que le Séminole présentait l’image parfaite du bonheur , que la joie, le contentement intérieur , l'amour tendre, l’amitié franche étaient empreints sur ses traits, qu'ils se montraient dans son maintien, qu'ils semblaient former son état habituel et faire partie de sa constitution, puisque leur empreinte ne le quittait qu'avec la vie.

Ces changemens dans le paysage et dans les hommes sont plus prompts qu'on ne imagine.

Quelques années, quelques mois suffisent pour les opérer. J'en ai vu moi-même; de: fréquens exemples , et avant que les dons de l'agriculture remplacent une fertilité sauvage, la lutte qui s'établit entre l’industrie et la végétation sans art, ne satisfait point les yeux. Quoi de plus triste en effet que des arbres abattus, non loin de forêts primitives ? Les débris de la nature ne font point sur l'imagination l'effet des autres ruines , ils ramènent seulement à l’idée d’une destruction inévitable ; tandis que des colonnes renversées nous parlent aussi de faits glorieux et d’une grandeur «qu'on peut reconquérir. Déjà plus d’un voyageur a regretté cette métamorphose que la civilisation

opère de jour en jour avec plus de rapidité; un an

suffit quelquefois pour couvrir d’un seul genre de

végétation d'immenses étendues de terrain. Les harmonies, si bien établies par la nature, s'interrompent quelque temps, pour paraitre sous une autre forme. Mais cette révolution est presque toujours l'effet de plusieurs - siècles ; quand elle arrivera pour l'Amérique, le moral de ses habitans aura lui-même subi les plus grands changemens. Les événemens se seront succédés; il y aura dans la campagne des ruines, des souvenirs, et la poésie, devenue plus cultivée elle-même, exercera son empire dans les villes. On ne pourra plus dire comme un voyageur moderne : «Il ya dans les chants des sauvages, et surtout dans ceux qui appartiennent à l'amour, une douceur singulière ; ils ont un caractère de langueur et de mélancolie enchanteresse, surtout lorsqu'on les entend dans cette vaste solitude où régnent au loin le calme et le silence :. »

* Bartram, Voyage dans la partie sud de l'Amérique septentrionale, t. 1, p. 419.

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