‹ Scènes de la nature sous les tropiquesChapitre 48 sur 99 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Suite des Machakalis.

Ici les cris des Indiens nous avertirent que le É jour allait paraître, et qu'il fallait se préparer à une de ces grandes chasses qu'ils font toujours pendant leurs voyages. Les femmes avaient déjà présenté des armes aux guerriers : les chiens aboyaient d'impatience, et l’on n'attendait plus que le chef qui devait décider vers quelle partie 1 de la forêt Pon se dirigerait. Rendons-nous au

grand lac, dit-il, les bois immenses qui Ventou- ) rent nous promettent une chasse abondante.

Aussitôt les cris recommencerent, et Pon sélança

dans la forêt; mais alors un profond silence succéda aux bruyans accens des chasseurs, et Pon n'entendit bientôt plus que le chant plaintif et mesuré du serrador. Après avoir franchi mille obstacles, nous arrivâmes enfin au grand lac Ju-

paranan. À peine y étions-nous parvenus que les chiens commencèrent à chasser : partout on voyait les Indiens coutir avec légereté, s'arrêter, prêter l'oreille , tendre leur arc, et lancer dans le feuillage une flèche rapide que lanimal ne pouvait éviter, Bientôt des aboiemens terribles nous

= 173 «+ apprirent qu'un jaguar avait été lancé. Les échos répétaient ses horribles rugissemens et les cris douloureux des chiens qu'il immolait à sa rage. Tout-à-coup, il paraît, irrité sans doute à la vue de l’homme : il veut faire un dernier effort, s’élance contre un arbre, menace encore ses nombreux ennemis et tombe aussitôt percé de vingt flèches qui Vatteignent à l'épaule et le privent de la vie en lui ôtant la force de se défendre. |

Les innocens oiseaux ne sont pas plus heureux que cet animal redoutable : dirigé par leur chant, VIndien parvient à les surprendre; armé alors d’un arc à deux cordes, il leur lance avec force une boule d'argile, et leur ôte la vie sans qu'un cri de douleur annonce aux autres le sort qui les attend.

Cependant un soleil brúlant nous avertit qu'il faut nous livrer au repos. Les femmes , instruites par leurs maris, vont chercher les animaux qu'ils ont tués ; dirigées par de faibles traces , elles parviennent à les trouver, et on les voit bientôt arriver avec les chiens haletans quis'élancent autour d'elles en demandant le prix de leurs peines.Tout ce jour se passa dans la Joie la plus bruyante. Une chasse heureuse avait fait oublier bien des fatigues, et l'on n’entendait chanter partout que le bonheur des Indiens. Etrange inconstance! me dit Koumou-

rahy, dans quelques jours ils voudront cultiver la

=» 174 terre et me vanteront leur ancienne tranquillité. Le lendemain nous remontämes le fleuve, et je fus témoin d’un nouveau spectacle. Une espece de canal naturel, entièrement desséché à cette époque, présentait à nos regards une route sans | bornes plantée d'arbres majestueux: des lianes “qui s'étaient élancées jusqu’à leur sommet, retombaient en longues guirlandes de verdure, et venaient couvrir de fleurs les coloquintes sauvages dont le sable était tapissé; des jacutingas à pattes écarlates, des tacoaras à longues queues, une foule de tourterelles animaient encore ce riant paysage et fuyaient à l'aspect des singes qui venaient dépouiller le jambéiro de ses pommes de rose. Mes regrets ne purent arrêter nos barques rapides, et je n’eus qu'un instant pour admirer cette belle solitude que les eaux devaient bientôt envahir. | Le soleil allait disparaître lorsque nous nous décidâmes à débarquer ; ses rayons mourans doraient encore la cime des forêts ; des milliers d’insectes se jouaient à la surface des eaux, et le bruit de la grenouille mugissante avait remplacé le chant des oiseaux. Bientôt on ne vit plus à Phorizon qu'une barre éclatante qui se confondait parmi des nuages de feu; mais ce spectacle ne dura que quelques instans ; des teintes d’orangé,

de gris et de lilas parurent peu à peu sur un ciel

> | 79 Le d'azur, et nous avertirent que tout dans la nature allait se livrer au repos.

J'éprouvai alors que cest dans le désert que l'harmonie exerce son pouvoir, et qu'un chant sauvage fait naître de profondes émotions. Les voix de nos Indiens se mélant au murmure des eaux ; le cri de quelques élactors qui semblaient ‘leur répondre dans Péloignement; les accens plaintifs des guaribas appelant leurs compagnes à l'heure où le jour fuit; tout me faisait tomber dans une mélancolie dont on ne peut se défendre et qu'on n'éprouve que dans la solitude.

A peine la nuit était-elle arrivée, que les guerriers, accablés de fatigue, sendormirent dans des hamacs suspendus à des pieux sur le rivage. Koumourahy vint s'asseoir pres du feu de ma cabane, et continua ainsi:

« Je me décidai à ne pas m'éloigner et à guider encore ma faible tribu; mais je croyais que les chagrins suffiraient pour amener la fim de mes

maux ; car jé ne me sentais plus assez de courage

pour les supporter bien long-temps. Mes guerriers |

n'avaient cependant point cessé d'aller à Saint- .#

Simon, et l’un deux me rapporta un jour trois

fleurs mystérieuses * dont les étrangers m'avaien!

* Les Portugais ont sans doute conservé des Arabes cette

mameére de se communiquer leurs sentimens. On la trouve

en vao dans toutes les villes du Brésil,

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appris le langage; elles signifiaient la pitié, la

douleur et la résignation. Héléna me les envoyait. Son triste présent m'arracha des larmes brúlantes; mais une douleur plus calme succéda à mes funestes transports, et Je me sentis rattacher à la vie par un nouveau sentiment de reconnaissance. |

J'appris peu de temps après que celle qui savait partager mes souffrances devait bientôt quitter Saint-Simon pour se rendre dans une ville plus éloignée, auprès d’une sœur dont elle était tendrement chérie. Mon cœur aurait dú être accoutumé à ne plus rien espérer, et je ne pus cependant voir sans un nouveau chagrin qu'Héléna allait habiter une ville brillante ; il me semblait que loin de la solitude rien ne lui rappellerait mon amour, et que de nouveaux plaisirs lui feraient bientôt oublier la perfidie dont ma constance avait été récompensée. »

Il achevait à peine ces mots , que nous entendimes un bruit soudain semblable aux éclats de la foudre long-temps prolongés; mais le ciel était serein, et le calme le plus profond succéda à ce gémissement de la nature. « N'avez-vous jamais vu, me ditilen remarquant ma surprise, un emboaba superbe, faiblement attaché par ses racines, se détacher lentement de la colline, rouler tout-a-

A + . 3 coup et entrainer avec fracas les arbres qui Ven-

= I LES sas touraient'? Ainsi m'aura renversé Padversité : les passions ont miné mon existence, et Je ne tiens plus à la vie que par la douleur. »

En achevant ces paroles, il tomba dans une réverie profonde, et ne sembla plus s'apercevoir de tout ce qui Venvironnait. Je respectai son silence, mais il ne tarda pas à le rompre lui-même, et reprit ainsi :

« Un soir que je laissais errer ma pensée sur l'avenir cruel qui se présentait devant moi, déjà plusieurs fois le rugissement du jacaré avait annoncé l'orage, je sortis de ma cabane. La nature était agitée, eMtout semblait présager une horrible tourmente: des nuages épais roulaient autour de nos rochers; le vent faisait frémir les forêts. Bientôt la foudre se fait entendre, et ses coups se succédaient avec fracas, lorsque des voix tumultueuses accompagnées de la trompe, frappèrent tout-à-coup mon oreille. Je ne tardai point à reconnaitre le chant de mes chasseurs. Je m'avance et j'aperçois à la lueur des éclairs Héléna portée au milieu d'eux : je la regarde avec des yeux égarés, et je cherche en touchant ses vétemens , à m'assurer que ce n’est point une de ces vaines illusions que m'offre si souvent le som-

* Ces éboulemens arrivent fréquemment dans les forêts primitives, et souvent Von rencontre un assez grand nombre d'arbres abattus où les hommes n'avaient point encore pénétré;

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meil. Ange de bonté, qui vous amène, lui dis-je enfin en tombant à ses pieds, et que venez-vous chercher au milieu de ces foréts? Koumourahy, me dit-elle, c'est la confiance qui me conduit ici, car la mort aurait pu me soustraire à la violence à et lon ne taurait livré qu’un corps inanimé , si je navais pas connu ton âme généreuse. Já

A ces mots je me relevai : la colère la plus terrible s'empara de mes sens; j'allais faire voir à mes guerriers ce qu’un chef irrité avait de redoutable, mais une voix adorée demanda leur grâce, et je fus désarmé. Oh! s'écria-t-elle avec bonté, ne les punis pas pour la faute d'useul : ila déjà trouvé la mort au milieu des miens ,.et c'est lui dont l'audace guidait ces malheureux qui timplorent maintenant.

Kéroé n'existe plus, me dit alors un chasseur dans la langue de nos peres, les étrangers Pont massacré. Il avait remarqué ta douleur, et son

cœur ne pouvait plus la supporter. Venez, nous |

ditil un jour, et que votre chef ne soit plus mal. heureux. Le verrez-vous sans pitié livré à son désespoir; entendrez-vous ses gémissemens sans en être touchés ? donnons-lui le prix qu'on refuse à son courage. La belle Héléna traverse nos forêts pour se rendre dans une ville éloignée : emmenons-la dans. notre solitude, je ne connais que notre chef qui soit digne de la posséder. Eh bien!

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= 1 79 vez il ta donné le bonheur, et äl s'est réservé la mort.

Ma colère était calmée; je ne pus retenir mes larmes au souvenir de mon malheureux ami, et jé tournai vers Héléna des regards qui lui demandaient la récompense de tant de maux. Elle me comprit sans doute et me dit avec amertume : Je suis la cause de bien des malheurs, mais l’on ne peut pas même trouver l'espoir pres de moi.

Vorage allait toujours croissant : bientôt mes guerriers s’éloignèrent , et je la suppliai d'entrer dans ma grotte. Ne me crains point, lui dis-je, mon respect est plus fort que mon amour, et d'un seul mot tu peux m'éloigner. Je la fis alors asseoir sur un lit de feuillage, et je me plaçai à ses pieds, en la priant de commander à ce qui Ventourait. Je ne commande pas, me dit-elle, j'attends tout de ta générosité ; ramene-moi vers la cité, et tu verras ce que peut ma reconnaissance. Tes moindres volontés, si mon cœur les devine, seront à l'instant accomplies. Mais il en est une seule à laquelle je ne puis me soumettre. Eh quoi! je me trouverais isolé dans ces lieux que tu as embellis de ta présence; quand je t’appellerais pour répandre quelques consolations dans ce cœur déchiré, personne ne répondrait à ma voix ; le plus noble dévouement d'un ami enfin deviendrait inutile? Non, non, un Indien n'est

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point capable d'un aussi grand sacrifice! Dans vos villes Paccomplirait-on?

Elle tomba alors dans une affliction profonde, et me dit que mon cœur endurci ne Pavait jamais aimée; elle me prodigua mille noms cruels, elle versa des larmes, et je ne fus pas assez fort pour leur résister. Sa douleur au souvenir de son père l’emporta sur ma résolution. Eh bien! lui dis-je, privez-moi de toutes mes espérances de félicité; pour vous plaire, il faut s'élever au-dessus des hommes. Mais vous ne réservez que des tourmens à ceux qui peuvent encore vous aimer. Ses regards pleins de douceur avaient rencontré les miens, je Pavouerai, j’oubliai presque le pénible sacrifice que je venais de faire; je me sentis désarmé. Oui, ajoutai-je , mon unique bonheur aura été de suivre tes moindres désirs.Cependant, si tu ne voulais point abandonner un malheureux, jamais, avec toute sa puissance, ton père ne t'obtiendrait de moi; ces forêts, à mes ordres, se hérisseraient de flèches, nul des siens ne pourrait y pénétrer. Mais tu le vois, ma bien-aimée, la nuit est profonde, la pluie tombe par torrens, et le tonnerre gronde dans la forêt. Demain, tu retourneras à Saint-Simon : avant ce moment, pourquoi ne point reposer parmi nous? Tu pourras voir que les Indiens goútent le bonheur près de leurs compagnes, même au milieu des tempêtes.

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Elle consentit alors à rester dans ma simple habitation , et me dit avec le sourire de la bonté : Je veux y ramener le bonheur, je veux que ces campagnes fertiles commencent à se cultiver. Mais en voyant une Joie inquiète briller tout-à-coup dans mes regards, elle sembla se repentir des paroles qui lui étaient échappées, et ses yeux se fixerent sur moi avec une douloureuse compassion.

Tu te trompes toi-même, j'ai compris ta pensée, mécriai-je; ne me fuis point, ne retourne jamais dans la cité. Ou trouveras-tu le bonheur, si tu quittes nos forêts? L'idée que je pouvais la perdre pour toujours se présenta encore à mon esprit avec tout ce qu'elle avait d'affreux ; j'aurais voulu oublier mes promesses. Je tombai dans l'égarement, et je la suppliai en la pressant sur mon cœur de ne point m'abandonner. Non, disje, jamais je ne me serais cru réservé à de semblables tourmens. Si tu fuis, ce n'est que le commencement d'un supplice encore plus cruel. Mon ami, me répondit-elle en se dégageant de mes bras, nous serons malheureux si tu n'écoutes pas la raison. Peut-être un jour serai-je ta compagne; peut-être mon père bénira-t-il notre union; il y a des événemens dans la vie qui adoucissent les cœurs les plus fermes ; et un bonheur inattendu change bien nos résolutions. Ces dernières paroles me rappelérent des pensées

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plus tranquilles ; j'étais près d'elle, et toutes ces illusions de l'espérance commençaient à renaître dans*mon® cœur. TO EME

“En ce moment la foudre grondait encore dans l'éloignement , et les chants de mes Indiens se mélaient au faible mugissement de la forêt. Vois, me dit-elle , le calme succède à l'orage; comme la nature, ton cœur retrouvera sa tranquillité; elle ajouta : Peut-être aussi, comme la tempête, ton amour se dissipera-til. Mais je lui demandai si l'amour auquel tenait toute notre existence pouvait s’éteindre : elle ne me répondit que par un sourire plein de tendresse.

La nuit n’était point encore avancée, et les chasseurs vinrent la supplier de prendre part au festin qu'ils avaient préparé. Comme une divinité, elle répandait la Joie sur tout ce qui Penvironnait; aussi mes guerriers lui disaient-ils dans leur simple langage : este parmi les Indiens ; leur village deviendra une cité puissante , et Von

n'entendra retentir nos forêts que des chants de

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bonheur.

: Les femmes s'empressalent autour delle, et la |

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priaient aussi de ne point les quitter : comme si elle les eût entendues ; elles lui traçaient un riant tableau de la vie des Indiennes , et: dissipaient

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pour quelques instans, par leurs inhocentes ca-

resses le chagrin profond qui semblait Vagiter. ;

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Quelques heures encore, et le jour allait ramener dans la tribu la tristesse et le découragement. Accablée par la fatigue , Héléna s'était endormie sur un bt de feuillage, au milieu de ses nouvelles compagnes , et je la contemplais dans le silence de la nuit. Je ne pouvais me persuader à | moi-même que j'avais promis de la ramener à son pére ; mais aux premiers rayons du soleil, quand ses beaux yeux souvrirent, et que ses regards rencontrerent les miens, il fallut bien me rappeler ma triste promesse, et je sentis s'évanouir mon bonheur comme un songe.

Je tentai de nouveau de lui persuader de ne point quitter nos forêts : ce fut inutilement ; elle me conjura de ne point la retenir plus long-temps, et de la ramener à Saint-Simon ; mais rien ne peut égaler le chagrin et l'étonnement de mes chasseurs lorsqu'ils apprirent que nous allions nous éloigner. Je leur paraissais un véritable insensé qui repoussait le bonheur pour chercher de nouvelles souffrances , et ils ne concevaient pas que Pamour pút rendre capable d’un sacrifice qui devait le priver même de l'espérance; j'imposai cependant silence à leurs murmures , et je choisis vingt d’entre eux pour m'accompagner.

Nous ne tardâmes pas à nous acheminer vers la cité. Héléna était portée dans un hamac et Je

marchais à ses côtés. Cette fois j'etais heureux

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des obstacles qui souvent ralentissaient nos pas; et si des lianes agitées par la brise du matin venaient balancer leurs fleurs sur son front virginal, je me penchais vers elle avec ivresse et je les écartais lentement. La sabia, le bemtivi, le feticeiro, Paraponga semblaient arriver de toutes parts pour charmer notre voyage, et mes tristes pressentimens étaient dissipés par leurs chants d'amour. Avant le milieu de la journée, nous atteignimes le voisinage de Saint-Simon : des troupes qui sans doute étaient envoyées à la recherche de ja fille de Pouvidor, firent entendre des-cris de joie en nous apercevant. Plusieurs personnes se joignirent à nous, et d’autres coururent avec empressement vers la cité pour y annoncer l'heureuse nouvelle de notre retour. Nous y arrivames bientôt, accompagnés d’une suite nombreuse de Portugais. La joie se peignit dans tous les traits de Pouvidor en revoyant Héléna, mais lorsque ses regards se tournèrent sur moi, il ne put dissimuler l'embarras qu'il éprouvait à me témoigner une reconnaissance à laquelle il se sentait forcé, et dont il ne pouvait me donner la preuve qu’en m'accordant la main de sa fille. Vattendais mon sort avec anxiété , lorsqu'Héléna , enhardie par les caresses de son père, embrassa ses genoux , et lui dit avec l'accent de la plus vive tendresse: O mon pere! ai fait de vains efforts pour vaincre mes sentimens,

et Je sens que mon cœur ne saurait appartenir qu'au jeune chef des Machakalis. Vous ne voulez point mon malheur, je n’en puis douter; que m'offririez-vous donc en échange de tant d'amour, et comment récompenseriez-vous tant de générosité ? Lui donnerez-vous des richesses? sa terre natale en est prodigue. Lui ferez-vous obtenir des honneurs ? il leur préfère sa noble indépendance. Ne rejetez point ma prière; peut-être le temps n'est-il pas éloigné où vous ne songerez pas sans répandre des larmes, que vous auriez pu faire mon bonheur.

Ces dernières paroles attendrirent un instant Pouvidor, mais son naturel triompha, et après avoir balbutié quelques mots insignifians, il demanda du tems pour réfléchir sur une chose, disaitil, aussi -importante. Alors je ne m'abusai plus par un vain espoir, et j'allais m'abandonner à toute Pindignation que m'inspirait sa perfidie; mais un regard d'Héléna retint ma fureur. Koumourahy, me dit-elle, retourne seul dans tes forêts, puisque je ne puis t'y suivre; si le ciel m'eút fait naître une pauvre Indienne, j eusse été plus heureuse, sans doute, mais je m'étais point destinée à devenir ta compagne; et cependant je mai pu me défendre de t'aimer. Écoute encore ma prière : promets-moi de vaincre ta douleur,

promets-moi de chercher à Véloigner. Va, ton

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2» 106 «<< affliction me déchire le cœur, continua-t-elle en pleurant , n’ajoute pas à tous mes chagrins l'idée affreuse que j'ai pu te priver pour jamais de ton heureuse tranquillité.Mais je la regardaisen silence et j'étais comme insensible à ses discours. Son père

fit alors de nouveaux efforts pour l'entraîner : je tombai à ses pieds en poussant de longs gémissemens, et elle s'était déjà éloignée que mes bras la cherchaient encore. Je sortis de ces lieux , et j'errai dans la ville comme up insensé ; mon esprit enfantait mille projets de désespoir, je ne sais quelle puissance me rattachait à la vie , quand la mort eût été pour moi le 'terme de tant de maux. Je m'éloignai cependant, et je regagnai avec mes chasseurs nos campagnes solitaires.Plusieurs journées s’écoulèrent sans que je reçusse des nouvelles de Saint-Simon, et j'appris à la fin, que Pouvidor “escorté par une suite nombreuse, s'était rendu dans la capitale de Minas avec sa fille, et qu'il avait pris la résolution d'y passer plusieurs années. Cette dernière circonstance ajouta encore à mes chagrins ; je sentis que je faisais de vains efforts pour ramener la‘résignation dans mon âme, puisque j'étais destiné à éprouver sans cesse de nouvelles peines.

Huit jours après, je vis venir dans ma retraite pe E | À Van des habitans les plus respectables de la ville, LA LE Hi À “il m'avait toujours montré le plus grand atta-

chement; il fut effrayé du changement qui s'était opéré en moi, mais il ne me donna d’abord que de ces vagues consolations qui fatiguent plutôt qu'elles ne soulagent le malheur ; en Pécoutant, je sentais mon abattement s accroitre , Je restais insensible à ses discours, et je prononçai le nom d'Héléna. Aurez - vous la force de lentendre? me dit-il. Je suis chargé de vous transmettre des paroles qui vous donneront cette résignation que vous semblez dédaigner. Quoi !

dis-je, vous pouvez encore me faire gouter un instant de félicité sur la terre , et vous avez tardé! Parlez, oh! parlez! Chacun de vos retards ajoute à mon tourment. Ces sciences que votre fierté méprise, et que J'ai voulu vous enseigner, vous apprendront à souffrir. C’est Héléna elle- même qui va vous parler, et ma voix ne sera que son interprete. Il tira alors de son sein une lettre que j'ai conservée depuis. Quoique les caractères qui y sont tracés soient muets pour moi, ma mémoire a retenu ce qu'ils expriment. Toi qui mérites si bien ma confiance par l'intérêt que tu prends à mes maux, tu possèdes le talent ignoré parmi nous de rappeler les pensées d'un autre temps; répete-moi ce que j'ai tant de fois entendu : il y a dans ces paroles, quand elles frappent mon oreille, un charme dont je ne puis me

lasser ; ces conseils, dictés par le souvenir de

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mes peines, me semblent venir d'en haut; ces accents de pitié, je voudrais les entendre sans cesse ; je doute enfin, quand je les écoute, si je suis encore Are » Il me remit la lettre ?

je la lus. | ste

« Je pars, Koumourahy; “avant de m elvigie de ces lieux, mon cœur veut vous parler encore. Vous êtes bien malheureux; mais ce que l’on m'a appris de votre sombre désespoir me fait voir que vous ne savez point supporter vos maux. Vous n’êtes point cependant obligé de vous contraindre sans cesse ; c'est un avantage que vous possédez, et que les femmes ne partagent point dans nos villes. Jugez de nos tourmens : nous souffrons sans nous plaindre ; nous sommes forcées de supporter les douleurs de l'âme , avec ce courage que vos guerriers rougiraient de ne point montrer au milieu des ‘souffrances dont on environne quelquefois

" mort. Ecoutez donc celle qui n'est point leur t. Ecoutez donc celle qui n |

étrangère à vos maux; elle seule les connait, elle seule peut vous consoler. C'est dans vos souvenirs que vous trouvez vos peines, vous pouvez aussi y trouver la résignation. Si, n'écoutant que l'aveugle sentiment des passions, vous ne leur aviez point su résister, votre âme, dont j'ai vu

la noblesse, aurait encore à gémir davantage.

Ss U est affreux de ne point pouvoir dire hautement

pourquoi nous sommes malheureux : qu'auriez-

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