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doit étre que de se voir placé par le sort loin de celle qu'on ne peut s'empêcher d'aimer. J'aurais donné mon pouvoir pour ne plus être étranger aux lois de la civilisation; je crois que j'aurais vu
sans frémir mes forêts abattues et couvertes de
vos moissons. Ma cabane, je la livrai aux flammes, tant elle me parut méprisable auprès de vos palais; je me retirai dans une grotte sauvage, parce que les rochers dans lesquels je la fis creuser étaient plus élevés que vos édifices, et que dans les ouvrages de la nature je retrouvais encore de la grandeur et de la supériorité.
Il me fut impossible de lui cacher plus longtemps le feu qui me dévorait; un jour, elle remarqua mon agitation, et je lui dis: Parce que Je ne suis qu'un pauvre Indien, penses-tu que je ne saches point distinguer la douceur et la beauté; je t'aime, Héléna, car le son de ta voix me fait tressaillir de bonheur; et mes guerriers disent dans leurs chants qu'ils ne sont heureux qu'en entendant la voix de leur maitresse. Ton image me poursuit sans cesse; hier, je versais des larmes ameres dans la solitude; ces larmes, ce sont peut-être les premières qu'un Indien ait Jamais répandues. Héléna, crois-tu qu'on RSS t'aimer davantage ?
Cet aveu ne l’étonna pas : elle sourit, et me ferma la bouche avec sa main plus babe que la
fleur du mangara. « Koumourahy , me dit-elle,
si tu veux conserver l'amitié, garde-toi de me parler amour.» Mais j'étais un insensé que la raison ne pouvait convaincre; je n'avais plus le pouvoir de' lui obéir. Viens visiter ma tribu, lui disaisje quelquefois, mes Indiens te regardent comme une divinité bienfaisante ; si tu voulais que je devinsses ton époux, je rassemblerais d’immenses richesses, et tu commanderais à tout ce qui mentoure; moi-même je n'aurais point d'autre volonté que la tienne.Alors elle s’éloignait comme si ma témérité l’eut effrayée ; ou bien elle me disait : « Je dois habiter les villes ; ce bonheur que Pon goûte dans le désert n'est pas fait pour moi; tu ne me verras jamais dans ta cabane. » Cependant une noire mélancolie ne tarda pas à s'emparer de mon cœur ; j'enviais même le sort du malheureux Africain , et je n’aurais point dédaigné une condition plus triste encore, si elle m'eút rendu la tranquillité. Ah! me disais-je en parcourant nos campagnes, je retrouve partout ce sentiment funeste ; mais l'oiseau le révèle par un chant plus doux, et il exprime son bonheur. Si l'hôte sauvage de ces forêts l’apprend à toute la contrée par ses cris majestueux, un cri traverse la solitude et lui répond. Quels avantages n'ont pas sur moi les étrangers, m'écriai-je avec plus de rage, et que dois-je prétendre avec tout
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mon amour? une triste compassion peut-elle me satisfaire? Non, je veux être aimé. Puis je me rappelais tout-à-coup pour mon malheur que souvent mes plaintes avaient été écoutées, et que des paroles plus douces que celles de la simple pitié avaient ranimé mon espoir. a L'amour dont j'étais dévoré devint à la fin si violent que tous les obstacles disparurent à mes veux; je conçus un projet qui devait me donner le bonheur, ou me délivrer de tous mes maux, et je fus trouver Pouvidor pour qu'il décidat de mon sort. | Je te demande ta fille pour épouse, lui dis-je; ma tribu est encore puissante , et mon courage est connu. Mais avant que tu m'accordes une semblable faveur, je veux te donner plus de richesses que n’en renferme la cité puissante que tu commandes. Des traditions anciennes comme nos vieillards m'ont appris où sont rassemblés ces trésors que vous recherchez avec tant d'ardeur. Que j'aie ta parole, et les dangers ne m'effraient plus.
Mon discours le surprit, mais il n'hésita pas à me promettre ce que j'exigeais avec tant d’ardeur. Bien décidé à m'élancer dans des déserts inconnus où peut-être j'allais rencontrer la mort, je ne voulus pas m'éloigner sans revoir Héléna, dont l'image devait me soutenir au milieu des
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= 150 « souffrances cruelles auxquelles j'allais me vouer.
Une tristesse subite se peignit dans ses traits en apprenant le dessein dont j'étais animé: elle tenta de me retenir, et me peignit avec force toutes les peines que j'aurais à surmonter, tous les dangers que j'avais à craindre ; mais son effroi me donna un nouveau courage. Enivré d'un amour sans bornes, je me prosternai à ses pieds : Non, lui dis-je, n'essaye plus d’affaiblir ma résolution; dans ces regards où se peignent l’inquiétude, jai puisé une force nouvelle; en voyant ta douleur, pour la premiere fois j'ai senti l’espérance.
Quelques larmes tombèrent alors sur mon front brülant; il me sembla que tout était changé, un feu actif circula dans mes veines , une joie rapide émeut tout mon être; je vis que j'étais aimé! le dessein que j'avais formé me parut bien faible encore pour valoir un si grand bonheur, et il y avait des instans où j'étais tenté d'adopter des projets plus vastes et plus glorieux.
Je revins à la tribu, je rassemblai tous nos vieillards : Rappelez-vous votre jeunesse, leur dis-je ; que les lieux que vous avez parcourus autrefois se présentent à votre mémoire; car j'ai promis des richesses aux étrangers , je veux connaitre les lieux ou je pourrais diriger mes chas-
seurs ; Héléna sera le prix de ma peine, et de
nombreux présens rendront ma tribu plus puissante que celle des autres Indiens.
Le plus âgé des guerriers prit la parole : son regard était sévère; une plume brillante ornait encore ses lèvres ; et, fidèle à nos anciens usages, il avait le corps peint de diverses couleurs. Pourquoi, jeune chef, te laisses-tu abuser par un vain espoir, et qu'as-tu besoin d’aller rassembler des trésors inutiles ? ne connais tu pas la perfidie de l'étranger ? Si tu l’ignores, les vieillards n’en ont point perdu le souvenir, et de longs regrets sont tout ce qu'ils ont retiré de leur ancienne confiance. Tu n'épouseras pas Héléna , te dis-je, on se réjouira de ton infortune, et tes richesses ne feront que des ingrats. Le sort avait accordé aux Portugais le bord de la mer : que viennent-ils chercher dans nos forêts? que veulent-ils de nous? que demandent-ils enfin? D'autres tindiqueront les lieux où tu peux trouver la mort : mes conseils ne te seront jamais funestes; j'ai toujours méprisé les feintes caresses des Européens.
Que n'écoutai-je alors ces paroles de sagesse ! l'espoir me resterait peut-être encore, et je n'aurais pas hâté le moment de mes douleurs; tous les guerriers ne furent pas également inflexibles; ils gardèrent quelque temps le silence, mais l’un d'eux que de longues souffrances avaient affaibli, parla en ces termes : Je n’ai point souvent goûté
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le bonheur d’être parmi mes frères; ma vieille compagne ne m'a pas toujours vu dans ma tribu, et mes plus belles années se sont passées loin de nos forêts. Dans une longue guerre que nous eùmes à soutenir contre les puissans Guaycourous, Je fus fait prisonnier, et je suivis vers les sources de VIguarassou la tribu errante de mes nouveaux maîtres. Ces derniers se sont rendus redoutables aux autres nations du Mato Grosso ', mais ils ne font jamais servir leurs prisonniers à leur nourriture. Ils se glorifient d’avoir su dompter, comme les Portugais, ces animaux superbes qui les transportent rapidement dans les lieux les plus éloignés. Moins sages peut-être que nous, on les voit rechercher avec ardeur des grains d’or et d'argent dont ils se font des ornemens qu'ils portent à leurs lèvres et à leurs oreilles. Ils couvrent aussi de plumes éclatantes leurs bras et leurs jambes peints de rocou et de jenipape. Les devins qui les dirigent dans leurs courses ayant consulté le chant du macauhan ?, il fut décidé que nous abandonnerions les lieux où nous étions fixés, et que nous transporterions nos cabanes sur les rives d’un
* Les Payagoas seuls ne les craignaient point, ils étaient même plus puissans qu'eux sur les fleuves. Les Espagnols et les Portugais les ont presqu'ancantis.
? Ils ont encore plus de confiance que-les Tupinambas dans le chant de ces oiseaux, dont J'ai déjà parlé. V. Corografia.
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Fe 102 autre fleuve. Notre troupe s'avança dans le désert comme un torrent dévastateur , et nous traversa- | mes les villages abandonnés des Cayabavas qui fuyaient à notre approche pour s'enfoncer dans les forêts. | :
Les cotonniers que ce peuple cultive pour se faire des vêtemens furent entièrement ravagés, et l’on récolta les champs d’Arachis, dont il tire sa principale nourriture. |
Je vis quelques-uns de ces malheureux Indiens : ils portent à la lèvre un morceau de résine brillante; leur corps est peint de rocou, et ils sont, vêtus d'une longue robe filée par leurs femmes ". Nous continuâmes notre route et nous passâmes
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devant le monument qui atteste la puissance des étrangers, puisqu'il partage entre deux nations toutes les terres de nos ancètres *. On se décida à entrer dans la chaine des Parirys, d’où sort le Paraguay, pour se diriger vers la vallée des Sept Lacs, ou s'éleverent bientôt les cabanes des conquérans. Je vis dans ce lieu plus de richesses que tu n'en saurais jâmais rencontrer.
Les fleuves qui sortaient de la montagne rou-
ki “ laient dans leur cours Por, argent et les pierres
brillantes; mais nous n’y fimes pas un long sé-
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* Corografia Brasilica.
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: LE * C'est le pilastre en marbre qui sépare les possessions des
deux couronnes. V. Corografia Brasilica.
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» 103 & jour, et j'ignore si les étrangers Pont découvert.
Un autre vieillard continua ainsi: Lorsque ton père vivait, J'étais son compagnon le plus fidèle, et je soutenais son courage dans de cruelles afflictions. Je me rappelle que pendant un de ces longs voyages que nous fimes ensemble, nous arrivâmes dans le pays des anciens Goyaz, où vivent encore les Cayapos *, qui se sont rendus redoutables aux Portugais par leur pesante massue. Nous allâmes les trouver pour faire alliance avec eux. Ils étaient campés dans les montagnes Dorées, qu'on aperçoit à peu de Rene des Tabocas *; ils nous engagérent, en nous donnant l'hospitalité, à mépriser comme eux les richesses qui les entouraient, et pour lesquelles on voulait les asservir.
Un troisième me conseilla d'aller dans la terre des Ararys, de remonter le Rio-Negro, et après etre entré dans les Mantiqueiras, de chercher une solitude entourée de rochers inaccessibles où
la nature avait rassemblé, disaitil, toute espèce de métaux.
H achevait à peine, lorsqu'un jeune chasseur , nommé Kéroé, qui s'était déjà rendu redoutable
Avant la publication de l'ouvrage de M. Ayrès de Cazal,
on n avait pas les moindres notions sur l’état actuel de
tr Us et d’une foule d’autres.
As doradas. V. Corografia Brasilica.
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ze» 164 “et par son courage et par son adresse, se leva toutà-coup, et me dit avec une sorte d’emportement: Qu'avons-nous besoin d'aller chercher dans des contrées lointaines ce que nous avons pres de nous? Ne connais-tu pas les déserts des Américanos '? Si tu te rappelles les discours de ton: père, les trésors de l’univers y sont rassemblés. Que les dangers ne teffraient pas, nous saurons les surmonter; l'amitié sait aussi mépriser le péril. Le croirais-tu bien? vingt fois j'ai pensé à visiter ce pays si redoutable, et tu posséderais déjà ses richesses si tu les avais souhaitées devant mol.
Je saisis avec empressement cette idée à laquelle je n'avais point encore songé : j'écartai même de ma pensée tout ce que mon père m'avait dit de
“ces horribles solitudes ou l’on me proposait de m'enfoncer; ce fut en vain que les vieillards s'efforcèrent de me retenir; Kéroé enflammé d'un nouveau courage rassemblait nos chasseurs. Il leur parlait avec feu des avantages que nous allions acquérir dans notre course lointaine; et je fus bientôt moi-même obligé de modérer leur impatience. Nous partimes enfin : ce ne fut quau bout de cinq jours d’une marche conti-
* Les habitans de l’intérieur du Brésil racontent des histoires fort eXtraordinaires de ces contrées; à les en croire,
c’est une espèce d'Eldorado.
nuelle, que nous commençâmes à entrer dans des terres inconnues. Le cours du fleuve Noir pouvait seul nous diriger. Je savais que la rivière d’'Américanos ' se joignait à lui à des distances éloignées ; aussi avais-je résolu de ne point quitter ses rives, mais des rochers inaccessibles les cachaient quelquefois à nos regards pendant des Journées entières , et nous n'étions plus conduits alors que par le bruit éloigné des cascades. Vers la neuvième journée, nous rencontrâmes une tribu de Patachos qui nous disputa le passage. Le combat fut terrible : ils nous attaquerent en jetant de grands cris et ne commencerent à fuir que lorsque nos flèches furent épuisées. Plus prompt que la foudre, je les poursuivais et je les immolais à ma fureur : mes guerriers, conduits par Kéroé, me disputaient Pavantage de les abattre, et tous avaient péri avant que nous fussions las de frapper.
À une Journée de lã nous commençâmes à pénétrer dans une forêt profonde où la rivière dont je cherchais les sources continuait son cours. De nouveaux dangers nous attendaient; les onces et les jaguars faisaient retentir à chaque instant les échos de leurs affreux rugissemens. Nos arcs nous
devenaient insuffisans pour nous défendre contre